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La dynamique de la transition au Maghreb : défis et enjeux 4 ans après le Printemps arabe
Article publié le 03/08/2015

Par Rachid Tlemçani

Rachid Tlemçani est enseignant-chercheur en Science Politique à l’Université d’Alger depuis le début des années 1980. Il a été professeur visiteur dans plusieurs think tanks et universités, notamment à Harvard University, Georgetown University, Carnegie Endowment for International Peace et l’Institut universitaire européen de Florence. Ses centres d’intérêt sont la transitologie, les élections, l’islamisme, le féminisme, la violence politique et le néo-autoritarisme. Il a écrit abondamment sur le Maghreb, le Moyen-Orient ainsi que sur la politique extérieure des Etats-Unis. Son dernier ouvrage s’intitule Elections et Elites. Il intervient fréquemment dans les médias locaux et internationaux. Il est un influent leader d’opinion.

Conférence donnée au colloque international, "Le Maghreb arabe et les pays voisins", organisé par Le Centre de la Ligue des Etats arabes à Tunis et le Centre arabo-africain des études et recherches stratégiques, 26 Mai 2015.

Les mouvements sociaux qui secouent le monde arabe depuis les événements de Sidi Bouzid sont les révélateurs de profondes crises historiques et sociales. Les protestations et manifestations actuelles s’inscrivent dans « une longue durée qui peut sembler immobile » (Fernand Braudel). Ces révoltes populaires ne représentent qu’un épisode d’un long processus, processus de fissuration des régimes autoritaires qui a commencé bien avant le Printemps arabe.
Cet élan populaire revendiquant, dignité, liberté et justice sociale, a fait voler en éclats la « mentalité du tabou » qui avait perverti le débat public. Cette mentalité avait conduit à la censure des décideurs, d’une part et à l’autocensure des citoyens, d’autre part. Le processus révolutionnaire en cours est parvenu pacifiquement à ébranler profondément l’Etat sécuritaire, un Etat fortement répressif et corrompu. Le temps où les murs avaient des oreilles commence à s’étioler. Le citoyen lambda n’a plus peur d’affronter les forces de l’ordre. La peur a changé de camp dans plusieurs pays. Les citoyens dans les pays du Maghreb ainsi que ceux du Machrek ont mis en branle une dynamique conflictuelle inédite pour s’approprier l’espace public à l’image des autres citoyens dans le monde.

Il ne s’agit pas dans cette contribution tant de faire le bilan de la situation actuelle. Le processus révolutionnaire est loin être achevé en effet, il a atteint sa première phase de maturation uniquement en Tunisie. Nonobstant, il est opportun de tenter de jeter un éclairage analytique sur la lourde tendance de ce mouvement. Les médias et think tanks avec leurs analyses peu approfondies sont parvenus à « polluer » le débat académique sur ce processus, appelé « Printemps arabe », « Révolte arabe », « Hiver arabe », « Révolution du Jasmin » et « Révolution des réseaux sociaux », pour ne citer que quelques appellations. Cette dynamique conflictuelle a aussi sérieusement remis en cause un certain nombre de présupposés scientifiques et stéréotypes caractérisant le néo-orientalisme.

La question fondamentale qui reste à se poser aujourd’hui est la suivante : le Maghreb en tant qu’un ensemble géopolitique sera-t-il un acteur influent sur la question de paix ou de guerre dans le monde ou bien un simple enjeu sécuritaire des puissances occidentales ? Afin de répondre à cette problématique, je souhaite examiner les cinq défis majeurs auxquels la région fait face : la démographie, les minorités, l’emploi, l’alliance sécuritaire et l’économie de rente. Mais avant d’aborder ces défis, je pense qu’il est opportun de recentrer le débat sur le Printemps arabe perçu comme un complot extérieur. « L’essentiel, c’est de se libérer, de dépasser cette première réalité mouvante et qui fait trop de bruit. Les nouvelles qui font du bruit ne sont pas forcément les nouvelles les plus importantes. Il y a des phénomènes sous-jacents qu’on n’entend pas, dont le glissement est imperceptible et qui changent je dirais la vie du monde, la vie de tous les êtres humains et votre propre vie » (Fernand Braudel).

