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Entretien avec Michel Makinsky – l’Etat islamique : ses objectifs territoriaux, religieux et politiques
Article publié le 17/07/2014

Propos recueillis par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Michel Makinsky est chargé d’enseignement à la France Business School, chercheur Associé à IPSE, Directeur Général d’AGEROMYS INTERNATIONAL.
Dernière publication : « L’Economie réelle de l’Iran, au-delà des chiffres », ouvrage collectif, Paris, L’Harmattan, 2014.

Lire la deuxième partie de l’article : Entretien avec Michel Makinsky – Les conséquences de la situation en Irak sur la géopolitique de la région

Qu’est-ce que l’Etat islamique et quels sont ses objectifs ?

Il s’agit d’un conglomérat qui a subit des mutations, dont on va rappeler les étapes clés [1]. Début 2006, al-Qaïda et cinq autres groupes djihadistes forment le Conseil consultatif des moudjahidines en Irak. Le 13 octobre 2006, le Conseil consultatif proclame l’Etat islamique d’Irak, qui se considère comme le seul Etat d’Irak. Etape suivante : le 9 avril 2013, l’EII devient l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL). Le 29 juin 2014, l’EIIL proclame officiellement un califat sous la direction d’Abou Bakr al-Baghdadi. Pour mémoire, le prédécesseur de celui-ci s’était déjà proclamé sur un site en 2006 comme Calife. Un essai sans lendemain.

Les objectifs de l’EIIL sont de plusieurs ordres. Le premier est de reprendre possession de l’Irak que les sunnites considèrent comme ayant été injustement pris par les chiites, et de rétablir toute la place qu’ils estiment leur revenir. Mais au-delà, l’EIIL par un sens tactique assez remarquable, s’est agrégé le concours de sunnites qui ne sont pas djihadistes, en particulier des tribus sunnites irakiennes qui sont fort mécontentes d’avoir été privées indûment des éléments de pouvoir et de ressources par al-Maliki, auxquelles se sont joints des officiers baasistes de Saddam Hussein qui sont également sunnites, et qui ont largement contribué à l’avancée territoriale jusqu’aux portes de Bagdad. Ceci me permet de rappeler un phénomène qui avait échappé à l’attention de certains médias. Saddam Hussein, dans les dernières années de son règne, a joué la carte de l’islam et a donné des gages d’attachement à l’islam, provoquant un effet pervers : un certain nombre de tribus se sont progressivement islamisées. Elles ne sont pas devenues islamistes, mais il y a eu une islamisation ou réislamisation progressive au sein d’éléments sunnites de l’armée d’une part, et une certaine radicalisation des tribus sunnites d’autre part. L’analyse doit bien entendu être faite en finesse en fonction des différentes tribus. On voit bien que ce phénomène a donné un substrat à la situation actuelle, car il y a d’un côté des groupes djihadistes implantés en Irak, héritage d’al-Qaïda, et renforcés d’un autre côté par des éléments venus de Syrie, qui connaissent une mutation extrêmement importante. Il faut en effet signaler un divorce entre EIIL et al-Qaïda en 2013. Abou Bakr al Baghdadi ignore l’injonction de se concentrer sur l’Irak qui lui est faite par al-Zaouahiri. Ce dernier ne reconnaît pas EIIL, et lui dénie toute autorité sur la Syrie.

Le deuxième est la mise en œuvre du califat. On peut presque dire que ce projet de califat, sur lequel on va revenir, est une façon de tourner la page ou une page d’al-Qaïda. Al-Qaïda l’ancienne a véçu, elle est même challengée par ce nouveau groupe qui est en train de mettre en place un projet qu’al-Qaïda a été incapable de mettre en œuvre, dans la mesure où cela n’était pas son objectif. Son objectif était en effet de lutter contre les Américains et leurs alliés.
Nous avons là un projet qui est de prendre la place d’al-Qaïda.
Outre le but prioritaire (une simple étape préalable) de l’EIIL qui est la chute du régime de al-Maliki et le rétablissement d’un profond rééquilibrage en faveur des sunnites, il s’agit également pour l’EIIL d’instaurer un Etat islamique gouverné entièrement par la charia, et d’infliger un dur châtiment aux « hérétiques » chiites dont la présence monopolisante est considérée comme une provocation qui faut éliminer définitivement.
C’est donc d’abord un projet de constitution d’un véritable Etat, avant même que l’on parle de califat, un Etat d’un nouveau genre, avec la communauté sunnite des croyants, c’est-à-dire une Oumma, et dans lequel les chiites n’auront pas leur place ou seront réduits à quantité négligeable. Cet Etat ne sera pas limité à l’Irak, mais comprendra également une partie de la Syrie et d’autres territoires. La dimension géographique est plus liée à la notion de califat.

