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Yémen : une expérience de démocratisation singulière (3/3)

Par Mélodie Le Hay
Publié le 01/10/2013 • modifié le 11/03/2018 • Durée de lecture : 9 minutes

YEMEN, SANAA : A woman supporter of Yemen’s President Ali Abdullah Saleh holds his portrait during a rally in support of his regime after the weekly Friday prayer in Sanaa on November 18, 2011.

AFP PHOTO/ MOHAMMED HUWAIS

Lire les parties 1 et 2 : Yémen : une expérience de démocratisation singulière parties 1 et 2

Partie 3. La république yéménite mise à l’épreuve : renforcement ou régression du processus démocratique ?

« Yémen : plus de 50 soldats et policiers tués dans des attaques d’Al-Qaida » titre le quotidien le monde.fr le vendredi 20 septembre 2013 [1]. Piraterie, enlèvements, terrorisme, l’« Arabie heureuse » reste un foyer d’instabilité. Apaisées depuis la réunification, les vagues de violence politique n’ont pas disparu pour autant. Le gouvernement central ne parvient qu’avec difficultés à contenir les troubles que traverse le pays depuis les révolutions arabes. Le président Saleh, qui avait pourtant réussi jusqu’ici à incarner le changement, passe rapidement du statut de libérateur et de réformateur à celui de dictateur. Son départ précipité, qui s’est accompagné d’un ancrage renforcé des organisations extrémistes au Sud et à l’Est du pays, représente une nouvelle menace pour l’unité et la démocratie yéménite qui paraissaient pourtant acquises.

La première guerre civile du Yémen réunifiée, une nouvelle donne politique qui ravive les dissensions internes

La guerre civile de 1994 est la première épreuve sérieuse à laquelle doit faire face la nouvelle république yéménite. L’espace politique pluraliste mis en place par la Constitution aboutit à l’émergence d’une multitude de partis politiques dont Al-Islah (Rassemblement yéménite pour la Réforme), mouvement islamo-tribal, plus radical que le parti présidentiel du Congrès Populaire Général (CPG), qui émerge dans le Nord et s’oppose fortement au Parti Socialiste Yéménite (PSY). Ce jeu tripartite remet en cause le partage du pouvoir négocié en 1990 entre Nord et Sud, entre CPG et PSY, situation révélée avec force par les élections législatives du 27 avril 1993. Même s’il détient la majorité dans l’ensemble des gouvernorats du Sud, le PSY n’obtient que 20% des voix à l’échelle nationale (contre 40% pour le CPG et 20% pour Al-Islah). Le déséquilibre qui s’instaure entre Nord et Sud se transforme en crise institutionnelle qui n’a trouvé à se résoudre que dans la guerre civile. Le climat politique se dégrade franchement quand les dirigeants du PSY et le Vice-président Ali Salim al-Bid décident de se replier sur Aden en mai 1994 à la suite d’actes violents commis à l’encontre de leurs militants. Les manifestations en faveur de l’autonomie au Sud se multiplient et aboutissent à deux mois de guerre civile (5 mai-7 juillet 1994) se concluant par la défaite du PSY, et ce malgré un soutien logistique russe.

Pour autant, alors que les allégeances locales auraient pu prendre le pas sur l’allégeance nationale et remettre ainsi en cause la viabilité de l’Etat, le sentiment national se révèle plus fort que les divisions tribales et régionales. L’institutionnalisation de la société civile s’est en effet traduite par un attachement populaire sans failles à l’unité et à la nation, contribuant à la marginalisation du PSY vu comme un parti sécessionniste.

La fin des conflits se traduit par l’instauration d’un nouveau pacte politique implicite entre le CPG, incarné par la figure du président Saleh, et Al-Islah, représenté par le Président de l’Assemblée Nationale Abdallah al-Ahmar. La connivence politique et idéologique entre les deux partis, ainsi que les liens personnels entre les deux hommes expliquent qu’al-Ahmar n’ait pas souhaité présenter de candidat contre Saleh à l’élection présidentielle de 1999, venant ôter le caractère pluraliste de l’élection présidentielle, Al-Islah n’assumant pas un réel rôle de parti d’opposition.
Le bilan du nouveau pacte politique sur le processus démocratique est donc contrasté.

