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Entretien avec Arthur Quesnay – Mossoul : retour sur les dynamiques politiques et sécuritaires de la ville, de 2003 à nos jours
Article publié le 10/11/2017

Propos recueillis par Ines Gil

Doctorant en Science Politique (Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne) Arthur Quesnay est affilié au think tank Noria-Research et à l’ERC « Sociologie des guerres civiles » dirigé par Gilles Dorronsoro. Etabli dans le Nord de l’Irak depuis 2009, son travail doctoral porte sur les dynamiques politiques des conflits communautaires. Il a notamment co-écrit avec Adam Baczko et Gilles Dorronsoro, Syrie, Anatomie d’une guerre civile, Editions CNRS, 2016.
Dans un entretien pour Les clés du Moyen-Orient, Arthur Quesnay offre un éclairage sur la ville de Mossoul, libérée de l’Etat islamique le 19 juillet dernier. Le chercheur en Science Politique analyse les dynamiques à l’œuvre durant la bataille (octobre 2016-juillet 2017), et décrit l’état de la ville après la guerre. Il revient également sur l’évolution de Mossoul depuis 2003 et offre ainsi des clés de compréhensions des évolutions récentes de la seconde ville d’Irak.

Le 19 juillet 2017, le Premier ministre irakien, Haïder Al-Abadi, annonce la reprise totale de Mossoul par les forces irakiennes. Après 9 mois de bataille contre l’Etat islamique, les forces gouvernementales irakiennes - appuyées par la coalition internationale, les peshmergas et diverses milices chiites, sunnites et chrétiennes - sont de retour dans la ville, qui était contrôlée par l’EI depuis juin 2014. Trois mois après l’annonce de la reconquête totale de Mossoul, la ville est-elle sécurisée ?

Les forces de sécurité irakiennes, qui comprennent la police fédérale et l’armée irakienne, assurent actuellement un contrôle plutôt maitrisé de la ville de Mossoul, les milices pro étatiques étant d’avantage chargées de sécuriser les zones rurales. Il existe toujours un risque d’attaques isolées de la part de combattants de l’EI, mais il est minime.

De fait, les autorités irakiennes ont procédé à une éradication très poussée de l’Etat islamique lors de la bataille aux dépens de la population civile qui a subi d’énormes pertes. Au fur et à mesure de leur avancée dans la ville, les forces irakiennes réalisaient des contrôles extrêmement arbitraires pour distinguer les combattants de l’EI parmi les civils. Le simple fait de paraitre en bonne santé suffisait à être jugé coupable de collaboration. Les hommes qui avaient des traces de poudre sur eux et surtout, qui portaient des marques d’armes à feu sur les doigts, étaient immédiatement arrêtés et exécutés. Cette bataille était perçue par les troupes irakiennes comme une punition contre les Mossouliotes, considérés de facto comme coupables d’avoir vécu à Mossoul sous le joug de l’EI. Sur le terrain, la majorité des soldats ne faisaient pas vraiment de distinction entre combattants et civils qui, une fois sortis de la ville, subissaient emprisonnement et torture sans aucun procès. Sans parler des frappes aériennes, souvent démesurées par rapport à la menace réelle d’un simple tireur embusqué. La stratégie était de frapper dur pour casser tout esprit de résistance. Venir en aide aux civils n’était pas la priorité, ce travail était délégué aux humanitaires.

A présent, la population est terrorisée. Certes, les réseaux de l’EI sont momentanément déstructurés par la dureté de la répression mais la population exprime un vrai ressentiment d’avoir été libérée aussi brutalement. Quasiment toutes les familles de Mossoul comptent des morts. La stabilisation à long terme de la ville reste une question ouverte. Bien qu’il n’y ait presque plus d’attentats, cette impression de calme va être de courte durée.