Il se peut cependant que l’agrégation des tribus sunnites à l’EIIL ne dure pas, ni que les anciens baassistes poursuivent leur appui si l’EIIL va dans cette direction. En effet, autant ces alliés veulent obtenir un partage du pouvoir et des ressources dont al Maliki les a privés, autant le projet de Califat, du moins tel que le voit al Baghdadi, ne correspond nullement à leurs vœux. Déjà des heurts ont opposés EIIL à des groupes islamistes rivaux. Plus encore, des tribus sunnites irakiennes qui refusent le carcan de EIIL ont affronté des éléments de cette entité.

Justement, pourquoi l’EIIL vient-il de remettre en place le califat ?

Le califat, comme nous le rappelions plus haut, a été proclamé le 29 juin 2014, dans un prêche d’Abou Bakr al-Baghadi. Ceci reflète une ambition infiniment plus grande que le seul cumul des territoires syriens et irakiens dont EIIL abolit déjà les frontières. Le califat fait évidemment référence au califat du dernier âge d’or du califat abbasside, dans sa double dimension religieuse et géographique. Sur le plan territorial, il s’agit d’établir ce califat sur une zone couvrant tout le Moyen-Orient, une partie de l’Asie, l’Inde, le sud de l’Europe. Ainsi, à partir du moment où il s’agit de construire cet Etat dont les limites géographiques minimales sont celles du dernier califat, cela veut dire que tout ce qui est à côté de l’Irak et de la Syrie pourrait être englobé, signifiant la fin des frontières héritées des accords Sykes-Picot.

Il y a également un objectif encore plus important, qui est religieux, et qui ne se limite pas du tout au seul caractère d’Etat lui-même parfaitement religieux. Cet objectif dont les conséquences géopolitiques seront majeures, au delà de la reconquête territoriale du califat abbasside, est la prise de contrôle de La Mecque et de Médine. C’est pour cela que les Saoudiens ont des raisons de se faire du souci, car ils découvrent à leur porte des gens qui ont décidé de leur contester, pour cause d’imposture, le statut de gardiens des Lieux saints.
En officialisant le statut de califat associé au projet d’Etat islamique, c’est non seulement une composante géographique qui s’impose mais aussi l’explosion visée du leadership saoudien. Et cela comporte énormément de conséquences.

Quelles sont les conséquences politiques et territoriales pour l’Irak, la Syrie, voire le Liban ?

Le risque majeur est la disparition de l’Irak en tant que tel, de l’annexion de la Syrie et du Liban, ainsi que les voisins dont on a parlé correspondant au califat abbasside. Cependant, la visibilité d’annexion sur le Liban est moindre, en raison du partage communautaire libanais, trop éclaté. Les sunnites libanais, dans leur grande majorité, n’adhéreront pas au projet de l’EIIL, même si on assiste à une pénétration de mouvements islamistes parmi les sunnites libanais, et au sein également des camps de réfugiés palestiniens. En outre, en raison de la configuration du Liban (relief accidenté), une intervention terrestre de l’EIIL risquerait d’être difficile, cette structure ne pouvant guère y déployer de gros effectifs, et devant se limiter à des attentats (meurtriers), des coups de main, excluant des opérations d’envergure.

