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Compte-rendu du magazine Moyen-Orient, « Les Etats-Unis au Moyen-Orient », octobre-décembre 2015
Article publié le 19/10/2015

Compte rendu de Louise Plun

Le magazine Moyen-Orient propose ce semestre un numéro sur la politique diplomatique américaine au Moyen-Orient, un sujet se voulant le bilan - audacieusement en avance d’un an - de la politique du président américain dans les pays arabes.

En parallèle de la publication de ce numéro de Moyen-Orient, une conférence s’est tenue à l’iReMMO sur ce même thème. Matthieu Rey, maître de conférences à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe au Collège de France et chercheur associé au Middle East Institute de l’université nationale de Singapour, ainsi que Guillaume Fourmont, rédacteur en chef de la revue, s’interrogent sur le « lègue et héritage d’Obama à l’adresse du Moyen-Orient ». Au terme de ses deux mandats, ce dernier « sera-t-il le président américain qui, sans pouvoir se désengager du Moyen-Orient, aura perdu celui-ci ? » questionne Guillaume Fourmont. Elu sur un programme ayant pour volonté de s’inscrire dans « l’anti Georges Bush » afin de « modifier une trajectoire historique de long terme », pour en définitif « effacer le chaos » (1), le président Obama se retrouve pourtant « accusé de tous les maux » de part sa pratique d’une « diplomatie de l’incompréhension ». Dès lors, le titre du numéro 28 de la revue Moyen-Orient pose la question : « Les Etats-Unis au Moyen-Orient, une influence en déclin ? »

Pour Obama, s’inscrire dans « l’anti Georges Bush » signifiait selon Matthieu Rey, « corriger les lègues historiques de la Guerre Froide », privilégier le « compromis » à la « conflictualité » et pour finir « sortir les Etats-Unis du guêpier irakien ». Le « New Beginning » - du nom du discours d’Obama au Caire en juin 2009 - avait pourtant bien commencé : Oussama Ben Laden était mort (2011), les premiers soldats américains retraversaient l’Atlantique, tout ceci saupoudré d’un délicat « récit américain » miroitant le « mythe de la victoire » en Irak. C’était sans compter sur la récupération par Obama de l’héritage - ou les répercussions - des années Bush, ainsi que sur un événement « soudain » : les soulèvements des printemps arabes en 2011. Un soulèvement général qui positionnait désormais sur le devant de la scène publique une population débordant d’attentes et de revendications auxquelles les Etats-Unis se devaient d’apporter une réponse. Dans le même temps, Obama « semble vouloir se désengager du Moyen-Orient pour se réorienter vers l’Asie-Pacifique » : paradoxal ? demande Guillaume Fourmont à Charles Philippe David, Professeur de science politique à l’université du Québec de Montréal dans un entretien. Moyennement paradoxal puisque la politique américaine au Moyen-Orient n’a jamais été stable et continue. En effet, Charles Philippe David poursuit en soulignant les contradictions suivantes : les relations des Etats-Unis avec l’Arabie saoudite qui apparaissent cependant comme « l’option la moins mauvaise » et les relations entre les Etats-Unis et l’Egypte qui selon l’intervenant prouvent « les limites et les contractions de la politique américaine [… : préférer] la stabilité au risque démocratique ». A l’inverse, la gestion de l’accord sur le nucléaire démontre la « constance » depuis 2009 de l’administration Obama. Quant aux relations avec Israël, elles sont « appelées à changer » puisque l’argument de la lutte contre le terrorisme n’est plus assez fort au vue de « tout ce que fait Israël ». Pour ce qui concerne la Syrie, plusieurs questions se posent : faut-il intervenir ou non ? Faire ou ne pas faire ? Erreur ou pas erreur ? Troupes au sol ou pas au sol ? Faute de solutions, la situation stagne toujours.

Cette situation en Syrie découle selon Matthieu Rey de la « diplomatie de l’incompréhension [et de ] l’indécision » menée par les Etats-Unis. Une diplomatie qui résulte elle-même « d’un cas de figure peu ordinaire ». En effet, avant 2011, la Syrie est considérée comme un pilier de l’établissement de la paix au Moyen-Orient et donc du « repositionnement durable des Etats-Unis » au Moyen-Orient. Cependant, les soulèvements de 2011 amènent les Etats-Unis à se « repositionner » : en faveur de la voix de la rue, en opposition à la répression menée par Bachar al-Assad contre son peuple. Le « mutisme » l’emporte finalement pour Obama plus que jamais concentré sur le retrait irakien. Celui-ci ne fait que ce renforcer devant la complexification du conflit, la multiplicité des acteurs, l’interrogation sur l’identité de l’opposition, le soutien iranien et russe à l’armée du président Assad. L’entrée en scène fracassante de Daesh – en particulier les décapitations des journalistes américains James Foley et Steven Stoloff - force Obama à sortir de sa torpeur et de son engourdissement. Ce réveil sonne l’heure des bombardements, « sans bien savoir qui est bombardé et quelle pertinence ces attaques peuvent avoir » comme le souligne Matthieu Rey, ainsi que l’heure « des déclarations de principes [sans] réflexions politiques de ces valeurs ». En d’autres termes l’heure de la « cacophonie ».

