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Gilles Kepel, Le prophète et le pharaon
Article publié le 29/10/2013

Par Mélodie Le Hay

Après trois années d’enquête sur le terrain, Gilles Kepel nous livre une étude approfondie des mouvements islamistes égyptiens, de la naissance des Frères musulmans en 1928 à l’assassinat de Anouar al-Sadate en 1981.

L’influence doctrinale des auteurs égyptiens et l’imaginaire suscité par l’assassinat du Raïs constitueraient selon l’auteur le modèle de référence des mouvements de réislamisation contemporains. L’ouvrage donne un aperçu complet et synthétique des dimensions sociales, politiques et idéologiques des mouvements islamistes égyptiens, offrant au lecteur les outils nécessaires pour mieux appréhender la réalité complexe que revêt le phénomène islamique, plus que jamais d’actualité. Qu’est-ce que l’islamisme ? Quelles en sont les différentes formes et caractéristiques ? Que révèlent-t-elles ? Telles sont les questions auxquelles se propose de répondre l’auteur.

Au fil de son analyse, Gilles Kepel retrace les grandes évolutions du mouvement islamiste sous le règne d’Anouar al-Sadate. Après la mort de Hassan al-Banna en 1949 et avec l’interdiction en 1954 de l’organisation des Frères musulmans, première force mobilisatrice en Egypte, un champ libre s’ouvre pour divers courants de pensée. Tous s’accordent sur l’objectif final à atteindre : l’édification de l’Etat islamique où la Charia serait la source de toute législation. L’auteur distingue plusieurs mouvances en fonction des moyens d’action qu’elles préconisent et de leur rapport à l’Etat. Deux courants, eux-mêmes divisés en plusieurs sous-branches, émergent alors : le mouvement réformiste préconise une réislamisation en douceur de la société (réislamisation par le bas) ; la mouvance radicale préconise l’édification de l’Etat islamique par la force (réislamisation par le haut). Les répressions successives, la politique d’apaisement de Sadate envers Israël et les difficultés structurelles auxquelles sont confrontées la jeunesse et les couches populaires se traduisent par une radicalisation progressive de l’islamisme aboutissant à l’assassinat du Raïs en 1981.

La mouvance réformiste est principalement incarnée par l’idéologie des néo Frères musulmans à travers ses leaders, Hudaybi et Me Talmasani. Hudaybi critique vivement la mouvance radicale à travers son ouvrage prédicateurs…et pas juges. D’après lui, le recours à la violence doit être banni, seule la prédication pouvant ramener la société musulmane ignorante à l’islam. Il exprime ses idées à travers le mensuel Al Da’wa. L’apport idéologique majeur des néo Frères musulmans est la dichotomie effectuée entre le bien et le mal par l’identification des « quatre cavaliers de l’apocalypse » que sont la juiverie pour lequel il préconise le Jihad, la croisade (ou impérialisme) en référence à l’Occident chrétien, le communisme et la laïcité. Pour porter leur cause, ils veulent être reconnus légalement (existence légale perdue en 1954) dans le but de pouvoir se présenter au Parlement. Ils se présentent donc comme une force d’opposition légale à l’intérieur du système politique en vigueur.

La mouvance radicale se subdivise en différentes tendances. Dans Signes de piste - le « Que faire ? » des mouvements radicaux - Sayyid Qotb développe la « théorie de la rupture islamique avec l’ordre établi ». Il préconise le renversement du pouvoir par le Jihad - de l’approfondissement spirituel (phase de faiblesse) au combat armé (phase de puissance). Cette théorie, qui connaît ses heures de gloire dans la nouvelle génération des années 70, s’appuie sur l’idée que la société égyptienne est une jahiliyya- terme renvoyant à l’état antéislamique de la péninsule arabique, l’état de barbarie - puisque les attributs de Dieu, la souveraineté et l’adoration, sont détournés en faveur du prince pervers. Il pose une alternative : islamisme ou barbarie. Signes de pistes se présente comme étant un outil d’analyse de la société et un guide pour l’avant-garde chargée de procéder à la résurrection de l’Umma. Gilles Kepel présente l’œuvre de Qotb comme le manifeste de plusieurs groupes islamiques comme le mouvement de Chukri Mustafa et celui de Jama’at islamiyya. Chukri se considère comme l’élu de Dieu ayant pour mission la réouverture des portes de l’ijtihad. Pour parvenir à ses fins, il se met en retrait de la Jahiliyya et fonde une « contre société », la société des musulmans, en attendant l’avènement de la phase de puissance du Jihad. Jama’at islamiyya souhaite quant à lui le retour du califat. Il rencontre une vive popularité en infiltrant le mouvement étudiant. Finalement, l’un comme l’autre échouent. Chukri et ses disciples sont exécutés et les membres de Jama’at islamiyya, après avoir été manipulés par le pouvoir pour lutter contre la gauche étudiante, sont les victimes d’un complot arrangé par l’Etat.