Printemps arabe et théories du complot

Les mouvements sociaux qui secouent notre région depuis ces dernières années ne sont pas une création, ex nihilo. Ils s’inscrivent dans des processus enchâssés dans des désillusions des politiques développementalistes des années 60 et 70, des infitah et des PAS (programmes d’ajustement structurel) des décennies 80 et 90 mis en application sous injonction du FMI et de la Banque mondiale. Pour rappel, les PAS ont touché tous les secteurs des économies nationales, à l’exclusion de l’armée et des services de sécurité. Comme résultat immédiat de cette ouverture, on a assisté à l’émergence du « crony capitalism » (capitalisme des copains et des coquins) reposant sur la corruption politique, le népotisme, le gaspillage des ressources publiques, le chômage de la jeunesse bardée de diplômes universitaires, la fraude électorale massive et la fuite des capitaux à l’étranger. Quand la bulle financière a éclaté en 2008, elle a mis à nu du jour au lendemain le modèle de croissance économique que les puissances occidentales et les institutions internationales n’avaient pas cessé d’encenser. La crise actuelle de l’Etat-nation est perçue comme une question de dysfonctionnement des structures et organes du système autoritaire alors que sa configuration, héritée de la colonisation, est remise en cause dans plusieurs pays. La crise financière et économique mondiale n’a fait en réalité que précipiter la déliquescence et la faillite de cet Etat.

Dans un tel contexte, la manifestation pacifique, partie d’une petite ville rurale, Si Bouzid, d’un pays dont son modèle économique est un succes story, ne pouvait en réalité que se répandre, comme une trainée de poudre, à travers tout le pays et la région. Un spectre hante désormais, comme dirait Karl Marx, le monde arabe, le spectre de la liberté et la justice sociale. Cette mobilisation massive et spontanée a pris de court les partis politiques locaux, les médias et les analystes du « politiquement correct » ainsi que les acteurs et les lobbies de la normalisation sécuritaire. Aucun centre de recherche ou observateur n’a prévu que des régimes soutenus par un appareil sécuritaire, omnipotent et omniprésent, s’effondreraient du jour au lendemain.

Des régimes sont tombés pacifiquement selon des modalités peu conformes aux schémas traditionnels de la vie politique. Des autocrates au pouvoir depuis plusieurs décennies soutenus par des pouvoirs occidentaux et les institutions multilatérales sont rapidement tombés dans certains pays (Tunisie, Egypte, Yémen et Libye). Ce mouvement révolutionnaire a débouché sur des crises inextricables en Libye, Syrie et Yémen. Dans les autres, comme l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie ainsi que dans les Etats arabes du golfe, le pouvoir politique a réussi pour le moment à acheter la paix sociale, en injectant une masse considérable d’argent frais dans les circuits de l’import-import et en initiant des réformes cosmétiques. En l’espace de quelques années seulement, le paysage politique du monde arabe a profondément changé dans l’ensemble. Certes, la réalité apparente et immédiate n’est pas florissante aujourd’hui dans la région. Les populations ne sont toutefois pas figées, elles luttent pour forger leur propre destinée, combat qui a inspiré les mouvements des Indignés en Europe, paradoxalement. Le Maghreb, à la croisée des chemins, est aujourd’hui en mouvement à l’image des autres ensembles géopolitiques dans le monde.