Il est intéressant d’observer les réactions dans ces pays et également parmi les différents mouvements islamistes, face à ce projet. Un leader des Frères musulmans l’a notamment très vivement dénoncé, et même au sein des mouvements islamistes en Syrie, alliés initialement à l’EIIL, ce projet a fait l’objet de critiques de différents niveaux, certains l’accusant de fautes tactiques, et d’autres disant que ce programme n’a pas lieu d’être. Notons que, au-delà même des différents groupes islamistes ou islamisant qui se sont rangés dans le djihad en Syrie et en Irak, rares sont ceux qui, en dehors du continent arabe, adhèrent à ce projet. On a relevé quelques appels en ce sens (très isolés) en Malaisie et aux Philippines, dans des foyers djihadistes armés ultra minoritaires. J’attire également l’attention sur un détail qui a échappé aux médias. Dans un certain nombre de localités qui ont été conquises par les insurgés, on a observé le dynamitage de lieux saints sunnites et peut-être soufis. Cet acte est cohérent avec la doctrine du mouvement qui vise à éradiquer tous les « hérétiques » (mais aussi les traîtres), à commencer par les musulmans chiites et soufis, puis les infidèles. Paradoxalement, dans plusieurs localités irakiennes, les intimidations les plus brutales côtoient des opérations de séduction des populations souvent circonspectes (application ultra rigoriste de la charia mêlée de mise en coupe réglée), mais parfois séduites (les exactions de l’armée irakienne ont laissé de mauvais souvenirs). Le fait que les édifices soufis aient été menacés de destruction ou réputés détruits (le caractère effectif de cette destruction n’est pas encore clairement validé, contrairement à certains sites sunnites), est important politiquement compte tenu de la place du soufisme en Irak mais également en Turquie. Cela peut fortement peser sur la posture turque où les soufis représentent une composante conséquente, encourageant Ankara à davantage de distance avec les islamistes. C’est d’une certaine façon un défi à la Turquie. L’EIIL a commis de la sorte une grave erreur tactique en se mettant à dos une partie des alliés, même lointains, qui souhaitaient le départ d’al-Maliki.

La survie de l’Irak dépendra (outre l’issue du statut du Kurdistan irakien, enjeu capital pour la région) évidemment largement des ripostes militaires gouvernementales et de leurs appuis. Il ne faut pas oublier que jusqu’à présent, les insurgés ont bénéficié d’un succès facile, car ils ont commencé en zone sunnite, puis en zone désertique. Maintenant, à l’approche de Bagdad, et s’ils souhaitent s’attaquer à Bassora, ils vont probablement rencontrer une opposition plus conséquente même si des cellules dormantes islamistes ont été installées dans la périphérie de la capitale. La sécurité de cette dernière n’est pas pour autant assurée, car si des éléments infiltrés y sèment la panique par des coups de main sur des objectifs limités et ciblés, ils pourraient avoir une capacité de nuisance par un effet de panique en dépit d’une population majoritairement chiite. Quant à Bassora, on peut gager que ses enjeux énergétiques motiveront une résistance acharnée.

Face à cette situation, quelles sont les réactions internationales et régionales ? Les Américains sont coincés par la contrainte de ne pas pouvoir s’engager au sol massivement, les Irakiens, en particulier les chiites, ne le souhaitant pas non plus. Ces derniers acceptent une présence minime d’encadrement, de livraison de matériel et d’aide financière. Actuellement, une centaine (peut-être un peu plus mais pas de véritable contingent) de membres de forces spéciales américaines ont été déployés, mais cela ne peut pas aller beaucoup plus loin au sol. Les Iraniens ont envoyé le chef de la Force Al Qods, le général Souleimani, pour prendre en main (officiellement seulement renforcer) la tactique et la coordination des forces gouvernementales, ainsi qu’un certain nombre d’éléments de ces forces spéciales pour encadrer aussi bien l’armée irakienne que les diverses milices chiites (plus motivées que cette dernière). Toutefois, Téhéran ne peut pas déployer d’effectifs très importants dans le centre du pays (même si une présence conséquente de personnels pasdarans a été signalée au Kurdistan). Les Iraniens utilisent des drones, ont livré du matériel et ont mis en action (avec des pertes) leur squelettique flotte aérienne fatiguée. Les appuis viennent aussi des Russes, qui ont livré des avions (dont on ne connaît pas les pilotes). Israël observe la situation avec circonspection et tente de récupérer les avantages de son implantation au Kurdistan.