Devant l’échec de leurs prédécesseurs et la répression sévère qu’ils ont subie, un nouveau groupe se forme, Al Jihad (combat sacré), autour de l’idéologie que abd al Salam Faraj développe dans L’impératif occulté. Il constate que la théorie de Qotb abouti à chaque fois à l’échec et à la répression. Il préconise un passage immédiat à la violence pour renverser le prince pervers et instaurer l’Etat islamique, le Jihad étant le devoir sacré de tout musulman. C’est ainsi que le 6 octobre 1981, lors d’une parade, Khalid al Islambuli, le numéro 2 du parti, tue le Raïs en criant : « je suis Khalid al Islambuli, j’ai tué pharaon et je n’ai pas peur de la mort ». Nous sommes alors au paroxysme du radicalisme islamique. Ce jour où Sadate disparait marque une irrémédiable rupture dans l’évolution du mouvement islamiste.

Arrive l’heure du constat. Le résultat est irrévocable : c’est un échec puisqu’à la mort du Raïs, Hosni Moubarak le remplace et les institutions restent inchangées. Al Jihad se trouve dans l’incapacité d’articuler le meurtre de Sadate et la révolution populaire pour l’avènement de l’Etat islamique. Notons que, d’après les statistiques, la majorité des islamistes seraient des marginaux, des jeunes de 20-25 ans vivant dans les quartiers désordonnés de la périphérie des grandes villes. Ils symbolisent l’échec des projets modernisateurs entrepris depuis Nasser. Gilles Kepel émet l’idée que le climat de violence ne serait que le reflet des revendications d’une population désabusée par le chômage et la pauvreté. A travers la violence légitimée sous des termes religieux, ce serait l’aspiration sociale à plus de justice - justice non appliquée par le prince pervers alors qu’elle est garantie par le coran - qui est revendiquée. Enfin, il est intéressant de remarquer que les relations entre les islamistes (prophète) et pharaon (Raïs) répondent toujours à la même mécanique de soutien/répression.

La situation a changé depuis la première édition de l’ouvrage en 1984 où Gilles Kepel concluait par un constat d’échec de l’idéologie islamique, puisque la mort du prince pervers n’avait en rien changé la nature des institutions étatiques. Les Frères musulmans, près de trente années plus tard, remportent les élections qui ont suivi les révolutions arabes et la chute de Moubarak. La récente réédition du Prophète et du pharaon, augmentée d’une préface inédite de l’auteur, arrive donc opportunément.

Cet ouvrage permet d’éviter les traditionnels clichés qui assimilent les mouvements islamiques à un groupe de « terroristes fanatiques et arriérés ». L’islamisme est, d’après l’auteur, une forme d’utopie sociale qui souhaite réactualiser le mythe fondateur de l’âge d’or en occultant une partie de l’histoire. Gilles Kepel le décrit comme un exécutoire exprimant les désillusions et les revendications sociales de la jeunesse et des couches dominées de la société en proie aux désillusions du régime en place. C’est aussi une force politique avec laquelle il faut compter, aujourd’hui plus que jamais.

Gilles Kepel, Le prophète et le pharaon, Paris, Gallimard, Folio histoire, 1984, réédité en 2012.

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