Des acteurs composites se sont toutefois rapidement coalisés pour pervertir ce mouvement. Une ligue de forces internationales dirigée par des Etats pétroliers du Golfe persique a organisé une véritable contre-révolution pour le détourner de sa trajectoire naturelle. L’Algérie, « La Mecque des révolutionnaires » dans les années 1960 et 1970, a joué un rôle important dans cette contre-révolution. Le gouvernement algérien a soutenu les autocrates déchus même au lendemain de leur chute. La ministre française des Affaires étrangères a exprimé, quelques jours après la fuite de l’ancien président tunisien Zine El Abidine Ben Ali, la volonté de la France de fournir une expertise au gouvernement tunisien dans le domaine de la sécurité. La contre-révolution est parvenue rapidement à précipiter le mouvement dans la violence. Cette ingérence dans les affaires internes, en opposition au droit international, a consolidé les partisans de la théorie du complot.

En réalité, le rôle des facteurs extérieurs, y compris en Libye, Syrie ou Yémen, est fortement exagéré dans l’évolution des choses. En état de faiblesse structurelle, des sociétés sont prédisposées, comme dirait Malek Benabi, à faire appel l’intervention étrangère. Pour autant, il ne faut pas confondre l’intervention, dite humanitaire, dont le but est d’empêcher un massacre en cours ou imminent, et l’intervention qui vise un changement de régime. Dans certaines circonstances, l’étincelle qui transforme la dynamique conflictuelle latente en une dynamique manifeste vient de l’étranger. « De l’étincelle vient la flamme ! » (Felix Gorelik).

La théorie du complot sur le printemps arabe ne relève pas d’une analyse rigoureuse qui prend en compte les différentes dimensions du temps. Il y a autant de « théories » que d’événements majeurs et d’experts. Cette théorie relève d’une méconnaissance de la complexité de la réalité. Les dirigeants et les élites tentent de nier la complexité des événements en présentant une image du monde bipolaire, manichéenne des relations internationales et des conflits régionaux. Le poids des nouveaux acteurs non-étatiques dans la prise de décision, par exemple, n’est pas rigoureusement examiné dans ces théories. Le système de Westphalie reste la cadre de ces analyses simplistes dans un nouvel environnement.

Les « complotistes », au nom de la lutte contre le danger extérieur, tentent de justifier en fin de compte le statu quo politique et l’immobilisme économique, d’une part et la normalisation sécuritaire, d’autre part. Le populisme autoritaire des années 60 et 70 revient en force comme si l’environnement local ainsi que le contexte régional et international n’ont pas évolué durant ces dernières décennies.

En considérant que les Arabes ont l’objet, comme dans le passé, d’un complot international, les adeptes de cette théorie ont tendance à se prendre pour le centre du monde. Depuis que la question palestinienne n’est plus au cœur de la diplomatie, d’une part, et depuis, d’autre part, que la dépendance énergétique mondiale dépend de moins en moins du Moyen-Orient, le monde arabe est devenu de moins en moins important aux yeux du reste du monde, et particulièrement des Américains et des Européens. Les BRICS, se substituant au MENA, sont devenus le nouveau centre du monde. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les Etats-Unis deviendront avec la production de l’énergie du schiste le premier producteur de pétrole du monde, dépassant l’Arabie saoudite, entre 2017 et 2020 et produiront davantage de gaz que la Russie, dès 2016. La surabondance du pétrole et gaz, combinée à la stagnation de la demande, fait que la chute de ces deux énergies est inexorable. La révolution énergétique en cours, aux enjeux imprévisibles, refaçonnera la géopolitique et les équilibres de force qui ont structuré le monde depuis 1945.

La transition démographique

Rappelons tout d’abord que la démographie ne se résume pas simplement à une affaire de données statistiques et de faits bruts. C’est un processus socio-économique résultant des politiques de santé, de planning familial et de développement économique. Le Printemps arabe coïncide, comme Emmanuel Todd le soutient empiriquement, avec la transition démographique au MENA.

En 1970, le taux de fécondité des femmes dans la région était de 7 enfants en moyenne. En 2000, les familles n’ont plus que 3,4 enfants en moyenne. Ainsi le Maroc et la Tunisie ont même atteint, à la veille des événements de Sidi Bouzid, 2 enfants par femme. Il faut noter ici que le Maghreb et le Moyen-Orient ont réalisé la transition démographique en moins de 50 ans. Il a fallu plus d’un siècle à l’Europe pour y parvenir.

