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Le premier Etat saoudien (1745-1818)
Article publié le 16/04/2014

Par Yara El Khoury

Vaste étendue désertique bordée à l’ouest par la mer Rouge, au sud par l’océan Indien et à l’est par le Golfe (dénommé arabe, persique, arabo-persique), la péninsule arabe est restée pendant longtemps comme reléguée aux marges de l’histoire et de la géopolitique. Il est vrai que sa région située en bordure de la mer Rouge, le Hedjaz, a été le berceau de l’Islam, troisième grand monothéisme, mais très vite elle a perdu toute centralité politique, ne conservant plus qu’une centralité religieuse par la présence des lieux saints, La Mecque et Médine.

Point d’ancrage spirituel des musulmans à travers les âges, ces cités accueillent le Hadj, le grand pèlerinage annuel, ainsi que les Omra, pèlerinages de durée plus réduite qui peuvent avoir lieu à tout moment de l’année. Ces pèlerinages drainent généralement des richesses importantes, faisant du Hedjaz un objet de convoitise pour les gouvernements musulmans successifs. Mais ces derniers, véritables empires, se dotent de capitales plus conformes à leurs choix politiques : de l’antique Damas devenue la cité des Omeyyades, à Bagdad, la ville ronde créée par les Abbassides à l’endroit où le Tigre se rapproche de l’Euphrate, au Caire des Fatimides puis des Mamlouks, jusqu’à Constantinople dont les Ottomans font Istanbul en 1453, l’essentiel de l’histoire de l’Islam se déroule hors de son berceau, l’Arabie.

Dans cet ensemble globalement désertique, ce sont les régions centrales qui sont les plus impropres à la vie humaine, en raison de leur climat continental aux amplitudes extrêmes, oscillant presque sans transition entre les rigueurs d’un hiver court mais très froid et la fournaise d’un été interminable. C’est la vaste étendue du Nedjd, bordée par deux grands déserts : le Nefoud dans le nord et le Rub’ al-Khali (littéralement le « quart vide ») dans le sud. La région s’étend des limites du Hedjaz aux rivages du Golfe, le relief accidenté à l’ouest s’aplanissant au fur et à mesure que l’on se dirige vers l’est. Le territoire est creusé de nombreuses vallées dans lesquelles les nappes phréatiques affleurent à la surface du sol, ce qui rend la vie possible. C’est ainsi que des oasis sont nées, qui sont devenues le berceau du courant religieux wahhabite et de la famille Saoud. L’association inédite qui voit le jour entre les deux au XVIII ème siècle est à l’origine du tout premier Etat saoudien, qui a existé entre 1745 et 1818.

Ce tout premier Etat saoudien fait l’objet de cet article ; afin de mieux comprendre les conditions de sa naissance, nous nous pencherons pour commencer sur le fondateur du wahhabisme et le contenu de sa doctrine. Ensuite nous présenterons l’Etat saoudien avant d’évoquer les circonstances historiques qui ont présidé à sa disparition.

Vie de Mohammad Ben Abdel Wahhab, le fondateur du wahhabisme

Mohammad Ben Abdel Wahhab est né en 1703 dans une famille religieuse habitant la ville-oasis d’Ayniyya. A l’époque de sa naissance, l’Arabie est depuis près deux siècles dans l’orbite de l’Empire ottoman qui est représenté par un wali résidant à Djeddah, le port de La Mecque. Le centre dépend en revanche des walis de Bassora et de Bagdad. La division politique est la caractéristique principale de cette région comme de l’ensemble de la péninsule arabe depuis les origines, avec la décentralisation et l’effritement économique. En effet, l’agriculture irriguée pratiquée dans le Nedjd n’a pas donné naissance à une organisation collective du travail dont l’Etat centralisé aurait pu constituer l’aboutissement ; bien au contraire, c’est la division qui a toujours prévalu, du fait de l’éloignement des sources d’eau (nappes phréatiques, puits) les unes des autres et l’absence notoire de grands bassins hydrographiques.
Le centre de l’Arabie a subi des attaques de la part de ses voisins tout au long du XVII ème siècle et au début du XVIII ème siècle. En dépit de certaines campagnes réussies menées par les tribus du Nedjd contre le Hedjaz à l’ouest et l’Ihsa’a à l’est, c’est plutôt le Nedjd qui est le plus souvent attaqué et certaines de ses tribus ont été contraintes à payer des taxes aux dirigeants de la Mecque.

C’est dans ce contexte d’instabilité que grandit Mohammad Ben Abdel Wahhab. Son père était un juge religieux et il a été son premier maître. Il aurait appris le Coran par cœur avant l’âge de dix ans. Il se marie à douze ans, l’âge de la majorité. Après son mariage, il fait le pèlerinage à La Mecque, puis il réside pendant deux mois à Médine avant de retourner chez les siens. Voyageant beaucoup, il visite le Hedjaz, Bassora et vit dans l’Ihsa’a, la province orientale de l’Arabie. Au cours de ces années de formation, la situation économique se dégrade dans le Hedjaz et La Mecque se vide de ses habitants suite à une famine. Ceci va avoir pour effet d’arrêter pendant quelque temps les campagnes militaires menées contre le Nedjd, au milieu des années 1720.

Au cours de ses déplacements entre la péninsule arabe et le sud de l’Irak, Mohammad Ben Abdel Wahhab se rend compte de la situation du monde musulman. Partout il observe qu’une forme de religiosité populaire a remplacé les pratiques religieuses authentiques. Parmi les hérésies qui ont fait leur entrée dans l’Islam il y a l’adoration particulière vouée au Prophète et à sa famille, ses Compagnons, et à des personnages considérés comme saints. L’adoration des Awliya’a (littéralement les « amis » de Dieu) a été répandue notamment par les mystiques soufis qui se sont démarqués des rites strictement orthodoxes de l’Islam.

