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Entretien avec Bertrand Badie – La politique américaine au Moyen-Orient sous la présidence Obama
Article publié le 25/05/2015

Propos recueillis par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Bertrand Badie, politologue français et spécialiste des relations internationales, est professeur des Universités à l’Institut d’Etudes politiques de Paris, et enseignant-chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).

Pouvez-vous nous rappeler les différentes phases d’implication et de désengagement de la présidence Obama au Moyen-Orient, du discours du Caire de juin 2009 au redéploiement en Irak en 2011 ?

Tout cela relèvera du travail de l’historien. Il est probablement trop tôt encore pour mesurer la signification exacte de tous ces événements. Selon moi, le discours du Caire de juin 2009 est extrêmement important car il était bien destiné à marquer une rupture, et il annonce, avec le petit recul dont nous disposons aujourd’hui, un changement qui s’est largement concrétisé. La présidence Obama a été conquise contre le néo-conservatisme. L’échec de celui-ci a fait l’un des axes de la première campagne présidentielle de Barack Obama, où apparaissait très clairement, tant dans son discours que dans ses premiers actes, la volonté de remettre en cause le principe, finalement issu de la Seconde Guerre mondiale, d’un leadership américain qui apparaissait sous les traits du « leader bienveillant et indispensable », pour reprendre la célèbre formule du politiste américain Robert Gilpin. La nouveauté sous la présidence de Barack Obama se retrouve probablement dans les deux idées suivantes : la première est que les Etats-Unis ne sont plus en mesure d’assurer ce complet leadership sur le monde et que l’idée du benign leader était à remettre en cause ; la seconde est que cette reconnaissance, profilée déjà dans le discours du Caire, ouvre à un monde plural qui n’est plus focalisé sur un pôle situé au Nord, comme par le passé, que ce fût sous sa variante soviétique ou sous sa variante américaine, puis à partir de 1989 sous sa seule variante américaine et occidentale. Ces ruptures sont très profondes, car elles relèvent d’une relecture du système international, installé en 1945. Or, nous avons oublié que depuis cette date, énormément d’événements se sont produits, dont les trois principaux sont, par ordre d’entrée en scène : la décolonisation, la mondialisation et la fin de la bipolarité. Dans ce contexte nouveau issu de ces trois paramètres, les Etats-Unis ne peuvent plus accomplir au Moyen-Orient le même rôle.

On est en droit en même temps de considérer que les Etats-Unis ont des intérêts particuliers, qui ont été contrariés par les impasses auxquelles leur politique étrangère a pu conduire au Moyen-Orient, et notamment l’échec en direction sinon des régimes arabes, en tous les cas des peuples du monde arabe. De ce point de vue, les printemps arabes ont agi comme révélateurs et accélérateurs. On peut également considérer qu’au delà des grands changements stratégiques et des impératifs tactiques immédiats, Barack Obama pensait, dans un premier temps, pouvoir dissocier le cas de l’Afghanistan du cas de l’Irak. Or, cette dissociation apparait comme artificielle tant les situations sont comparables. Le Président américain a dû gérer avec difficulté cette différence de traitement fort ambigüe. Autre élément, le retrait de l’Irak n’a pas pu se faire aussi facilement qu’il le souhaitait, et je dirais même que certains, notamment parmi les mouvements islamistes djihadistes, ont cherché à différer le retrait des Etats-Unis, ayant bien conscience que leurs chances de survie dépendaient de la présence active des Etats-Unis.

Peut-on parler d’un désengagement de l’administration Obama du Moyen-Orient, et d’un recentrage sur la région Extrême-Orient ?