Parmi les facteurs importants qui ont contribué à la baisse de la fécondité, citons l’élévation de l’âge au mariage. L’âge au mariage des femmes est aujourd’hui proche de 30 ans en Algérie et en Tunisie. Il est supérieur à 26 ans au Maroc. Que les hommes se marient à plus de 30 ans en moyenne n’est pas une nouveauté au Maghreb, mais que les femmes se marient de plus en plus tard est un changement radical. En l’espace de trois décennies, les femmes ont retardé de près de 10 ans l’âge de leur premier mariage et les hommes de plus de 8 ans.

La Tunisie fut le premier pays dans le MENA qui a mis en place une politique s’acheminant vers une faible fécondité. A contre courant, le président Habib Bourguiba, dès son élection, a réformé le statut du code personnel en 1956. Cette loi qui reste révolutionnaire jusque au jour d’aujourd’hui a supprimé la polygamie que le code Algérien a entérinée en 2005. Cette loi a en général œuvré à l’instauration de l’égalité entre l’homme et la femme dans plusieurs domaines. Elle a grandement contribué à l’éclosion dans les années 2000 d’une société civile forte, le fer de lance de la modernité politique. Ce n’est pas un hasard si le mouvement de révoltes est parti de ce pays. Et ce n’est pas non plus un hasard s’il a réussi à achever avec succès sa première phase, précisément en Tunisie, et reste un cas d’école.

Un faible taux de fécondité conjugué à une hausse du taux d’alphabétisation traduit l’entrée des sociétés maghrébines dans le processus de la modernité politique comme ce fut le cas en Europe. Le défi crucial qui se pose donc actuellement est comment maintenir la transition démographique lorsque la machine économique est en panne comme les chiffres sur l’emploi l’indiquent. Le phénomène de la précarité dans l’emploi touche désormais les classes moyennes, le fer de lance du changement politique (Max Weber).

Question des minorités et Identité nationale

Si au Moyen-Orient, la problématique des minorités reste saillante en raison de la diversité religieuse, confessionnelle et ethnique, ce n’est pas le cas pour le Maghreb où cette diversité reste un grand tabou. Cette question connaît une certaine actualité à la faveur de l’émulation protestataire et de la conquête de nouveaux espaces de liberté. En Tunisie, par exemple, se développent de nouvelles revendications noires, berbères et juives. Certes ces revendications restent marginales dans l’espace public, mais tendent à inscrire leur existence identitaire dans les doléances du débat contradictoire et démocratique.

En Algérie, les violences entre les communautés mozabites et chaâmba dans la vallée du Mzab sont récurrentes depuis 2 ans dans cette région du Sud algérien. On ignore pour le moment les raisons de la flambée de violence qui a fait une vingtaine de morts le jour du 53 ème anniversaire de l’indépendance nationale.

La région, comme les autres, est confrontée à une lutte pour l’appropriation de l’espace public de plus en plus réduit sur fond de libéralisation économique. Le conflit foncier ne serait que l’aspect visible de ces affrontements opposant les Mozabites, de rite ibadite, et les Chaambas, de rite malékite. Mais lorsque la lutte des clans au sommet de l’Etat déborde sur la sphère publique, la situation devient alors inextricable. Le chef de l’Etat a instruit l’armée de rétablir l’ordre dans les villes de cette vallée, cette mission devrait revenir à la police constituée de plus de 200 000 agents, bien équipés et entrainés. Mais le conflit intercommunautaire, comme celui dans les autres régions, dépasse de loin les prérogatives des forces de l’ordre tant qu’une solution citoyenne crédible n’est pas mise en application.