A Bassora, Mohammad Ben Abdel Wahhab appelle à un retour aux fondements de l’Islam et au rétablissement du principe de l’unicité à travers l’adoration réservée exclusivement à Allah, le Dieu unique, ce qui lui vaut l’hostilité de la population. En 1726, il s’installe dans l’oasis de Haraymila dans le Nedjd, où il est rejoint pas son père qui quitte Ayniyya à l’issue de l’arrivée au pouvoir d’un nouvel émir. Là, Mohammad Ben Abdel Wahhab commence sa prédication et écrit son premier ouvrage, Le livre de l’unicité. Il commence à s’attirer des partisans, mais également à se faire des ennemis. Il part pour plusieurs années à Bassora, puis Bagdad, le Kurdistan, l’Iran où il vécut à Hamadan, Ispahan, Qom et d’autres villes. Puis il va vivre successivement à Alep, Damas, Jérusalem, le Caire, La Mecque avant de rentrer au Nedjd. Ses multiples voyages lui font acquérir une connaissance très vaste des différents courants de l’Islam, tout en lui permettant de développer les instruments conceptuels nécessaires à l’élaboration et la défense de sa doctrine.

En 1737, il s’établit à Ayniyya et se rapproche de son émir, Osman Ben Mohammad Ben Mouammar. Tous les deux entament la destruction systématique des monuments funéraires qui faisaient l’objet d’une adoration particulière de la part de la population. La destruction d’un monument en particulier va soulever la colère des habitants de l’oasis, c’est le tombeau de Zaïd Ben al-Khattab, un des Compagnons du Prophète. Une intervention de l’émir aura raison de la résistance populaire. Mohammad Ben Abdel Wahhab commence à appliquer de manière stricte la loi islamique, et ordonne la lapidation d’une femme qui avait commis une incartade, ce qui a pour effet de hâter les adhésions parmi les habitants d’Ayniyya.

Les actes politiques de Mohammad Ben Abdel Wahhab suscitent la crainte de nombreux émirs de se voir dépossédés de leur pouvoir. L’émir de l’Ihsa’a ordonna à Osman Ben Mohammad Ben Mouammar de tuer le prédicateur, sous peine d’arrêter le commerce entre les deux régions. L’émir d’Ayniyya ne put se résoudre à mettre à mort Mohammad Ben Abdel Wahhab ; il le condamna à l’exil, dans l’espoir de pouvoir le rappeler un jour. L’exilé s’installe à Dar’iyya en 1745 et y rencontre les Âl Saoud.

Présentation de la doctrine wahhabite

La tradition musulmane ou Sunna, élaborée pendant les trois premiers siècles qui ont suivi l’apparition de l’Islam, a donné aux pays conquis par les musulmans, généralement plus développés que la péninsule elle-même, un complément nécessaire au texte coranique pour le développement de la foi et de la pratique religieuses. Ces textes de la Sunna constituent un volume très important, aux éléments parfois contradictoires et soumis à des interprétations divergentes, ce qui a donné naissance à différentes écoles. Généralement, l’Islam s’adapte aux modes et aux traditions des pays conquis au moyen de l’ijma’a (le consensus) et du qiyas (l’analogie). Tout ce qui sort du cadre des hadith (propos attribués au Prophète et à ses premiers Compagnons) est qualifié d’hérésie et demeure tel jusqu’à ce qu’il y ait consensus des ulémas (théologiens) à son sujet. C’est ainsi que se fait l’adaptation.

Parmi les diverses écoles d’interprétation des textes religieux de l’Islam sunnite, l’école hanbalite est la plus rigoureuse. Elle se cantonne au contenu strict du Coran et de la Sunna comme références pour la pratique religieuse. Son caractère rigoureux en a fait le courant le moins répandu de l’Islam. Le hanbalisme prédomine néanmoins dans la péninsule arabe, notamment dans le centre de l’Arabie qui en est le foyer principal. Par ailleurs, la situation marginale de l’Arabie, à la périphérie des Empire musulmans, en a fait une terre de refuge pour toutes les sectes considérées comme hérétiques par l’Islam sunnite. Même le Hedjaz comprenait une grande variété de courants, qui vivaient en harmonie les uns avec les autres. Le culte voué aux Amis de Dieu était très répandu, avec des résidus de paganisme. L’Islam des bédouins nomades est resté un épiphénomène à travers le temps, et leur foi superficielle, avec des pratiques inexistantes.

En fin observateur de son époque, Mohammed Ben Abdel Wahhab a tôt fait de se rendre compte de la situation religieuse qui prévaut dans la péninsule arabe, et il lui impute la dégradation de la situation économique et l’insécurité endémique. D’où la nécessité pour lui d’épurer la religion de tout ce qui l’a entachée et de retrouver la pureté rituelle des trois premiers siècles de l’Islam. Constatant la déperdition de la notion d’unicité de Dieu, centrale pour l’Islam, il va appeler à sa restauration à travers la lutte contre les hérésies. Même le Prophète, à ses yeux, ne doit pas faire l’objet d’un culte particulier. Ses références sont le Coran, la Sunna, les quatre imams fondateurs des écoles de jurisprudence, et Ibn Taymiyya. Tout ce qui vient après ce penseur damascène du XIV° siècle, il le rejette.

Partant de là, le wahhabisme peut être perçu comme la forme la plus extrémiste du hanbalisme. Mais les membres de la communauté qui s’est constituée autour de la prédication de Mohammad Ben Abdel Wahhab, et les Saoudiens à l’heure actuelle, ne se définissent pas comme wahhabites. Les disciples de Mohammed Ben Abdel Wahhab se nommaient tawhidiyyoun, attachés à l’unicité de Dieu, ou musulmans tout simplement. Les Saoudiens d’aujourd’hui se présentent comme hanbalites. Pour eux, le wahhabisme n’existe que dans l’esprit des orientalistes qui ont inventé ce vocable pour définir le courant naissant. Ils sont les tenants d’une orthodoxie stricte, de l’avis même de leurs détracteurs, les juristes du Caire. Ils apparaissent ainsi comme une communauté particulièrement intégriste du sunnisme, surnommés les protestants de l’Islam.