L’apparition d’Al-Islah sur la scène politique yéménite conduit à des réformes constitutionnelles d’ampleur, l’amendement de l’article 3 fait notamment passer la charia de source principale à source unique de législation, l’article 2 stipulant que «  l’Islam est la religion de l’État ».

La société civile est aussi de plus en plus encadrée par les pouvoirs publics via l’attribution de «  l’autorisation à l’exercice », de subventions et de contrôles très réglementés. Si une institution échappe à son contrôle, elle essaye alors de la supprimer, comme ce fut le cas des organisations de défense des droits de l’homme, nouveau type d’ONG qui a vu le jour après la réunification. Pour concurrencer le poids de l’organisation yéménite de défense des droits de l’homme et des libertés démocratiques, fondée en 1992 et membre de l’ONU, l’Etat soutient la création de l’organisation yéménite des droits de l’homme en lui attribuant de généreuses subventions et en octroyant à elle seule l’autorisation de visiter les prisons.

Malgré tout, la guerre a permis au sentiment national et à l’unité de faire ses preuves, confortant dans un premier temps la stabilité politique qui a si longtemps fait défaut au pays.

Règlement des conflits frontaliers

Un autre obstacle à l’unité et à la démocratisation du Yémen vient cette fois de l’extérieur. Le Yémen reste au XXe siècle et en ce début du XXIe siècle au cœur des conflits entre les puissances mondiales, ce qui ne manque pas soit d’accroitre soit de minimiser l’instabilité chronique que connait le pays.

Lors de la révolution de 1962, chaque camp a pu compter sur des appuis extérieurs bien distincts : les républicains sur l’Égypte, les royalistes sur les Etats-Unis et l’Arabie saoudite. Malgré la victoire des premiers, les Britanniques ont longtemps continué à favoriser l’instauration d’un Etat indépendant à Aden. Après leur départ en 1967, le Sud du pays devient un satellite de l’URSS alors que le Nord est plongé dans une instabilité politique chronique qui n’a pris fin qu’avec la réunification.

Le Yémen a aussi été impliqué dans une importante polémique au cours de la Guerre du Golfe (1991) qui a terni ses relations avec ses voisins. Alors seul représentant du monde arabe à l’ONU avec le Koweït, il plaide pour une solution pacifique par médiation interarabe, position qui lui vaut d’être taxé de pro-irakien.

La situation finit cependant par se calmer. Saleh met fin au différend frontalier qui l’opposait à l’Arabie Saoudite par le traité de Djeddah le 12 juin 2000 délimitant leurs frontières respectives. Le territoire frontalier, riche en ressources naturelles, était en effet fortement convoité. Quant aux dissensions avec l’Erythrée pour la souveraineté des îles Hanish, jusque-là dépourvues de statut international, une cour internationale d’arbitrage ad hoc a su délimiter précisément les frontières maritimes entre les deux pays.

C’est dans une atmosphère de paix retrouvée que le Yémen a ainsi pu fêter le 22 mai 2000 le 10ème anniversaire de son unification. Les cérémonies à Sanaa ont eu un immense succès : plus de 100 000 civils et militaire ; plus de 1000 invités étrangers, essentiellement arabes, ont fait le déplacement. Il s’agit notamment du prince héritier du Qatar et de l’Arabie saoudite, ou encore des présidents de l’Algérie ou du Soudan. Le Président Saleh apparait alors comme le garant de l’unité et de la démocratie qui ont toutes deux joui d’une reconnaissance internationale sans appel et d’un soutien de la société civile. La victoire des partis du Nord contre les séparatistes du Sud en 1994 et la fin des tensions avec l’extérieur semblent alors avoir parachevé le processus d’unification.