Dans leur volonté́ de contrôler toutes les populations au sein d’une structure importée, appelée « Etat-nation », les dirigeants maghrébins, au lendemain des indépendances, ont nié le brassage des populations. Selon le discours officiel, la population de chaque pays est homogène, son identité s’est constituée historiquement. Le caractère cumulatif de l’identité nationale est nié tout simplement dans les discours. Le melting-pot constituant un facteur de richesse aux Etats-Unis et en Europe est perçu comme un facteur de division entravant la consolidation de l’identité nationale. « La réalité humaine est constamment modifiable et modifiée, et que tout ce qui paraît de nature stable est constamment menacé » (Edward Said).

Au niveau des langues véhiculaires, les berbérophones constituent les entités les plus importantes au Maghreb. Ils constituent 30-35% de la population marocaine, 20 à 25% en Algérie et 8 à 10% en Tunisie et Libye. Le "séparatisme berbère" que des courants idéologiques brandissent n’est pas un mythe. Sa gestion politicienne risque de devenir un facteur déstabilisant dans une période d’incertitudes et de troubles exacerbés par des problèmes sécuritaires le long des frontières où résident des communautés amazigh. Un débat contradictoire et démocratique s’impose donc aujourd’hui sur la question culturelle et sur les autres sujets sensibles.

Pour les Maghrébins, le racisme anti-noir est une affaire réservée exclusivement « aux autres », Américains et Européens. Le discours dominant a toujours nié ce problème. Aujourd’hui il se pose avec une acuité croissante. Les flux migratoires d’Afrique subsaharienne ont accentué le racisme ambiant au Maghreb.

La plupart de ces jeunes n’ont pas pourtant l’intention de séjourner pour longtemps dans les métropoles du Maghreb. Ils sont en transit vers l’Europe. Ils attendent « leur tour » pour traverser la Méditerranée dans des embarcations de fortune. L’émigration clandestine a pris ces dernières années une dimension de crise humanitaire. Plus 2 000 personnes ont disparu en Méditerranée en 2015.

La montée des groupes islamistes a accentué en effet la coupure du Maghreb de ses racines africaines. L’islam a pourtant lié historiquement le Maghreb et l’Afrique sub-saharienne. De nombreux islamistes considèrent les noirs comme des esclaves. L’esclavage reste aujourd’hui toléré dans plusieurs pays du MENA, notamment en Mauritanie et dans plusieurs pays du Moyen-Orient.

La pluralité linguistique, ethnique, religieuse ou autre doit être considérée comme une richesse devant consolider la solidarité nationale. Il faut avoir le courage politique d’inscrire le racisme sous toutes ses formes, comme un délit dans le code pénal. Les initiatives civiles qui combattent le racisme et les autres formes de discrimination doivent être soutenues. Ce défi n’est plus aujourd’hui un tabou, il se trouve au cœur de la transition politique. Les citoyens Maghrébins y font face dans leur vie de tous les jours.

Emploi et Jeunesse

Au Maghreb près de 70% de la population à moins de 30 ans. La population en âge de travailler a triplé en 1980 et 2015. Les frustrations et la colère nées du chômage et de la précarité des jeunes sont à la source des émeutes et manifestations.

Quelles que soient leurs évolutions politiques, les États du Maghreb ont vu inévitablement leur économie se dégrader ces dernières années. La relance économique a été très faible pour résoudre l’épineux problème du chômage, notamment celui des jeunes diplômés et des femmes. Il aurait fallu une croissance « à la chinoise » pour créer suffisamment d’emplois. La croissance n’a pas permis de stabiliser les taux de chômage précédents. Le chômage des jeunes est trois fois plus élevé que chez les adultes. Le taux de participation des jeunes au monde de l’emploi est inférieur à 50 % dans l’ensemble du Maghreb. Nombreux sont ces jeunes sans jeunesse qui rêvent, soit à émigrer Europe ou ailleurs, soit à partir au djihad en Syrie, Irak ou ailleurs.