L’Etat islamique s’était organisé comme un mouvement territorial, l’essentiel de ses efforts était mis sur le combat direct, la guerre conventionnelle et moins sur le maintien de cellules clandestines comme l’organisation le faisait avant 2014. Cependant, même si l’Etat islamique a été éradiqué en tant qu’organisation territoriale, il va être difficile de sanctuariser la ville sur le long terme pour deux raisons :
Premièrement, l’administration irakienne a une capacité de reconstruction très limitée et ne pourra pas aider efficacement les populations. Or, recréer un lien de confiance entre l’Etat et les habitants est primordial.
Deuxièmement, sur le plan sécuritaire, les forces irakiennes sont surtout entrainées pour effectuer des raids « anti terroristes » et ne sont pas adaptées aux enquêtes méticuleuses permettant de débusquer les cellules jihadistes en établissant une relation de proximité avec la population. Par ailleurs, les archives policières et militaires accumulées depuis 2003, ont été détruites par l’Etat islamique. Les informations sur la délinquance et les trafics de tous genres qui permettent aux groupes clandestins de survivre ont été perdues et doivent donc être reconstituées à partir de zéro.

L’offensive sur Mossoul, et sur les territoires entourant la ville, a été menée par une multitude d’acteurs externes à l’Irak, tels que les Etats-Unis au sein de la coalition internationale, l’Iran et la Turquie. Mais aussi des acteurs internes, comme les Kurdes, et un certain nombre de milices. Quelles sont ces milices, quels sont leurs soutiens, et quel rôle ont-elles joué et jouent-elles encore de nos jours ?

Derrière l’appellation générale de « milices chiites », il y a deux types d’organisations distinctes politiquement. Les milices regroupées à l’intérieur de la coalition Hachd Al-Chaabi (« Unités de mobilisation populaire ») sont articulées à des partis politiques liés à l’establishment chiite au pouvoir en Irak. Elles sont formées par des cadres de l’armée irakienne et par des membres des organisations para-militaires chiites, en collaboration avec des unités iraniennes. D’un point de vue légal, elles dépendent du ministère de la Défense. Les milices chiites divisent fortement les acteurs qui ont pris part à la bataille de Mossoul. Pour les Occidentaux intégrés dans la coalition internationale, elles constituent un danger, car elles sont soutenues par des partis politiques « anti-américains ». Mais pour Bagdad, elles s’avèrent très utiles sur le terrain, elles constituent un vrai enjeu de pouvoir pour les partis chiites dans la période post-conflit qui s’ouvre. Ces milices sont très nationalistes et s’opposent à toutes ingérence occidentale en Irak ou mouvements indépendantistes, notamment kurde.

L’autre type d’organisation milicienne concerne les milices des minorités arabes sunnites, yezidis, chrétiennes et shabbak, également rattachées au ministère de la Défense, mais avec des objectifs politiques propres. L’initiative de leur création a d’abord été lancée par les acteurs occidentaux de la coalition, depuis le nord de l’Irak. La construction de milices sunnites devait permettre d’assurer un lien avec la population civile, majoritairement sunnite, lors de la reconquête de Mossoul. A partir de 2015, ces milices sont regroupées sous la coalition de milices Hachd Al-Watani (« Mobilisation nationale »). Cependant, ces initiatives se sont globalement soldées par des échecs. La Coalition n’avait aucun moyen de soutenir ces milices sur le terrain. Les camps d’entrainement auraient dû être construits sur les territoires kurdes irakiens, mais les autorités irakiennes étaient opposées à ce projet.

Seule une milice sunnite parrainée par l’ancien gouverneur de Mossoul et entrainée par l’armée turque a pu se maintenir. Elle est actuellement à Mossoul, mais son autonomie dans la ville est très limitée. Les autres unités de Hashd Al-Watani ont été cooptées par Bagdad, qui les a redéployées pour sécuriser le territoire repris. Elles sont encadrées par les brigades Badr. Ainsi, l’Etat irakien soutient lui-même des milices sunnites. Elles ont souvent carte blanche pour tenir le territoire et leur fonctionnement s’apparente parfois à celui de gangs locaux, car elles tentent de se reconstruire un capital militaire via des mécanismes de racket des populations civiles.