Une nouvelle phase d’instabilité : guerre civile de 2006 et révolutions arabes de 2011

Le répit a été de courte durée : la guerre civile de 2004 et les révolutions arabes de 2011 entrainent de nouveau le Yémen dans une phase d’instabilité faisant craindre pour son avenir.

En 2004, une nouvelle guerre civile, la « guerre du Saada », vient frapper le Yémen depuis sa région montagneuse du nord-ouest. C’est d’ici, et plus précisément depuis le gouvernorat de Sa’dah qui longe la frontière avec l’Arabie saoudite, que la minorité chiite zaydite conteste la légitimité du régime et du président qui aurait, selon eux, laissé leur région à l’écart des politiques de développement économique et les aurait marginalisé de la vie politique. Ils exigent plus d’autonomie pour le Nord Yémen, revendication perçue par Saana comme une volonté d’ériger un Etat indépendant chiite. Les élections présidentielles de 2006, qui prolongent le mandat de Saleh, ne font qu’aggraver le climat de tensions qui pèse sur le Yémen. Toutes les tentatives d’apaisement, tant la répression violente des rébellions menée par les forces de l’ordre que la voie de la médiation tentée par le Qatar en 2007, mènent à l’échec. Manifestations et combats entre rebelles et forces de l’ordre se multiplient à Sanaa et dans les principales villes yéménites. L’Arabie saoudite, qui subit aussi des attaques à sa frontière sud, intervient directement dans le conflit de son proche voisin en érigeant en novembre 2009 un blocus des côtes nord-yéménites, initiative soutenue par les Etats-Unis. La tentative de cessez-le-feu de février 2010 ne tient que quelques mois, les combats reprenant par intermittences dès le mois de juillet.

La situation se complique avec les révolutions arabes qui mettent le feu aux poudres. Un vent de révolte souffle alors sur tout le pays. Pendant que les manifestants réclament, comme en Tunisie et en Egypte, plus de démocratie, la fin de la corruption et le départ du président Saleh, les zaydites en profitent pour prendre en mars 2011 le contrôle de plusieurs districts, faisant des dizaines de morts. Les mécontentements se manifestent sous plusieurs formes : manifestations pacifiques, combats armés, débats, presse dissidente, etc. Toute la société, femmes et hommes, chiites et sunnites, prend part à la contestation.

Le président refuse dans un premier temps de céder aux exigences des rebelles. Il enchaîne promesses et concessions pendant deux années consécutives. Mais les troubles ne s’apaisent pas. L’état d’urgence est décrété en mars 2011 et les rébellions sont réprimées dans le sang. L’opposition voit grossir ses rangs : plusieurs tribus dont Sadek al-Ahmar, chef de la tribu des Hached, jusqu’ici fidèle soutien du président, mais aussi certaines personnalités importantes (militaires, diplomates, dignitaires religieux, etc.).

Ali Abdallah Saleh, président 32 ans durant, accepte finalement le plan des monarchies du Golfe, élaboré par le Conseil de coopération du Golfe avec l’aide des Etats-Unis et de l’Union Européenne. Il abdique en décembre 2011 et cède le pouvoir à l’ancien vice-président Abd Rab Mansour Hadi qui remporte les élections anticipées de février 2012. Il forme, avec le Premier ministre Mohamed Basindawa, un gouvernement d’unité nationale.

Un consensus s’est ainsi rapidement dégagé entre les parties, à l’inverse des crises syriennes et libyennes. La transition prend la forme d’un mandat intérimaire de deux ans et l’actuel président a la lourde tâche de pacifier le pays en se concentrant sur trois principales sources de tensions : les revendications de la minorité chiite zaydite dans le Nord ; les visées séparatistes du Sud ; la menace des extrémistes islamistes, dont Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) formé entre autres d’anciens partisans du président Saleh, qui ont profité des conflits et de l’affaiblissement du pouvoir central pour renforcer leur emprise sur le Sud et l’Est du pays. Aujourd’hui, la crise est toujours latente. Encore le 31 août 2013, le Premier ministre échappait à un attentat dans le centre de Sanaa.