Venu éradiquer les pratiques hérétiques qui détournaient les croyants de l’adoration du Dieu unique, Mohammad Ben Abdel Wahhab n’allait pas devenir lui-même un objet de culte. Personnage charismatique, il est nommé « al Cheikh » en signe de déférence de son vivant, mais ne fera l’objet d’aucune vénération après sa mort. Ses descendants sont connus sous le nom d’Âl al Cheikh, famille al Cheikh ; certains ont parfois été appelés à exercer des fonctions religieuses et la famille continue de bénéficier d’une grande respectabilité en Arabie saoudite. Mohammad Ben Abdel Wahhab n’est pas le fondateur d’une religion nouvelle, ni même d’un courant religieux nouveau dans l’Islam, simplement un retour aux sources. On ne peut donc pas parler de wahhabisme, ni de wahhabites. Toutefois, par commodité de langage nous nous servirons de ces deux termes pour désigner respectivement la prédication et la communauté des adeptes qui en est issue.

La condamnation de tout élitisme religieux en dehors de la grandeur divine ne se traduit pas sur le plan social et politique par un nivellement destructeur des inégalités. Bien au contraire, les écrits de Mohammad Ben Abdel Wahhab sont empreints d’un conservatisme prononcé, recommandant aux musulmans de rester fidèles aux détenteurs de l’autorité. La Zakat, l’aumône légale définie comme l’un des piliers de l’Islam, devient un devoir contraignant. Le wahhabisme se refuse à exempter les débiteurs de leurs dettes et les serviteurs de l’obéissance due à leurs maîtres. En revanche, il recommande aux maîtres de traiter leurs subordonnés avec équité, et de prendre soin de leurs serviteurs, des esclaves et des travailleurs salariés. Il fustige la cupidité et célèbre les vertus de la pauvreté qui constituerait une voie d’accès vers le paradis. Voilà pourquoi, en dépit de son conservatisme avéré, le wahhabisme s’est attiré la sympathie des couches modestes de la population comme les agriculteurs des oasis qui l’ont rallié massivement au XVIII° siècle, à une époque où l’exploitation et l’injustice étaient très fortes.

Le wahhabisme se pose en défenseur de l’harmonie sociale, tenant chaque membre de la société pour responsable d’une catégorie particulière de population : ainsi l’homme est responsable de ses parents et de sa communauté, la femme est responsable de la maison de son mari et de ses enfants, le serviteur est responsable de la fortune de son maître, etc. Sur le plan de la morale sociale, le wahhabisme prêche les vertus les plus élevées, bonté, honnêteté, patience, charité, … et condamne l’avarice, l’envie, le parjure et la lâcheté. De même, il condamne fermement les courants soufis, et tout ce qui pourrait s’apparenter à de la sorcellerie. Il interdit le tabac, l’opium, l’usage du chapelet, la musique, le chant, les rondes de Dhikr (répétition collective du nom de Dieu), et la danse.

Les wahhabites estiment que les musulmans qui ne suivent pas leur doctrine sont « associationnistes », qui associent d’autres divinités à Dieu, et à ce titre encore plus condamnables que les chrétiens et les juifs qui étaient autorisés à prier chez eux et astreints à un impôt plus faible. Chaque fois qu’ils prenaient possession d’une ville ou d’une oasis, ils détruisaient les monuments établis sur les tombes des personnages considérés comme saints et brûlaient les livres des juristes qui ne partagent pas leurs idées. Certains de ces juristes leur ont reproché de ne pas respecter la personne du Prophète, d’amoindrir son rôle et son statut dans l’Islam. Mohammad Ben Abdel Wahhab a été accusé par son propre frère Suleyman d’avoir érigé l’intolérance en sixième pilier de l’Islam.

Le wahhabisme a unifié les notables du Nedjd dans leur lutte traditionnelle contre les notables du Hedjaz. Il interdit les pèlerinages dans les lieux saints, à l’exception du sanctuaire de la Kaaba à La Mecque, privant les habitants du Hedjaz d’une partie de leurs revenus. Le pèlerinage sur le tombeau du Prophète à Médine est considéré comme impie et par conséquent banni. Le Hedjaz professait le courant le plus libéral de l’Islam, l’école hanafite suivie également par l’Empire ottoman, le principal pourvoyeur de pèlerins. Les religieux du Hedjaz redoutaient une victoire des wahhabites qui serait de nature à les priver de leur influence et de leurs sources de revenus. En outre, à La Mecque vivaient les familles de chérifs, les descendants du Prophète. Fiers de leur généalogie, ils refusaient net que quiconque leur apprenne le véritable Islam.

Les caractéristiques propres au wahhabisme en ont fait une doctrine qui, une fois mise au service d’un émir, peut le transformer de chef de razzia en combattant pour la religion vraie. A partir du moment où le wahhabisme adopte le Jihad, il devient un vecteur d’expansionnisme militaire. De plus, il recèle une fonction unificatrice qui va dans le sens de l’éradication des divisions tribales. Ainsi, les notables d’une oasis, dès qu’ils sont privés des lieux de culte élevés sur leur territoire, se retrouvent dépossédés de leur source de revenus principale et de l’influence qu’ils exercent sous le couvert de l’administration du lieu de pèlerinage. Avec la disparition progressive de ces pouvoirs locaux, Mohammad Ben Abdel Wahhab arrive à imposer un nouveau pouvoir, un pouvoir central qui va voir le jour pour la première fois dans le centre de l’Arabie, par son alliance avec la famille Âl Saoud. Vu sous cet angle politique, une certaine lecture du wahhabisme peut le présenter comme le porte-étendard d’un mouvement national arabe contre l’influence ottomane dans la péninsule arabe. La haine nourrie contre les chiites peut s’expliquer aussi par l’hostilité contre l’Iran.