Les chrétiens ont aussi participé à la bataille, à travers les NPU (Ninawa protection units) et liwa Babylon, pro Bagdad, et les NPF (Ninawa protection forces) entrainés par les Kurdes irakiens. Ces derniers n’ont jamais pu retourner dans les territoires chrétiens contrôlés dorénavant par les milices chrétiennes intégrées au ministère de la Défense.

Bagdad contrôle intégralement Mossoul mais n’a pas de stratégie claire pour reformer les institutions de la ville. Il envoie des conseillers, organise des listes pour réformer les conseils locaux et tente de remettre en place les institutions officielles. Mais les milices sont très présentes et, en tentant de se construire des fiefs locaux, elles ralentissent le processus de retour de l’Etat dans la ville.

Les Kurdes ont aussi participé à l’offensive sur Mossoul, dans les alentours nord et est de la ville. Le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien a récemment nourrit le débat sur les ambitions kurdes dans les territoires contestés au nord et à l’est de Mossoul. Quelles sont-elles ?

Lors de la prise de Mossoul, les Kurdes ont conquis un certain nombre de territoires, dans la plaine de Ninive, au nord de la province, et dans la moitié nord du Sinjar. Mais contrairement aux milices chiites, l’appareil militaire du PDK (Parti Démocratique du Kurdistan, actuellement au pouvoir dans les gouvernorats de Dohuk et Erbil du Kurdistan irakien) est défaillant. L’avancée des Kurdes a été fortement médiatisée, et même fantasmée. Ils n’ont pas remporté une seule victoire militaire depuis 2014. Les faibles avancées qu’ils ont faites au début de la bataille de Mossoul étaient largement appuyées par les forces irakiennes et la coalition internationale, sans laquelle les peshmergas se serraient débandés devant l’EI en 2014.

Suite au référendum sur l’indépendance du Kurdistan, des affrontements ont lieu avec les autorités irakiennes, et les Kurdes ont perdu les territoires contestés, conquis depuis 2014, notamment la ville de Kirkouk dont les ressources pétrolières sont vitales pour l’économie kurde irakienne. C’est une véritable déroute militaire pour les Kurdes, qui sont par ailleurs fortement divisés sur le plan politique. Nous assistons à un retour en force de l’Etat irakien, sur les frontières de 1920. Bagdad a repris la main sur les territoires disputés avec les Kurdes, les aéroports du Kurdistan irakien ont été fermés et le but est maintenant de bloquer les frontières kurdes, en partenariat avec la Turquie et l’Iran, afin d’asphyxier l’économie kurde irakienne. A terme, le Kurdistan risque la déstructuration de ses institutions et une refonte profonde de son système politique.

Divers acteurs internationaux ont aussi fortement participé à l’offensive, quel rôle jouent-ils au lendemain de la guerre ?

Les Etats-Unis, qui étaient à la tête de la coalition internationale, n’ont pas de stratégie pour l’après EI, ils naviguent à vue. De son côté, la Turquie est engagée dans une guerre contre l’expansion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui l’oblige à revoir sa stratégie régionale. Elle est présente au Kurdistan irakien, mais de manière relativement limitée. En revanche, l’Iran bénéficie d’un poids majeur à Mossoul, grâce à son alliance avec les élites chiites au pouvoir à Bagdad, et les réseaux miliciens d’Hachd Al-Chaabi, qu’elle a largement contribué à créer. L’Etat irakien n’ayant pour l’instant pas de plan à long terme pour Mossoul, ce sont principalement des acteurs privés qui vont participer à la reconstruction.

Les Organisations Non Gouvernementales n’ont-elles pas la possibilité de soutenir la reconstruction ?

