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Yasmine Ghata, Le calame noir
Article publié le 17/05/2019

Compte rendu de lecture de Florence Somer Gavage

En 2005, la Royal Academy de Londres a organisé une exposition consacrée à l’art turc de 600 à 1 600 de notre ère au sein de laquelle était dévoilée une collection de peinture en provenance du musée du palais de Topkapi datant du 15ème siècle et attribuée à un énigmatique peintre appelé Mohammad Siyah Qalam (1) ou le calame Noir.

Loin des standards artistiques et des miniatures d’épopée de la cour de Tabriz, les peintures du calame noir montrent le quotidien des nomades des steppes d’Asie centrale, de leurs démons et de leur habitat au moment où le dessinateur rejoint leur campement au début du printemps. Qui était ce peintre en marge des artistes qui furent ses contemporains et quelle fut sa postérité ? Comment ce miniaturiste a-t-il eu la latitude de travailler sur des sujets qui, de prime abord, ne devaient pas refléter la grandeur du pouvoir de ses commanditaires ? Sous la protection de Ya’qub (1478-1492), le peintre adepte du manichéisme a pu œuvrer pour qu’arrivent jusqu’à nous ses œuvres, sauvées par le neuvième sultan de l’Empire ottoman, Selim Ier (1470-1520), qui les a ramenées à Constantinople où elles ont été installées dans le palais de Topkapi. Les raisons de ce choix auraient pu être livrées à l’indifférence des néophytes si l’inspiration de l’écrivaine Yasmine Ghata n’en avait décidé autrement.

Préambule

En découvrant cette exposition, l’écrivaine Yasmine Ghata et auteure de l’ouvrage Le calame noir est bouleversée par la simplicité tellurique de celui qui signait ses œuvres du nom de Mohammad, la plume noire. Mettant ses connaissances d’historienne de l’art spécialisée en art islamique au service de son don de l’écriture, elle va tenter de retracer l’histoire de ce personnage dont les archives ne nous livrent que des brides diffuses. Puisque ni manuscrit ni annales ne permettent d’appréhender la connaissance de cet artiste disparu avec le secret du sens profond de ses lignes, elle va imaginer une relation venue de l’au-delà, un lien avec la fille du calame noir, Aygül, fleur de Lune. Comme elle, elle n’a de son père que les souvenirs laissés dans son âme d’enfant. Au fil des pages, le lien d’affection entre le calame noir et sa fille subsistera grâce à un mouvement d’association de l’image et du réel pour se le réapproprier et finalement permettre à Aygül de le faire vivre en elle avant d’enfin en faire le deuil.

Histoire

Alors que l’héroïne du roman, Suzanne, découvre l’exposition des peintures du calame noir dont elle ignorait, jusqu’à ce jour, le travail et l’existence, son esprit est happé par celui d’une étrangère, ses mains liées à celles d’une atma venue d’un autre temps. La traversée du miroir est instantanée, les ressentis obsédants ; Aygül, à cinq siècles de distance, vient d’investir Suzanne d’une mission : rendre justice à l’âme de son père. Aimé puis détesté pour son témoignage intense et marginal, le calame noir va revivre, Aygül le veut, par les écrits contemporains de Suzanne dont les nuits seront empreintes des péripéties de son histoire, de son apprentissage, de son désarroi et de son parcours, de l’adulation à l’acceptation.

Le travail des miniaturistes de l’atelier de Uzun Hasan à Tabriz est décrit avec technicité et minutie. On voit, par les mots de Yasmine Ghata, se déverser les encres et se diluer les couleurs. On ressent la précision des mains qui choisissent les pinceaux et leur permettent de s’unir avec le parchemin. La petite Aygül, qui espionne les moindres faits et gestes de son père, scande son récit et ses gestes qu’elle veut parfaits pour répondre aux exigences de son miniaturiste de père. Elle trépigne et s’impatiente et puis elle ose ; elle a treize ans et ne peut plus supporter cette séparation du long voyage de plusieurs mois qui apporte chaque année à son père son souffle, son inspiration et l’allégresse du frémissement de ses pinceaux pour délivrer les images contenues dans ses veines. Elle veut le connaître, le découvrir par le prisme de ces scènes de vie sans apparats, presque réduites au seul souffle de vie, intemporelles et essentiellement mortelles à la fois.

Qu’il le veuille ou non, elle part avec lui. Il hésite, il acquiesce.

Le chemin est rude jusqu’aux verdoyantes plaines des steppes. D’abord le désert, exigeant mais essentiel pour se délivrer des vernis que la vie à la cour dépose malgré soi sur l’immanence du discernement. Le sable, la soif, la faim, le découragement et la perte de conscience momentanée pour mieux revenir à l’état brut de son soi et se permettre d’exister pleinement.

Enfin, le but se laisse atteindre et la beauté de la simplicité se capte par touche de couleur sobre, brute, inélégante, mystique.

Aygül grandit et nous livre les expériences qui vont la façonner. La rencontre avec les démons, la danse puis la torture infligée aux manichéens qui sillonnent encore les plaines en quête de fidèles et de nourriture spirituelle. Elle se lie avec les nomades, ils font partie d’elle et par ses yeux, on perçoit le découpage de leur réalité. Aygül raconte à Suzanne qui était son père et pourtant jamais on ne pourra s’en faire une image, comme si le souvenir, devenu flou, avait emporté les traits pour ne laisser que les gestes. Une peinture mystique, cachée jalousement par son père, raconte l’incessant combat que se livrent le bien et le mal. Quand Aygül peut enfin l’ouvrir, le parchemin a totalement viré au noir, l’avenir est devenu orage.

Le calame noir emmène le lecteur dans un voyage entre onirisme et chamanisme, entre terre et ciel. L’histoire est également riche en détails historiques et géographiques. Par son ouvrage, Yasmine Ghata nous livre un récit aux frontières du conte et nous ouvre quelques grilles de lecture de la diversité et de la spiritualité de l’art en Orient.

Yasmine Ghata, Le Calame noir, Paris, Robert Laffont, août 2018

Note :
(1) En persan et turc : la plume noire.

Liens :
https://www.youtube.com/watch?v=ptABtA2bgv0
https://nonstickplans.blogspot.com/2009/06/honorary-cartoonist-muhammad-siyah.html

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