L’alliance entre les wahhabites et Âl Saoud : la naissance du premier Etat saoudien

A l’heure où apparaît la prédication wahhabite, le Nedjd ne disposait pas de véritables centres de pouvoir. Les oasis-villes comme Ayniyya, Dar’iyya et Riyad n’avaient d’importance que grâce à leur situation de carrefours sur les routes qui drainaient pèlerins et marchandises venant d’Irak en direction du Hedjaz. Dans le centre de l’Arabie, la division politique continuait d’être la règle. Au début du XVIII° siècle, au cours des années 1720, Saoud Ben Mohammad Ben Moqren, le fondateur de la dynastie saoudienne, devient l’émir de l’oasis de Dar’iyya située à l’ouest de Riyad, sur la route qui mène vers Djeddah et la mer Rouge.

Le règne de l’émir Saoud Ben Mohammad Ben Moqren est court ; il décède en 1725. Sa mort ouvre la voie à une guerre de succession à l’issue de laquelle arrive au pouvoir son cousin Zaïd. Ce dernier est tué dans une guerre contre la tribu concurrente des Ayniyya. Mohammed Ben Saoud, le fils du fondateur de la dynastie, parvient à s’échapper avec un groupe de combattants et il devient l’émir de Dar’iyya. C’est lui qui offre l’asile au prédicateur Mohammad Ben Abdel Wahhab exilé d’Ayniyya. L’émir était au fait de la nouvelle prédication et avait compris le bénéfice politique qu’il pouvait en tirer. Le prédicateur usa de son influence nouvellement acquise auprès de lui pour délivrer la population de certains impôts, ce qui lui valut de pouvoir s’imposer dans la communauté de Dar’iyya.
En s’installant à Dar’iyya, Mohammad Ben Abdel Wahhab attire dans l’oasis un grand nombre de ses partisans originaires d’Ayniyya et d’autres oasis du Nedjd. L’émirat des Âl Saoud vivait dans un état de pauvreté extrême. L’arrivée du prédicateur lance une dynamique de conquêtes qui va augmenter les ressources. Le butin était partagé de la façon suivante : le cinquième pour l’émir et le reste pour les soldats. La razzia prend une signification nouvelle : confisquer l’argent des associationnistes au profit des vrais musulmans. L’émir de Dar’iyya y gagne en stature politico-religieuse ; il est surnommé imam, commandeur des croyants de la communauté des vrais musulmans.
L’émir d’Ayniyya Osman Ben Mohammad Ben Mouammar demeurait un fidèle partisan des wahhabites. Il marie sa fille à Abdel Aziz Ben Mohammad, le fils de Mohammad Ben Saoud. En 1748 naît Saoud sous le règne de qui les wahhabites parviennent au faîte de leur puissance. Cette alliance matrimoniale n’exclut pas le renouvellement de l’hostilité tribale entre les émirs des deux oasis de Dar’iyya et d’Ayniyya et la seconde finira par perdre toute indépendance au profit de la première.

Cinq ans après le début d’association entre Mohammad Ben Abdel Wahhab et les émirs de Dar’iyya, l’autorité de ces derniers sur les oasis environnantes restait chancelante. Les Âl Saoud avaient pour concurrent principal l’émir de Riyad, Daham Ben Daouass. Vers la fin de l’année 1764, les bédouins du Najran décimèrent les troupes wahhabites. Mohammad Ben Abdel Wahhab fit preuve de sens politique en se hâtant de signer un accord de réconciliation comprenant des réparations de guerre et un échange de prisonniers.
Mohammad Ben Saoud décède en 1765 et son fils Abdel Aziz lui succède. Sous son règne l’émirat de Dar’iyya entreprend une expansion importante à travers les oasis du Nedjd qui seront nombreuses à faire allégeance aux wahhabites et à la famille Saoud. Des prédicateurs wahhabites y sont envoyés afin d’y prêcher la véritable foi en un Dieu unique. Au cours de l’été 1773, l’oasis de Riyad finit par se rendre.

Pendant les années 1780, le territoire de l’Etat saoudien s’agrandit par l’adjonction de trois grandes régions : le Djebel Chammar et le Qassim au nord de Riyad et le Kharj au sud. A cette époque, les wahhabites et leurs alliés Âl Saoud deviennent les maîtres du centre de l’Arabie. En 1788, Mohammad Ben Abdel Wahhab et l’imam Abdel Aziz prennent une décision qui va renforcer l’assise de leur pouvoir : ils confirment la fonction héréditaire de Saoud alors que son père est encore en vie. Saoud s’était déjà constitué un fort capital de sympathie par la valeur guerrière dont il avait fait preuve au combat. Mohammad Ben Abdel Wahhab met tout en œuvre pour lui assurer l’allégeance des différentes régions conquises.
A partir du centre de l’Arabie, les wahhabites vont pousser leur expansion en direction de l’est vers l’Ihsa’a et le sud de l’Irak, en direction de l’ouest vers le Hedjaz, en direction du sud-ouest vers le Yémen, en direction du sud-est vers Oman et en direction du nord vers la Syrie. Mohammad Ben Abdel Wahhab meurt en 1792, au moment où se déroule la campagne de conquête de l’Ihsa’a peuplé de chiites. Son fils Hussein lui succède à la fonction de mufti (interprète de la loi) de Dar’iyya.

Entre les wahhabites et le Hedjaz, les relations sont tendues. L’émir du Nedjd envoie des cadeaux aux chérifs successifs de La Mecque (Moussa’ed, Sourour, Ghaleb Ben Massoud) mais ces derniers sont méfiants à l’égard de la nouvelle prédication qu’ils jugent blasphématoire. Trente juristes wahhabites envoyés à La Mecque pour solliciter l’autorisation de faire le pèlerinage sont gravement malmenés. Les accrochages militaires commencent entre les deux camps en 1790, avant la mort de Mohammad Ben Abdel Wahhab. En 1798, le chérif de La Mecque autorise les wahhabites à se rendre en pèlerinage à La Mecque, ce que Saoud et sa famille feront l’année suivante.