Quel bilan pour le Yémen ? L’unité et la démocratie seront-elles plus fortes que les dissensions internes ?

Le pays semble aujourd’hui plongé dans un état de guerre civile larvée qui peine à être contenue avec l’aide de la communauté internationale. Mais il ne faut pas pour autant minimiser la solidité et les avancées du processus démocratique, mêmes minimes, du pays.

Depuis la réunification, le Yémen a fait le pari de l’ouverture vers l’extérieur, tant avec ses voisins proches qu’avec l’Occident, pari qui semble lui avoir jusque-là réussi puisqu’aujourd’hui il peut compter sur l’aide de la communauté internationale, surtout des Etats-Unis, dans la lutte contre les intégristes.

L’expérience politique de la société civile a aussi fait son chemin. Le peuple a été convoqué régulièrement pour exercer son droit de vote : premières élections législatives en 1993 et 1997 ; première élection du Président au suffrage universel en 1999. Et surtout, en 2001, les premières élections locales marquant le début de la décentralisation avec la création des conseils de districts et de gouvernorats. Ces élections se sont faites dans un climat de violence et de fortes dissensions politiques entre CPG et Al-Islah. Mais elles ont tout de même consolidé la démocratie car elles ont été reconnues par tous les partis. Le Yémen va cependant devoir faire face à un nouveau défi : celui de l’alternance. Car les élections ont jusque-là été mises sous tutelle de Ali Abdallah Saleh, de son parti le CPG et de l’armée.

Dernière avancée de taille ces dernières années : la place prise par les femmes dans la sphère sociale et politique. C’est une femme, Tawakul Karman qui est à la tête des revendications en février 2011, récompensée quelques mois plus tard du prestigieux prix Nobel de la paix. Les femmes ont massivement répondu à son appel et sont descendues en masse dans les rues pour réclamer, à côté des hommes, la liberté d’expression ou encore la libération des prisonniers politiques. Les troubles qui agitent le Yémen leur ont permis d’entrer, doucement mais surement, dans la voie de l’émancipation.

Ainsi, pendant toutes ces années, et malgré les conflits incessants, le processus démocratique a fait son chemin. Les aspirations de la société civile ont su pendant une vingtaine d’années être canalisées par le président Saleh qui a mené les réformes nécessaires permettant au Yémen de surmonter les épreuves qu’il traversait pour devenir un pays réunifié, reconnu sur la scène internationale et « démocratique ». L’avenir nous dira si l’unité et la démocratie seront assez solidement ancrées pour survivre à son départ.

Bibliographie :
- Rapport du voyage au Yémen de la délégation sénatoriale française (9-16 mars 2001), « Yémen : l’Arabie heureuse en mouvement ». Lien : http://www.senat.fr/ga/ga35/ga35_mono.html#toc43
- « Yémen, le pays aux quatre guerres civiles », « zones grises » et « arc de crises », Regards sur l’actualité du Moyen-Orient, janvier 2012. Lien : http://arcdecrises.blog.lemonde.fr/2012/01/19/yemen-le-pays-aux-quatre-guerres-civiles/
- Bonnefoy Laurent, Yémen. Le tournant révolutionnaire, 2012 
- Dresh Paul, « tribalisme et démocratie au Yémen », chroniques yéménites du CFEY, 1995
- Leveau Rémy, Le Yémen contemporain, 1999

Publié le 01/10/2013


Mélodie Le Hay est diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où elle a obtenu un Master recherche en Histoire et en Relations Internationales. Elle a suivi plusieurs cours sur le monde arabe, notamment ceux dispensés par Stéphane Lacroix et Joseph Bahout. Passionnée par la culture orientale, elle s’est rendue à plusieurs reprises au Moyen-Orient, notamment à l’occasion de séjours d’études en Israël, puis en Cisjordanie.


 


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