Le calcul du taux de chômage varie d’un pays à l’autre. En Algérie, on a comptabilisé dans la catégorie de plein emploi le travail précaire des gardiens de parking et des vendeurs à la sauvette. Le taux officiel du chômage est de 10 à 15% pour toute la région. En réalité ce taux varie entre 30 à 50%. L’Algérie, malgré sa richesse financière, a un taux de chômage qui est l’un des plus le plus élevé au monde. La chute drastique des revenus énergétiques qui risque de perdurer entrainera inéluctablement la hausse du chômage et du travail précaire. Si le diplôme durant la période du nationalisme économique assurait un emploi stable et décent, ce n’est plus le cas depuis la mise en place des politiques de l’infitah. L’économie de marché, euphémisme pour désigner l’économie de bazar, a créé peu d’emplois à haute valeur ajoutée. L’emploi précaire domine la création d’emplois dans une économie qui se bazardise de plus en plus. Le secteur informel tend à se substituer de plus en plus au secteur formel. Le sous-emploi chronique des jeunes diplômés est devenu une réalité pesante. Cette lourde tendance façonne la structure sociologique et par conséquent influe sur la nature du mouvement social et les luttes politiques.

Terrorisme et sécurité euro-atlantique

Le puissant appareil sécuritaire constituant la matrice du système autoritaire est resté pratiquement intact en dépit de la secousse qu’il a subit durant le Printemps arabe. Tout changement de régime devrait nécessairement commencer par la réforme radicale du secteur des services sécuritaires. Cette réforme doit aboutir à un contrôle civil, démocratique et transparent du budget militaire et sécuritaire. Elle est le pivot de la réforme globale du système politique. Cette décision hautement stratégique n’a été prise dans aucun pays comme l’atteste l’augmentation substantielle du budget de défense. Des réformes politique et constitutionnelle sont privilégiées à la réforme du secteur militaire et sécuritaire.

Dans un contexte confus et délétère, le groupe politique le plus organisé est manifestement le plus apte à remporter de grandes victoires électorales. Les islamistes, tous groupes confondus, n’ont pas eu ainsi de sérieuses difficultés à gagner les différents scrutins. Leur victoire a rapidement exacerbé la crise sécuritaire latente. Le terrorisme islamique dans une telle situation n’a pas rencontré par conséquent de sérieuses difficultés à se propager à travers le Maghreb et dans la région du Sahel quand la crise libyenne a éclaté. Des islamistes ainsi que d’autres groupes terroristes ont réussi à s’accaparer d’une partie importante de l’arsenal militaire que le Colonel Khadafi avait stocké dans le cadre de la course aux armements au Maghreb. Depuis, la situation socio-économique des citoyens, qui ne cesse de se détériorer, a lourdement impacté sur la situation sécuritaire régionale. La mise en place d’une stratégie commune « tout sécuritaire » pour faire face aux dangers du terrorisme resterait inefficace. Le mal est plus profond que ce que pensent les tenants de la normalisation sécuritaire.

Lors de la visite, du président Béji Caïd Essebsi à Washington, le président Barack Obama a accordé à la Tunisie le statut d’allié majeur non membre de l’Otan. Il était attendu de cette visite beaucoup plus une aide économique massive de type « plan Marshall » qu’un « strapontin) au sein de l’Otan. Pour les Américains ainsi que pour les autres partenaires, le défi majeur de la période actuelle est la normalisation sécuritaire. Cette normalisation se fait au détriment de la promotion de la société civile et de la modernité politique, comme c’est le cas en l’Algérie et au Maroc. Au lendemain de l’attentat de Sousse, le président Béji Caïd Essebsi a rétabli l’état d’urgence à travers le pays. Pour compléter la politique « le tout sécuritaire », un mur comme celui construit par Israël en Cisjordanie, sera érigé le long de la frontière avec la Libye. Le Maroc, qui a déjà érigé 6 murs pour repousser les attaques du Front du Polisario, est aussi en train de construire un autre pour se séparer de l’Algérie.