Au début du XIX° siècle, sur ordre d’Istanbul, une campagne militaire partie d’Irak attaque les wahhabites. Ces derniers repoussent les assaillants et obligent Ali Pacha, le chef de l’armée ottomane, à signer la paix. Pourtant, cette paix n’empêche pas les wahhabites de poursuivre leurs incursions en Irak, notamment après avoir appris la nouvelle de la campagne de Bonaparte en Egypte, face à laquelle l’Empire ottoman s’est révélé impuissant. L’intérêt d’Istanbul est totalement concentré sur la vallée du Nil, ce qui laisse aux wahhabites une grande liberté d’action. En 1802, ils détruisent Kerbala, la ville sainte du chiisme où est enterré l’imam Hussein, petit-fils du Prophète. Selon les témoins de l’époque, la prise de la ville s’est accompagnée de massacres et de pillages, surtout que la sépulture de Hussein était devenue avec le temps l’objet de donations diverses d’argent et d’objets précieux. Les wahhabites quittent Kerbala anéantie avec un butin considérable. Les campagnes militaires contre l’Irak se poursuivent jusqu’en1810, mais resteront limitées, s’apparentant plus à des razzias.

Après la destruction de Kerbala, les wahhabites se donnent pour cible La Mecque. Le chérif Ghaleb Ben Massoud s’était attiré la colère de la population du Hedjaz en raison de sa gestion défaillante et des taxes exorbitantes. Les habitants du Hedjaz se tournent alors vers le Nedjd. Les wahhabites parviennent en 1802 à occuper Médine et l’oasis de Taëf. En avril 1803, ils prennent la Mecque, y effectuent le pèlerinage et détruisent tous les monuments dédiés aux héros de l’Islam. Ils interdisent aux Mecquois de fumer en public et leur enjoignent de faire le pèlerinage dans des vêtements simples. Ils remplacent Ghaleb Ben Massoud par son frère, Abdel Mou’in. Ils interdisent la prière au nom du sultan ottoman et remplacent le juriste ottoman de la ville par un juriste de Dar’iyya. La prise de La Mecque provoque une onde de choc à Istanbul. Début septembre 1803, les troupes ottomanes conduites par Chérif Pacha reprennent le contrôle du Hedjaz avec l’appui du wali d’Acre Ahmad Pacha al-Jazzar et du wali de Bagdad.

L’émir Abdel Aziz est assassiné à l’automne 1803 par un chiite d’Irak dont la famille avait été tuée à Kerbala. Saoud le remplace immédiatement. En 1806, il reprend La Mecque, profitant de la famine qui régnait dans la ville. Il prend également Yanbou’ et c’est l’ensemble du Hedjaz qui passe sous le contrôle des wahhabites. Le chérif de la Mecque conserve sa position, tout en étant dispensé du paiement de l’impôt. Il s’attire la bienveillance de Saoud en lui offrant de nombreux cadeaux. Djeddah reste sous son contrôle. En 1808, Saoud envoie des lettres aux notables de Damas, Alep et les autres villes de Syrie, les sommant d’adopter le wahhabisme. Ses troupes sèment la terreur dans la région d’Alep et font des incursions en Palestine. En 1810, Saoud parvient avec son armée jusqu’aux portes de Damas, mais il n’entre pas dans la ville. Ce sera la dernière campagne en direction du nord.

Chaque année Saoud effectue le pèlerinage à la tête d’une importante troupe constituée par des membres de tribus différentes. Les wahhabites se mettent à entraver les convois de pèlerins qui viennent de tous les côtés de l’Empire ottoman, chargés de cadeaux, du tissu qui recouvre la Kaaba, de bijoux. Ces convois sont généralement accompagnés par des musiciens, on y danse, on y boit, et on fréquente les filles de joie, ce qui est contraire à la morale rigoriste des wahhabites. Ces derniers exigent que les convois soient plus austères et augmentent les taxes du pèlerinage.

En plus de leur expansion en direction du nord et de l’est, les wahhabites parviennent à étendre leur contrôle sur les rivages du Golfe, y compris Bahreïn, et s’infiltrent peu à peu à Oman dont ils assujettissent les différentes tribus en 1808-1809. Une fois unifiées sous leur domination, ces tribus vont se mettre à pratiquer la piraterie contre les bateaux qui naviguent entre Bombay et Bassora, notamment ceux qui appartiennent à la Compagnie des Indes orientales, ce qui va provoquer une réaction de la Grande-Bretagne qui avait depuis 1799 un représentant à Mascate. Au cours de cette première décennie du XIX° siècle, la flotte britannique commence à attaquer les bateaux omanais. En 1809, les Anglais détruisent Ras al-Khaymah et déciment l’armée de Saïd Ben Sultan, l’allié des wahhabites. Par la suite, ils chassent ces derniers du Bahreïn et de la côte. Leur influence persiste pourtant à Oman qui continue de payer 40 000 rials à l’émir de Dar’iyya.

A l’aube du XIX° siècle, la région montagneuse du ‘Assir, dans le sud-ouest de la péninsule, se rallie aux wahhabites. De là, la voie paraissait libre pour s’enfoncer dans le Yémen divisé et affaibli où les imams zaïdites avaient perdu une grande partie de leur pouvoir. Les tentatives répétées des wahhabites d’occuper le Yémen resteront vouées à l’échec. Toujours est-il, au début du XIX° siècle, ils occupent quasiment l’ensemble de la péninsule arabe.