Pour intervenir, les grandes ONG et institutions internationales ont des critères de sélection drastiques, elles doivent filtrer leurs interlocuteurs, vérifier leur transparence économique… La reconstruction n’est pas encore fonctionnelle, car il est difficile pour ces organisations de travailler avec des acteurs locaux et entreprises irakiennes jugées « corrompues ». Pour le moment, elles n’ont quasiment aucun interlocuteur local en Irak et ignorent comment en trouver.

Revenons à la période précédant la bataille de Mossoul. En juin 2014, l’Etat islamique s’empare facilement de la ville. Il est dit des Mossouliotes qu’ils ont accueilli l’organisation à bras ouverts. Comment l’EI a-t-il pu s’emparer si aisément de la seconde ville d’Irak ?

Pour comprendre les dynamiques qui ont récemment traversé Mossoul, il faut procéder à un retour quelques années en arrière. Mossoul est une ville majeure d’Irak, qui avait bénéficié d’un développement poussé pendant la période de Saddam Hussein. L’Etat irakien y était fortement implanté. L’année 2003 constitue une rupture majeure pour la ville, qui souffre fortement de l’invasion américaine en Irak. Suite à la chute de Saddam Hussein, une chasse aux sorcières contre les élites baasistes est lancée. Elle déstructure des institutions étatiques tandis que beaucoup de Mossouliotes se retrouvent au chômage avec la privatisation partielle de l’Etat. C’est à cette époque que l’insurrection commence à Mossoul et le marché noir se développe fortement. Déjà dans les années 1990, après la guerre du Golfe, l’Etat irakien avait déjà souffert d’un affaiblissement dans cette région, laissant le contrôle de trafics à des acteurs locaux. Mais à l’époque, l’Etat gardait un certain contrôle sur ces acteurs, que son appareil sécuritaire pouvait destituer à sa guise. En revanche, en 2003, l’affaiblissement des institutions étatiques est bien plus violent. Les conditions de vie des Mossouliotes se dégradent fortement, tout comme l’état économique de la ville. Les programmes d’aides, notamment américains, ne fonctionnent pas, car les ONG n’ont pas d’accès direct à la population, elle-même menacée par l’insurrection arabe sunnite en cas de « collaboration ». De plus, l’argent est constamment détourné. Il arrive au niveau des élites de la ville mais il ne parvient pas aux populations, les services publics périclitent. Les élites sont fortement corrompues, cooptées par un système d’aides américaines déficient, et l’Etat n’a plus accès au terrain, ou uniquement à travers les raids de l’armée, qui est colossale (plus de 270 000 hommes dans le pays) mais est en piteux état.

Sur le plan interne, l’armée irakienne est connue pour son niveau de corruption. Plus d’un tiers de ses effectifs est fictif, les soldats donnent une partie de leur salaire à leurs officiers pour ne pas travailler. Elle est aussi agressive vis-à-vis de la population civile, qui la considère comme une armée d’occupation. L’armée participe notamment à la répression des mouvements sociaux de 2012. Cette crise de confiance a facilité l’arrivée de l’Etat islamique à Mossoul.

Sur le plan tactique, en 2014, l’armée irakienne n’est pas prête à affronter l’EI. Reconstituée après 2003, elle est mal préparée : elle a été reconstruite sur le modèle de l’armée américaine, constitué comme un système très bureaucratisé, qui demande un haut niveau de compétence et une discipline dont peu d’armée au monde sont capables. Par ailleurs, à cette époque, l’armée s’épuise dans des opérations anti-terroristes qui sapent son moral, la coupe de la population et prépare le terrain à l’arrivée de l’Etat islamique qui prend Mossoul en juin 2014.

En considérant les évolutions que connait Mossoul depuis 2003, il est difficile pour la police fédérale irakienne et l’armée irakienne de regagner la confiance de la population. Le poids grandissant des milices, notamment chiites, rend d’autant plus complexe le retour de l’Etat irakien. Au vu des dynamiques actuelles, l’insurrection va se reformer à Mossoul, ce n’est qu’une question de temps.

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