Comme élément important de ce dispositif militaire, Washington veut disposer d’une base de drones de surveillance de l’Afrique du Nord et du Sahel. Pour les militaires de l’Africom, cette base constitue un instrument crucial pour combattre Daech en Libye et lancer de cet endroit des frappes contre des cibles appartenant à l’Etat islamique. Jusqu’ici, aucun pays du Maghreb n’a accepté la demande des Américains. La Tunisie, très affaiblie, pourrait bien être finalement ce pays. Ce pays serait-il en mesure refuser la demande alors qu’il vient tout juste d’être admis au sein de l’Otan, d’une part et que, d’autre part, les attentats au Musée Bardo et sur la plage de Sousse ont fait fuir en masse les touristes européens ?

Le terrorisme n’est pas appréhendé comme un conflit de basse intensité mais comme un conflit de haute intensité, une menace hard, par opposition à la menace soft, à la stabilité géopolitique régionale et à la paix mondiale. Cette problématique permet au complexe militaro-industriel mondial de tourner à plein régime. L’enjeu international le plus crucial dominant dans le monde, nous fait rappeler Bertrand Badie, n’est pas le terrorisme mais c’est bien la faim. Chaque année, plus de 6 millions de personnes meurent de faim alors que le terrorisme en augmentant de 81% par rapport à 2013 a fait 32 700 morts en 2014. « Le terrorisme résiduel » constitue un élément structurel de l’Etat sécuritaire, Etat que la lutte anti-terroriste a crédibilisé au sein de la communauté internationale.

Economie de bazar et rente

La question économique est aujourd’hui marginalisée au Maghreb alors qu’elle est au coeur des protestations populaires. Cette marginalisation provient d’une forte idéologisation du politique. Les groupes politiques se sont préoccupés beaucoup plus du changement des règles de jeu liées à la distribution de la rente que du mode opératoire de la gouvernance. En revanche, la jeunesse, l’acteur principal des révoltes, se préoccupe davantage des perspectives économiques qui demeurent très préoccupantes.

Pour rappel, l’économie de rente ne repose pas uniquement sur les ressources énergétiques. Les aides, les transferts d’émigrés, le tourisme de masse, la drogue, le secteur foncier et immobilier sont d’autres sources de rente ayant gagné du terrain. Ce dernier secteur explose, la spéculation bat son plein dans tous les pays. Le terrorisme alimentant le complexe militaro-industriel mondial est aussi une source de rente intarissable. La nouvelle énergie non renouvelable (pétrole et gaz de schiste) fera perdurer, selon toute vraisemblance, la rente sécuritaire. La normalisation sécuritaire est devenue un enjeu beaucoup plus critique que l’enjeu socio-économique. Il n’y a aucune force politique, et encore moins celle des groupes islamiques, qui a bâti sa rhétorique sur un programme économique précis. Lorsqu’un attentat terrorisme ou la chute brutale du prix des hydrocarbures exacerbe la crise nationale, c’est que ce modèle pose un sérieux problème. Les élites sont encore dans la culture de la rente tandis que la jeunesse est dans la culture de l’émeute. L’urgence pour les nouveaux dirigeants n’est pas de tenter de répondre aux aspirations sociales croissantes, restées longtemps insatisfaites. Mais c’est plutôt comment gérer la crise afin de générer de nouvelles rentes de situation.

L’économie de bazar a pris dans ses entrailles tous les secteurs de l’économie nationale, y compris l’éducation. Par exemple, les facultés d’économie dans les universités publiques, devenues pratiquement des facultés de Comptabilité analytique ainsi que la prolifération des instituts, agréés par l’Etat, en Management, Commerce et Marketing, contribuent largement à propager la mentalité du négoce au détriment de l’esprit cartésien et de la pensée critique.