L’organisation de l’Etat saoudien – La situation sociale et économique

Les émirs de Dar’iyya gouvernaient après consultation du cheikh Mohammad Ben Abdel Wahhab, ses fils et ses petits-fils, les oulémas, les notables des tribus et des oasis, et les membres de la famille Saoud. Rien n’indique toutefois l’existence d’un conseil permanent.
En raison de la nature particulière du territoire, l’Etat saoudien pouvait difficilement être centralisé. A une époque où les moyens de communication sont extrêmement rudimentaires, il est très difficile de contrôler le désert d’Arabie peuplé de populations sédentaires d’agriculteurs, éleveurs et commerçants dans les oasis, mais surtout de tribus nomades de bédouins, qui se déplacent constamment et vivent de l’élevage du chameau. C’est pour cela que le pouvoir saoudien naissant va devoir rallier les bédouins sans les aliéner. Plusieurs cas de figure vont coexister. Les tribus qui font allégeance aux Âl Saoud et à Mohammad Ben Abdel Wahhab doivent prêter serment de suivre la nouvelle prédication, de payer la Zakat et de participer au Jihad contre les associationnistes, c’est-à-dire les non-wahhabites. Certaines tribus n’étaient pas astreintes à ces devoirs ; elles devaient seulement garder les troupeaux sur les franges du Nedjd. A d’autres on demandait uniquement de s’engager à ne pas attaquer les tribus alliées des wahhabites. Enfin, il existait des tribus qui ne reconnaissaient pas l’autorité de l’émir de Dar’iyya mais s’acquittaient quand même de l’impôt.

Sur le plan judiciaire, l’Etat saoudien tente de supprimer les traditions tribales ancestrales, mais les bédouins étaient dans l’ensemble réfractaires à la loi islamique et conservaient leurs coutumes. Les wahhabites ont essayé de résorber les actes de vengeance, les remplaçant par le paiement d’une somme d’argent. De plus, ils ne reconnaissaient pas l’asile que certaines tribus offraient aux criminels. Au lieu que chaque tribu se fasse justice à elle-même, les différends sont dans la mesure du possible réglés par l’émir en personne. Afin de consolider l’assise de leur pouvoir, les nouveaux maîtres du Nedjd remplacent les chefs traditionnels. Certains cheikhs sont retenus en otages sur des durées très longues, afin de garantir l’allégeance des membres de leurs tribus.

Les wahhabites nomment des muftis (interprètes de la loi islamique) et des cadis (juges) dans les oasis. Dans les petits villages il y avait uniquement des cadis. Ils étaient tous payés par le Trésor et exerçaient la justice à la lumière du Coran et de la Sunna et suivant le rite hanbalite. La loi religieuse s’appliquait facilement aux populations sédentaires. Les percepteurs de la Zakat étaient envoyés dans chaque oasis. Il y avait également un Mouhtasseb chargé de surveiller la pratique du culte, la bonne marche des opérations commerciales, le respect des poids et des mesures, l’exercice de la justice et la lutte contre la corruption.

Les oulémas (théologiens) ont rendu de grands services dans le sens de l’unification de l’Etat naissant, et le premier d’entre eux, Mohammad Ben Abdel Wahhab, en a donné l’exemple. Il n’était pas uniquement un homme de religion ; il organisait les troupes combattantes, s’occupait des affaires intérieures et extérieures, traitait le courrier et la correspondance avec les oulémas de la péninsule, faisait de la prédication et appelait à faire allégeance à l’émir qui ne distribuait le butin de guerre qu’après l’avoir consulté. Le prédicateur ne prenait rien pour lui-même. Après l’occupation de Riyad, il se retire de la vie politique et se consacre à la religion. Ses descendants rédigent les ouvrages qui garderont intacte la prédication wahhabite après la chute du premier Etat saoudien. Des lieux d’enseignement voient le jour, ainsi que des bibliothèques.

Un des aspects les plus positifs du gouvernement des émirs de Dar’iyya est l’instauration de la sécurité sur les routes du désert. Les émirs tiennent les tribus responsables collectivement de la sécurité de leurs territoires et ils suppriment tous les droits qu’elles percevaient pour garantir la protection des caravanes ou les accompagner. Les habitants sédentaires des oasis et des villes ne redoutent désormais plus les razzias sur leurs biens. La sécurité mise en place par les wahhabites va favoriser le développement du commerce intérieur. Les chroniqueurs décrivent Dar’iyya comme une cité prospère et dynamique. Cette situation idyllique dépeinte par les voyageurs orientalistes doit cependant être nuancée. Les contraintes sécuritaires de la vie dans le désert restent très importantes.

Les émirs n’ont pas créé d’armée régulière, à part quelques centaines d’éléments armés, mais tous les hommes âgés entre 18 et 60 ans étaient mobilisables à tout moment. Les combattants s’équipaient eux-mêmes, les plus riches aidant les pauvres. Si la razzia dure plus d’un mois, l’émir se retrouve obligé d’entretenir les troupes, voilà pourquoi il tentait généralement de ne pas prolonger les expéditions. L’émir prend toujours le cinquième du butin, et le reste est distribué entre les combattants. Souvent les notables mettaient la main sur une grande partie du butin, et ne laissaient presque rien aux pauvres, ce qui entraînait une intervention de l’émir. Ce dernier dispose d’une garde constituée des meilleurs combattants, recrutés parmi les esclaves et les hommes libres. Saoud participait le plus souvent aux razzias et laissait l’un de ses fils, surtout Abdallah, à Dar’iyya. Les émirs font régner une forte discipline dans l’armée et toute infraction est punie très sévèrement. Leurs troupes peuvent être évaluées à 50.000 hommes.

Les finances de l’Etat saoudien sont établies en fonction de ressources qui ne sont aucunement liées à des activités productives. Ainsi les richesses proviennent surtout du pillage effectué pendant les razzias et les guerres d’annexion. Le butin pouvait être constitué de troupeaux, chameaux, argent, objets usuels, production agricole, … L’importance que revêtent le butin et son partage entre les combattants fait des razzias un mode de survie. L’autre source de rentrées financières réside dans la taxation imposée aux tribus et oasis soumises. Les taxes peuvent aussi être en nature : chevaux et armes. Une autre grande source de rentrées est la Zakat. Elle devient dans l’Etat wahhabite un impôt central englobant l’ensemble de la population. L’émirat a créé un véritable corps de percepteurs d’impôts. Les sources arabes et occidentales évaluent les rentrées de l’émir Saoud à deux millions de Rials certaines années.