Il y a plusieurs éléments. Je me garderais bien de toute simplification comme on peut l’entendre parfois dans les médias. Le premier élément est que, bien entendu, l’image du Moyen-Orient a profondément changé dans l’esprit des dirigeants et de l’élite aux Etats-Unis. Aujourd’hui, le besoin de pétrole issu du Moyen-Orient n’est plus aux Etats-Unis aussi pesant qu’il était autrefois. Il y a là une modification du profil même du Moyen-Orient, longtemps assimilé au réservoir de pétrole du monde et qui aujourd’hui apparaît sur les cartes davantage comme une menace globale portée à la sécurité internationale que comme lié plus particulièrement aux impératifs de l’économie américaine et de son approvisionnement énergétique. Le deuxième élément est la modification en profondeur de la stratégie américaine, qui est celle d’une révision critique de la capacité de puissance que l’on avait tenue autrefois pour intangible. L’administration Obama, et Barack Obama lui même, ne croient plus en la capacité infinie de la puissance américaine, d’où effectivement cette révision de sa politique au Moyen-Orient. Le troisième élément est que, au moment même où revenait sur le devant de la scène la question de la légitimité des régimes arabes, lors notamment des révolutions amorcées à partir de 2011, Washington ne pouvait que s’interroger sur le bien fondé de ces politiques d’alliance locales et régionales, et des résultats auxquels elles conduisaient. Finalement le bilan a été très négatif. D’alliés dans la région il n’y avait finalement plus que la Péninsule arabique, aux régimes assez fragiles, désuets et peu formés aux idéaux démocratiques et des droits de l’homme.

L’idée, me semble-t-il, de l’administration Obama, était de revoir en profondeur cette politique qui a abouti à des résultats stratégiquement assez médiocres, et de chercher à se doter d’une autre image, notamment au sein des populations dans le monde arabe, et en vue, peut-être un jour, de rééquilibrer tout ce qui était mis au passif d’une politique trop favorable à Israël. Il ne faut pas oublier que le Moyen-Orient est un des fiefs de l’anti-américanisme, et que celui-ci a des effets potentialisant sur l’instabilité locale et régionale. Cet anti-américanisme explique que la violence produite au Moyen-Orient soit pour beaucoup orientée vers les Etats-Unis. Tout ceci conduit vers des paramètres nouveaux, qui devraient un jour conduire les Etats-Unis à présenter un autre visage.

Je ne crois pas beaucoup à cette idée de basculement vers l’Asie et l’Extrême-Orient. Il y a une part de vérité, c’est-à-dire la découverte évidente de la puissance de la Chine, de l’importance, tant dans la politique que dans l’économie mondiale, que revêt le monde extrême-oriental. Pour autant, rien n’indique sérieusement que la Maison Blanche en tire la conséquence qu’il convient à cause de cela d’abandonner le champ moyen-oriental et s’installer dans le seul champ extrême-oriental. Il me semble que le jeu des Etats-Unis en Extrême-Orient n’est pas aussi fluide qu’on pourrait le penser. Il y a un partenariat à définir avec la Chine, l’obligation de se situer par rapport aux autres puissances régionales et par rapport aux conflits potentiels que ces autres puissances régionales peuvent avoir avec la Chine (je pense notamment au Japon, à l’Inde et aux pays de l’Asie du sud est). La marge de manœuvre des Etats-Unis sur ce plan n’est pas infinie.

A partir de l’été 2014, comment la montée en puissance de l’Etat islamique a-t-elle modifié cette diplomatie ?

Il est clair que Barack Obama aurait bien aimé se priver de ces nouveaux développements. Tous les signes sont là pour montrer que le président savait à l’avance qu’une implication militaire dans la région ne pourrait avoir que des conséquences sinon funestes, du moins à double tranchant. Barack Obama est intervenu finalement à l’automne 2014 contre l’EI parce qu’il ne pouvait vraiment pas faire autrement : lorsque la télévision américaine montre des citoyens américains décapités en direct, il est impossible de ne pas réagir. Je pense même que ces décapitations avaient été décidées dans cet objectif, leur coïncidence chronologique l’indique bien. Il fallait attirer les puissances occidentales dans ce conflit.

On nous dit que cette intervention a permis d’éviter la progression de l’EI, c’est possible, je veux bien le croire, mais je constate que cela n’a pas empêché l’EI d’arriver à Ramadi puis à Palmyre, et la bataille de Tikrit a davantage été gagnée grâce à l’appoint des troupes iraniennes qu’à l’intervention des puissances occidentales dans leur bombardement au nord. Je crois que Barack Obama le sait : je ne suis pas sûr que cette intervention soit pour lui l’occasion d’y mettre toutes les forces et toutes les capacités dont la puissance américaine serait capable. En même temps, il est intéressant de noter, notamment ces jours derniers, que dans l’esprit de la diplomatie américaine, combattre l’EI devient une priorité de plus en plus nette, et entre le régime de Bachar al-Assad et l’EI, Barack Obama préfère encore un discret soutien au maître de Damas qu’à celui de Raqqa. C’est intéressant, car cela n’est pas par exemple l’orientation de la diplomatie française.

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