A l’inverse, la position des Etats-Unis par rapport à l’Egypte du Maréchal al-Sissi apparait clairement. Chaymaa Hassabo, chercheuse associée à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France, se propose dans son article d’établir une relecture des déclarations de la Maison Blanche et du président Obama envers l’Egypte, depuis les mouvements de 2011, afin de mieux comprendre pourquoi l’Egypte d’al-Sissi devient un partenaire indispensable pour les Etats-Unis dans la région. Contrairement aux relations entre le président Mohamed Mosri - que le président américain « évite en 2012 lors de son passage à l’ONU » - mais pour lesquelles il reçoit de vives critiques, les relations avec le Maréchal al-Sissi apparaissent comme « une nécessité stratégique ». Le moteur de cette nécessité se trouve être la lutte contre le terrorisme : « base de légitimation du nouveau dirigeant » égyptien et « légitimation au nom de la guerre contre le terrorisme » avec la livraison d’armes à l’Egypte pour Obama.

Antoine Coppolani, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry Montpellier III, revient sur l’historique des Etats-Unis et du conflit israélo-arabe, une période qualifiée de « valse à quatre temps ». Partant d’un objectif simple : la paix, la valse américaine s’est vue rythmée dans les années 1990 par les déceptions et les espoirs, entachée par une certaine démonstration de faiblesse… Mais cette danse, ainsi le souligne l’auteur, ne se clôturera certainement pas par un désengagement des Etats-Unis au Moyen-Orient, ni même par une rupture des relations privilégiées entre Américains et Israéliens.
Fatiha Kaouès, docteur en sociologie des religions, chercheuse à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme, présente quant à elle un article sur un sujet tout fait singulier : la diffusion au Moyen-Orient et plus spécifiquement au Proche-Orient d’un protestantisme évangélique américain. L’auteur souligne que ce phénomène d’évangélisation n’est pas nouveau de la part des Etats-Unis. En effet, « le protestantisme n’est pas une apparition récente au Moyen-Orient. Il est le fruit des missions d’évangélisation menées par les Américains dès le XIXème siècle. La diffusion du protestantisme est avant tout l’oeuvre d’organisations non gouvernementales, qui cherchent dans un premier temps à toucher les jeunes. Ces « méga-organisations » sont des organismes très bien constituées, adaptées au terrain par des relais locaux et une connaissance de la langue locale, et dont la religion prônée rencontre une certaine réceptivité.

Le dossier sur la diplomatie américaine au Moyen-Orient se clôt sur un aspect du Soft Power américain. Hisham Aidi, enseignant à l’université de Columbia, auteur de Rebel Music, Race, Empire and the New Muslim Youth Culture, propose un article sur la « diplomatie musicale » dont Washington a depuis longtemps saisi les ficelles. Dans la lignée de la « diplomatie du jazz » pendant la guerre froide, « la diplomatie du hip hop » apparait à la fois comme un « outil de diplomatie, de promotion de la démocratie et de développement économique ». Cependant, certains artistes ne cautionnent pas la construction puis l’instrumentalisation d’un « double discours » qui se rapproche parfois d’une justification par la musique des actions des Etats-Unis au Moyen-Orient et qui devient au fur et à mesure « un porte parole d’un rêve américain postracial ou postraciste ».

Plus fort que la musique, le pouvoir du cinéma américain sur les populations des Etats-Unis est d’un impact non négligeable au vu de la capacité de production du pays. « Leur plus ancrées et puissantes images d’autres peuplent, se forgent à travers le monde du cinéma, et non à l’école ». Ceci alors même que le personnage arabe est rangé presque toujours systématiquement dans la case du « méchant » par le cinéma américain. Ainsi, depuis les années 1960, des informations sont diffusées et vulgarisées auprès d’une population qui est de surcroît réceptive : l’assimilation de l’acte terroriste par un Arabe, des erreurs justifiées par la « fictionnisation »… Ce qui est certain c’est que le cinéma demeure « l’exportation la plus réussie des Etats-Unis ».

Ce numéro se poursuit par quatre articles sur la question des frontières : l’état des frontières au Moyen-Orient aux prises de l’Organisation de l’Etat islamique, le Sud-Liban, Ninive en Irak et le « pont Allenby : la Porte de sortie des Palestiniens ».

Note :
(1) Tous les propos de ce paragraphe ont été recueillis lors du débat de la rédaction organisé à l’iReMMO le mardi 13 octobre 2015.

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