Le tiers de ces ressources est dépensé pour les besoins des Âl Saoud, la famille de Mohammad Ben Abdel Wahhab et leur cour. Les témoignages d’époque montrent un train de vie relativement luxueux chez Saoud, avec son harem, ses serviteurs, ses invités, ses gardes du corps… Pourtant il restait simple dans l’exercice de la politique, conservant les traditions tribales, donnant audience très facilement à ses administrés et faisant preuve d’une large hospitalité. En dehors de la cour, un des modes de redistribution des richesses résidait dans les cadeaux que l’émir faisait volontiers aux chefs de tribus. Les autres domaines de dépenses publiques étaient les suivants : soulager la misère des pauvres, verser les salaires des religieux et des fonctionnaires, pourvoir à la construction de mosquées, l’entretien des puits, l’aide aux soldats pauvres, et au devoir d’hospitalité envers les invités. Les témoignages font état des œuvres charitables des émirs de Dar’iyya qui venaient en aide aux nécessiteux, aux orphelins, aux veuves, aux malades. Ces œuvres étaient supposées leur ouvrir les portes du paradis, mais également contenir une éventuelle révolte populaire et conserver l’allégeance de la population.

En dépit de cela, la maîtrise du territoire de l’Arabie demeure chose quasi impossible. Les régions montagneuses du Yémen et du Hedjaz sont particulièrement difficiles à contrôler, ainsi que les côtes de Mascate et du Hadramaout. Cette situation met les capacités militaires des wahhabites constamment à l’épreuve, et toutes leurs campagnes ne se soldent pas par des victoires. Leurs combats en dehors de la péninsule s’arrêtent assez rapidement, car ils ne sont pas capables de se mesurer à des armées bien équipées. L’arrêt de l’expansion va se révéler fatal pour l’émirat de Dar’iyya qui va perdre le mobile qui unissait les tribus, en tarissant les sources d’enrichissement. Ceci sans compter que les tribus supportaient mal le joug des wahhabites et le système de taxes qu’ils faisaient peser sur elles, et n’avaient adhéré au wahhabisme que par contrainte ou commodité. Saoud devait ainsi mener des campagnes à l’intérieur de la péninsule pour remettre au pas des tribus récalcitrantes.

A l’intérieur de l’Etat wahhabite, les écarts se creusent entre le niveau de vie des notables et celui des pauvres. Les agriculteurs commencent à trouver injuste leur enrôlement dans des campagnes militaires longues qui les éloignent de leur travail et ne leur apportent pas de compensation matérielle significative. Cette situation devait constituer le prélude à l’effondrement de l’Etat de Dar’iyya.

Un autre facteur de dégénérescence de l’Etat wahhabite va provenir de ses propres règles inspirées par une interprétation particulière de la religion. Ainsi, les wahhabites avaient décrété qu’ils ne pouvaient pas faire de commerce avec les associationnistes. Le commerce avec la Syrie et l’Irak s’en était trouvé interdit. Mais les contraintes de la survie économique faisaient que ce précepte était souvent contourné. Le commerce de blé avec l’Egypte et l’Irak ne s’est jamais arrêté et les wahhabites revendaient en Inde les joyaux volés.

La politique wahhabite a également provoqué le tarissement des flux de pèlerins en provenance de l’Empire ottoman, ce qui a causé un préjudice économique grave pour le Hedjaz dont une partie des habitants va émigrer vers l’Egypte, la Syrie, et même Istanbul. Le port de Djeddah devient sinistré. Les wahhabites ne prélevaient pas de taxes sur les régions directement rattachées au chérif de La Mecque et à l’agha de Médine, mais tous les autres territoires étaient taxés, ce qui suscitait la colère de la population privée de ses sources de rentrées habituelles et contrainte de verser la Zakat. Les habitants de La Mecque et de Médine, habitués à gagner aisément leur vie grâce au pèlerinage, rechignaient à participer aux razzias organisées par les wahhabites. Les habitants de Médine avaient même revendu leurs chevaux pour ne pas être enrôlés dans des opérations militaires. Ceci sans compter le sentiment d’humiliation qui régnait parmi les habitants des deux villes saintes soumises pour la première fois à la domination des habitants du Nedjd. Toutes les conditions se trouvaient ainsi réunies pour provoquer la chute du premier Etat saoudien.

La chute de l’Etat wahhabite (1811-1818)

La prise de contrôle de La Mecque et de Médine par les wahhabites et l’arrêt du pèlerinage ternissent considérablement l’image du sultan ottoman Mustafa IV qui envisage les moyens de se débarrasser des nouveaux maîtres des lieux saints. De préférence aux walis de Damas et de Bagdad, il a recours à Mohammad Ali, devenu gouverneur du Caire en 1805. Préoccupé par les affaires intérieures de sa province et soucieux de la préserver face aux ambitions des Anglais, ce dernier n’entreprend réellement la reconquête du Hedjaz qu’à partir de 1809, et ce pour servir ses ambitions personnelles. En effet, la Sublime Porte aurait promis de manière officieuse de confier la province de Syrie à l’un de ses fils en cas de reconquête de La Mecque et de Médine. Mohammad Ali se met en devoir de préparer sa campagne militaire. L’Europe, prise dans les guerres napoléoniennes, semble hors d’état d’intervenir. Des contacts sont entrepris avec le chérif de La Mecque, et les informateurs font état de l’hostilité des habitants du Hedjaz à l’égard des wahhabites et leur attente d’une délivrance qui viendrait des Turcs.

