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Entretien avec Aurélie Daher – Le Hezbollah, acteur politique libanais et régional
Article publié le 13/07/2017

Questions de Mathilde Rouxel

Aurélie Daher est titulaire d’une thèse en science politique de Sciences Po Paris. Elle a été chercheur à l’Université d’Oxford et a enseigné à l’Université de Princeton. Elle travaille essentiellement sur la politique libanaise, l’alliance syro-iranienne et le chiisme politique. 
En 2014, elle a publié Le Hezbollah, Mobilisation et Pouvoir aux éditions PUF, Paris.

Est-ce que l’influence du Hezbollah s’est trouvée modifiée par l’élection de Michel Aoun ? Si oui, en quel sens ?

L’élection de Michel Aoun est moins une modification de l’influence du Hezbollah en politique libanaise qu’une confirmation - je dirais même une consécration. Le pays est resté 29 mois sans président. La pierre d’achoppement, contrairement à ce qu’ont pu donner à penser les apparences, n’était pas le nom du candidat pour le poste présidentiel (puisque les deux candidats possibles, Michel Aoun, et Sleiman Frangié, sont tous deux des alliés du Hezbollah), mais le nom du futur Premier ministre. Au Liban, le poste de président vient sans grandes prérogatives ; le vrai centre de l’exécutif est le Conseil des ministres. La capacité de nuisance d’un président est donc, aux yeux du Hezbollah, bien moins importante que celle d’un chef de gouvernement. Le Hezbollah n’était prêt à accepter un retour de Saad Hariri à la tête du gouvernement qu’à la condition qu’il s’engage à cesser toute politique hostile aux intérêts du Hezbollah. Dans la formule "Frangié pour président-Hariri pour Premier ministre", Hariri estimait faire un geste envers le Hezbollah et ses alliés en leur offrant un président de leur couleur politique. Mais le Hezbollah voulait plus : un président ET un Premier ministre alignés sur ses options nationales comme régionales. Au final, l’élection d’un président - Michel Aoun - n’a été possible que lorsque Hariri s’est engagé à ne plus contrarier les intérêts du Hezbollah.

En quoi la crise du Golfe peut-elle avoir un impact sur la situation du Hezbollah au Liban ?

Elle n’en a pas vraiment. De manière intéressante, en janvier 2016, Gebran Bassil, ministre libanais des Affaires étrangères et allié du Hezbollah, refusait d’associer le nom du Liban à la liste des signataires d’un communiqué hostile à l’Iran à une réunion des ministres arabes des Affaires étrangères. Le blocage du ministre libanais avait provoqué la colère de l’Arabie saoudite et déclenché au Liban, notamment dans les milieux haririens, une escalade verbale contre le Hezbollah et ses alliés qui avait un moment fait craindre l’irruption de violences interconfessionnelles.
Depuis que Hariri a été nommé suite à son nouvel accord avec le Hezbollah et ses alliés, les prises de position régionales menées par l’Arabie saoudite contre l’Iran suscitent beaucoup moins de réactions vives au sein du sunnisme politique libanais, Hariri affichant désormais une certaine distanciation par rapport aux tensions régionales.

Où en est la politique syrienne du Hezbollah ?

Le régime syrien dépend plus que jamais du bon-vouloir du Hezbollah. C’est essentiellement grâce à ses combattants qu’il a pu se remettre en selle. La guerre en Syrie a profondément inversé les rapports d’influence entre le régime syrien et le Hezbollah.

Le Hezbollah est-il toujours aussi populaire au Liban ? Comment est-il perçu par les différentes communautés ?

Le Hezbollah, à l’heure actuelle, jouit toujours du même soutien de la communauté chiite, comme de la majorité des chrétiens. L’attaque par une force jointe Jabhat al-Nusra (aujourd’hui Jabhat Tahrir al-Cham) et l’Etat islamique contre la localité de Ersal en août 2014 a amené beaucoup de chrétiens initialement favorables au soulèvement syrien et hostiles à l’intervention du Hezbollah en Syrie à revoir leurs positions. Du côté sunnite, la complexité à laquelle est arrivée la situation en Syrie, les risques de débordement pour le Liban, ont également amené beaucoup de personnes à faire baisser les tensions inter-communautaires. Et la nouvelle ligne de Hariri va dans ce sens. Donc, on peut penser que les rapports politiques entre acteurs et communautés vont rester sous contrôle.

Le vrai risque de déstabilisation se situe en réalité au niveau socio-économique. Le pays est terriblement sous pression : la présence de plus d’un million et demi de Syriens réfugiés au Liban, pour une population totale d’un peu plus de 4 millions, pèse lourdement sur les infrastructures, la gestion publique, et sur le niveau de vie général des Libanais. De nombreux magasins ferment les uns après les autres, et les lois anti-Hezbollah imposées par les USA sur le système bancaire libanais rendent beaucoup plus difficile l’arrivée des rentrées offertes par la Diaspora, rentrées qui de tout temps constituaient une bouffée d’oxygène fiable et régulière pour beaucoup parmi les couches les moins aisées.

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