« Le business » est devenu hégémonique depuis que l’islamisme a envahi la sphère publique. Cette nouvelle culture ne contribue que très faiblement à la réflexion d’une nouvelle alternative de développement national.

Le plus crucial des problèmes aujourd’hui, comme dirait George Corm, c’est le néo-libéralisme comme une vision du monde. La prise de décision à tous les échelons se fait par les adeptes de ce courant philosophique. Les groupes islamistes, de par leur culture, sont plus néolibéraux que les autres. Pour cette mouvance, le commerce, le négoce, la spéculation est « halal », licite. Les quelques intellectuels en mesure de concevoir un modèle économique alternatif sont peu nombreux et marginalisés. Leur voix est inaudible dans le vacarme du bazar, du souk. Plus grave encore, les opinions publiques ont même de difficultés à réaliser que l’économie de bazar est à la matrice du néo-autoritarisme, de la violence politique, de la corruption, des archaïsmes et des intégrismes de tous bords.

Alliance sécuritaire entre le Maghreb et l’Occident

L’Union du Maghreb Arabe (UMA) a du mal à faire sa mue plus d’un quart de siècle après sa création. Les grands défis n’ont pas cessé entre temps à devenir de plus en plus difficiles à relever dans un environnement international de plus en plus contraignant. L’UMA ne pouvait pas répondre aux aspirations et aux défis majeurs des populations. Cette Union a gommé, entre autres, dans sa constitution le caractère amazigh de son identité tout en préservant intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Une telle conception ne pouvait qu’attiser les conflits confessionnels, ethniques ou culturels que la montée des irrédentismes a brutalement exposer sur la sphère publique. La sortie de crise ne peut pourtant se réaliser que dans un cadre régional qui reste toutefois à définir.

Sur le plan économique, les avantages compétitifs du Maghreb sont colossaux. Le problème réside donc moins dans l’absence de ressources ou d’avantages comparatifs que dans leur mode d’exploitation ou leur canalisation. La complémentarité des économies des pays maghrébins pourrait en effet générer plus de deux points de PIB supplémentaires par an et par pays. A cette fin, une nouvelle réflexion analytique devant prendre en considération une nouvelle configuration territoriale doit être élaborée. Cette reconfiguration en gestation est l’enjeu des contraintes de la mondialisation économique et de la révolution des TIC. Cette reconfiguration est en train de se frayer son chemin sans notre participation. Le cadre de l’Etat-nation imposé par la colonisation que le pouvoir prétorien a consolidé au lendemain des indépendances n’était pas adéquat et encore moins aujourd’hui.

Le succès de la nouvelle conception de la communauté maghrébine doit reposer sur plusieurs préalables. Comme préalable pivot, il faudrait respecter l’alternance politique, de type démocratique, et non pas de type tribal ou clanique, et encore moins familial. La Tunisie est très avancée sur ce point bien précis. Il lui serait toutefois très difficile de s’en sortir seul sans la mise en place d’un plan économique d’urgence. La montée du mouvement social que les islamistes tentent d’instrumentaliser en collusion avec des acteurs régionaux risquerait de faire plonger le pays dans le cycle de la violence, comme ce fut le cas de l’Algérie dans les années 1990 ou la Libye actuellement. La normalisation sécuritaire sous la houlette de l’Otan risquerait d’exacerber les conflits latents. L’échec du modèle tunisien confirmerait ainsi la thèse médiatique aux relents racistes de « l’exception arabe », telle qu’elle est développée par les orientalistes auxquels Edward Said a consacré dès les années 1970 un ouvrage fascinant. La stratégie dite « du chaos constructif », avancée par certains milieux néoconservateurs, est devenue aujourd’hui envisageable, elle est soutenue par les tenants de la normalisation sécuritaire. Ces derniers se soucient exclusivement de l’islam radical et djihadiste sans pour cela examiner ses profondes racines baignant dans l’islam institutionnalisé et modéré pour qui l’application de la « sharia » doit rester le crédo de tous les groupes islamiques.

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