Toussoune, un des fils de Mohammad Ali, est nommé à la tête de l’armée. Agé de près de 18 ans, il a sous ses ordres des mercenaires turcs, albanais et maghrébins, très bien équipés, expérimentés mais pas très disciplinés. En août 1811, les troupes égyptiennes entreprennent de prendre Yanbou, par voie de terre et de mer. La ville tombe au mois d’octobre. Après Yanbou, l’armée égyptienne se dirige vers Médine dont Saoud a renforcé la résistance, en y envoyant une troupe commandée par son fils Abdallah. Les combattants wahhabites prennent position à Wadi Safra, à mi-chemin entre Yanbou et Médine, une région habitée par des tribus loyales à l’Etat saoudien. C’est là que les Egyptiens subissent une grande défaite au mois de décembre. Les survivants de l’armée de Toussoune regagnent Yanbou où ils ne sont pas poursuivis par les wahhabites trop occupés à piller le campement qu’ils viennent d’abandonner.
Mohammad Ali met tout en œuvre pour reconstituer ses troupes et l’attaque vers Médine est reprise à l’automne 1812. La ville tombe au mois de novembre. L’agha Hassan se rallie aux Egyptiens, mais il est envoyé à Istanbul où il est mis à mort.
Désireux de se débarrasser à la fois des Egyptiens et des wahhabites afin de restaurer son pouvoir personnel, le chérif de La Mecque joue la duplicité. Il refait allégeance à Saoud qui se rend en pèlerinage à La Mecque pour la dernière fois en 1812, tout en se préparant à livrer la ville et le port de Djeddah au wali d’Egypte. En janvier 1813, une troupe égyptienne occupe Djeddah sans combat. Abdallah et l’armée wahhabite se retirent dès lors de La Mecque qui se rend quelques jours plus tard, Taëf aussi. La défaite wahhabite s’explique par les soucis internes de l’Etat de Dar’iyya et le manque de fiabilité des troupes bédouines. L’hostilité des habitants du Hedjaz à l’encontre des wahhabites et les largesses des Egyptiens jouèrent un rôle également.

La prise du Hedjaz est célébrée dans une grande liesse au Caire, et Mohammad Ali dépêche un émissaire à Istanbul portant les clés des villes saintes et de Djeddah. Toussoune est nommé par le sultan gouverneur de Djeddah. Les wahhabites tentent de récupérer leurs possessions perdues au cours du printemps 1813 mais ils sont mis en déroute par les Egyptiens à l’automne de la même année.
A cette époque, Mohammad Ali se rend dans le Hedjaz afin d’y effectuer le pèlerinage et il conclut un accord d’amitié avec le chérif de La Mecque. Seulement, cet accord ne va pas effacer la méfiance qui règne entre les deux hommes. Peu de temps après sa conclusion, Mohammad Ali fait arrêter et exiler en Egypte le chérif Ghaleb avec sa famille, après avoir confisqué ses biens. Il nomme pour le remplacer un de ses parents Yehya Ben Sourour. Après l’Egypte, le chérif Ghaleb résidera à Thessalonique où il décèdera. La mainmise sur le Hedjaz ne sera pas aisée en raison de la révolte des habitants en colère à cause du traitement réservé au chérif. Mohammad Ali va user de la force militaire, tout en amadouant la population par des baisses d’impôts et une amélioration du comportement des soldats. La reprise du pèlerinage sera un facteur d’apaisement déterminant, car l’argent va de nouveau rentrer dans les caisses.

La mort de Saoud au printemps 1814 prive l’Etat wahhabite d’un souverain d’exception. Son fils Abdallah lui succède à la tête d’un Etat qui a perdu de nombreux territoires. Après avoir consolidé son pouvoir, il se prépare à la confrontation avec Mohammad Ali. Les forces de ce dernier font subir diverses défaites aux wahhabites qui sont refoulés du ‘Assir et de toutes les régions situées entre le Nedjd et le Hedjaz. En 1815, la défaite de Napoléon Ier en Europe et l’occupation de Paris par les Alliés font craindre à Mohammad Ali une campagne anglaise contre l’Egypte ; il regagne le Caire.

Pour les besoins de la conquête du Nedjd, Mohammad Ali choisit son fils aîné Ibrahim Pacha et lui confie le commandement des troupes. La première tâche d’Ibrahim Pacha va consister à se rallier les tribus de bédouins en supprimant la Zakat imposée par les wahhabites et en payant leurs services en espèces avec de l’argent prélevé sur ses sujets égyptiens. De plus il donne pour consigne à ses hommes de ne pas se rendre coupables d’agissements qui provoqueraient la colère des habitants. La base de l’émir Abdallah s’était considérablement rétrécie, du fait notamment de l’arrêt des razzias qui avait diminué les ressources des chefs de tribus. Les troupes enrôlées sous la bannière wahhabite professaient une allégeance tiède à l’égard des Saoud et étaient prêtes à faire défection à tout moment.

A l’automne 1816, Ibrahim Pacha arrive à Médine où il reçoit des renforts, puis il commence sa progression vers le Nedjd. Fin 1817, la région du Qassim tombe et l’émir Abdallah se retire dans sa ville de Dar’iyya où s’étaient rassemblés au fur et à mesure les éléments les plus fermement attachés au wahhabisme. La bataille pour la prise de la capitale de l’Etat saoudien débute au mois d’avril 1818. Différentes troupes assurent la défense de la ville, sous le commandement des frères de l’émir Abdallah, Fayçal, Fahd et Ibrahim. L’avancée des troupes égyptiennes est lente mais inexorable. L’assaut final est lancé début septembre 1818. Le 11 septembre, la ville se rend, ce qui va donner lieu à des festivités au Caire. Le sultan ottoman et le chah d’Iran expriment leur satisfaction. L’émir Abdallah et ses proches collaborateurs sont emmenés à Istanbul où le premier a la tête coupée devant Sainte-Sophie. Leurs cadavres sont promenés dans la ville pendant trois jours puis jetés à la mer.
Ainsi s’achève l’histoire du premier Etat saoudien.

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