Il est donc très difficile de tirer des conclusions quant à l’avenir, la question des alliances autour de l’EIIL sera déterminante. Le problème de l’efficacité de l’armée irakienne se pose également, notamment eu égard à sa composition sur critères sectaro-religieux, claniques, primant sur la compétence. Le chef d’état-major de l’armée américaine, le général Martin Dempsey, a dit très prudemment que les Etats-Unis sont en cours d’évaluation de la situation sur le terrain, via une observation aérienne et des drones [2]. On a senti chez lui une certaine inquiétude sur la capacité de l’armée irakienne, car même si cette armée a du matériel et de l’argent, ce n’est pas pour autant qu’elle est motivée et en mesure d’être opérationnelle contre des adversaires bien encadrés. Qu’il s’agisse du triste spectacle de chars et véhicules abandonnés ou neutralisés, ou de la difficulté de constituer des équipages pour quelques avions, un sérieux doute plane. Sur le terrain, les observateurs relèvent qu’elle est souvent doublée par des éléments des milices chiites plus déterminés et entraînés, mais qui ne reculent devant rien pour se venger de leurs adversaires au prix de méthodes aussi sanglantes que les leurs.

En revanche, les succès faciles de l’EIIL lui ont cependant permis d’accumuler des atouts qui renforcent son potentiel. En dehors de son avancée territoriale, il a fait main basse à Mossoul sur des sommes considérables d’argent, et est en train de mettre en place un système de racket des populations, gagnant par là-même une certaine autonomie financière. Il semblerait d’autre part qu’il ait aussi pris le contrôle de sites pétroliers, et qu’il revende du pétrole à d’autres. Cet argent lui confère ainsi une capacité d’autonomie décisionnelle, point le plus préoccupant. D’autre part, cela rend inefficace d’augmenter les pressions sur les donateurs du Golfe.
Cette autonomie financière lui donne en outre les capacités de mettre en œuvre son Etat, avec une nouvelle définition de ce qu’est l’Etat, à savoir le califat qui n’est plus limité par des frontières, un Etat qui ne soit plus en dichotomie par rapport à l’islam. C’est un redoutable défi lancé non seulement à tous les islamistes mais à tous les musulmans ; l’aspiration à la reconstitution de cet âge d’or (un mythe, car les fameux premiers califes « bien inspirés » sont tous décédés de mort violente), fait intrinsèquement partie de l’imaginaire collectif de la communauté des Croyants. Or, le modèle proposé ou plutôt imposé par al-Baghdadi n’a rien de commun avec ce que le musulman moyen est prêt à supporter. C’est donc une confiscation que veut opérer EIIL, sur son chemin, après avoir tracé le contours mouvant du nouvel ensemble, EIIL devra prendre le contrôle de La Mecque et de Médine, les deux lieux tenus par des gardiens qui ont trahi leur mission en se compromettant avec les infidèles et en se vautrant dans les turpitudes. Le châtiment s’impose d’autant plus qu’il s’agit de couper la main qui a imprudemment nourri ceux-là mêmes qui se dressent contre elle. Riyad a bien compris la menace et a massé 30 000 hommes en direction de sa frontière. Nul doute que si l’EIIL voulait accomplir cette mission, une riposte redoutable, avec un appui américain massif, en bloquerait vigoureusement la progression. Les tacticiens de l’EIIL en sont certainement conscients et ne s’y risqueront sans doute pas, sauf miraculeuse opportunité. L’EIIL préférera poursuivre une tâche de minage intérieur via des religieux et militants prêchant la chute du régime indigne.

A LIRE SUR L’EIIL SUR LES CLES DU MOYEN-ORIENT :

- Entretien avec Romain Caillet - Qu’est ce que l’Etat Islamique ?

- Entretien avec Henry Laurens – En lien avec l’actualité en Irak : la question des accords Sykes-Picot, des frontières et du califat

[1Source Wikipedia.

[2En déclenchant, outre une assistance humanitaire aux Yézidis, des frappes aériennes sélectives visant à soulager les combattants kurdes pechmergas et en décidant de leur fournir du matériel militaire qui leur fait défaut, ainsi que l’envoi de 130 "conseillers", l’Amérique ne peut se dérober à un engagement qu’elle souhaite limité.

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