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Une lecture du passé pour comprendre aujourd’hui : Cécile Chombard-Gaudin, « L’Orient dévoilé, sur les traces de Myriam Harry »
Article publié le 02/10/2019

Par Claudine Serre

Myriam Harry est une des femmes de lettres françaises les plus réputées du début du XXème siècle, dont l’histoire et les écrits ont été mis de côté depuis quelques décennies. Grâce à la biographie très fouillée de Cécile Chombard-Gaudin, diplômée de lettres classiques à la Sorbonne et de sciences politiques de l’institut des Sciences Politiques, elle revient à sa juste place dans l’histoire de la littérature française, et aussi des femmes d’influence, grâce notamment à sa connaissance approfondie du Proche et du Moyen-Orient.

Une enfance dans la Jérusalem cosmopolite

Dès sa jeunesse, Myriam Henry est prédestinée à une vie d’aventures, de réflexion et de témoignage du Proche et Moyen-Orient. Elle naît à Jérusalem le 21 février 1869 dans une famille protestante, d’une mère allemande elle-même fille d’un pasteur luthérien, et d’un père juif, converti au protestantisme, Guillaume Shapira, originaire de Kiev en Ukraine.
Ce père représente pour elle un héros fabuleux : « D’un émir des contes, il avait les aspects changeants. Tantôt comme un roumi ordinaire… tantôt comme un bel Arable, drapé de riches et d’amples simarres… » Il partait pour de longues expéditions dans le désert et revenait « le front couronné d’une cordelière d’or… Petite Jérusalem ! Petite Jérusalem ! Ton papa est le roi du désert. »

Cette jeunesse cosmopolite, cette ouverture sur le monde méditerranéen, ses coutumes, ses religions, l’inspireront dans son parcours de femme de lettres et de grand reporter. Mais l’archéologie peut être aussi sujette à des traumatismes que la petite fille n’oubliera pas. Dans cette ville sainte de Jérusalem alors peuplée de 25 000 habitants et divisée en quatre quartiers, chrétien, arménien, arabe et juif, le père, passionné d’archéologie, vend des souvenirs dans une boutique, véritable caverne d’Ali Baba. Il propose des marchandises aux pèlerins originaires du monde entier. Son magasin était alors le premier recommandé par le guide Baedeker Palestine-Syrie de 1875. C’est une échoppe prospère où le soir, le père et sa fille trient l’or, les papiers, les napoléons, les billets de banque.

Guillaume Shapira effectue des expéditions, y compris au Yémen – pays alors très fermé – pour se procurer de vieux manuscrits hébraïques. Entre juin et septembre 1879, à la demande du cartographe et géographe Henrich Kiepert, il accepte d’effectuer des relevés topographiques très précis des cours d’eau, des reliefs, de la température. Kiepert réalisera ainsi une carte du Yémen et publiera plus tard le Journal de Shapira qui confirme le récit de Myriam Harry.

Mais le caractère rêveur, naïf et enthousiaste de son père l’entraîne dans une sombre histoire de fausses poteries « moabites ». Apparemment victime naïve d’un escroc, au début des années 1870, Guillaume Shapira propose à un musée de Berlin ces fameuses poteries. Un expert reconnu a authentifié les documents et conseillé à des musées allemands d’en acheter plusieurs lots. Des archéologues anglais, Claude Reigner Conder et Charles Tyrwhitt-Drake, rapportent d’une mission topographique et archéologique en Palestine, des aquarelles représentant grandeur nature une partie de cette collection d’objets en terre cuite. La supercherie est dénoncée par l’orientaliste français, Charles Clermont-Ganeau. Celui-ci devient la bête noire de Shapira.

Guillaume Shapira avait acheté pour trois fois rien une quinzaine de bandes de cuir, revêtues d’un texte écrit en colonnes dans un alphabet hébreu archaïque. Après avoir fini de retranscrire, avec l’aide de Myriam, tout ce qu’il a pu déchiffrer, il découvre une version non orthodoxe du Deutéronome, pouvant être lu comme le cinquième livre de l’Ancien Testament ou de la Torah, et contenant les derniers discours de Moïse et le récit de sa mort. Guillaume, persuadé d’avoir fait une découverte extraordinaire, s’embarque en 1883 avec ce qu’il croit être son précieux manuscrit. Il l’expose à Leipzig, Dresde et Berlin, puis Londres où il espère le vendre au British Museum. Toute la presse européenne se passionne pour cet incroyable manuscrit. Au British Museum, le Premier ministre lui-même, William Ewart Gladstone, vient le contempler. Mais des rumeurs commencent à circuler sur son authenticité. Charles Clermont-Ganeau, déclare dans The Times du 21 août 1883, que le manuscrit est un faux, un faux grossier de surcroît. Tout le monde recule, refuse de recevoir le père de Myriam Harry et l’argent, en plus de l’humiliation, vient à manquer. Les bandes de cuir ont disparu et l’incertitude demeure sur leur authenticité (en 1947 furent découverts dans la même région les manuscrits de la mer Morte…).

Pour survivre, tandis que Guillaume Shapira, effondré, demeure en Europe, la petite Myriam, âgée de quatorze ans, affirme alors son sens pratique, et prend la direction du magasin. Elle surveille les ventes, vérifie les registres sans avoir de nouvelles de son père. Un après-midi on lui apprend que celui-ci, anéanti par les accusations portées contre lui, avait quitté Londres, erré de ville en ville puis s’était réfugié aux Pays-Bas, pour se tirer une balle dans la tête dans un hôtel de Rotterdam. Trente ans plus tard, Myriam Harry en fera un récit dramatique dans son livre La Petite Fille de Jérusalem. Pour l’heure, il faut vendre, dans l’humiliation et l’opprobre, tout ce que contiennent la maison et le magasin. Myriam Harry quitte Jérusalem l’orientale pour Berlin la prussienne. Nous ne savons de son séjour à Berlin, note Cécile Chombard-Gaudin, que ce que la jeune femme écrit dans son roman Siona chez les Barbares. La publication de ce livre, commencé en 1913, sera retardée par la guerre à 1917.

En 1885, dans un ouvrage intitulé Les Fraudes archéologiques en Palestine, Charles Clermont-Ganeau raconte sa visite au magasin de Guillaume Shapira, son enquête, et traite le père de Myriam Harry de « pauvre petit boutiquier de l’étang de Bethsabée qui se croyait un grand érudit. » En réalité, l’affaire le dépassait, tant les enjeux des fouilles archéologiques en Terre Sainte renvoyaient alors à des luttes d’influence politiques et religieuses.
En effet, le savant français, souligne Cécile Chombard-Gaudin, était trop content de ridiculiser des savants allemands qui s’étaient fait berner par Guillaume Shapira. Pourtant, la réputation de ce marchand était bien établie. Une grande partie des collections hébraïques du British Museum avait été acquise auprès de lui. Il aurait même encore vendu en 1882 au musée 145 manuscrits hébraïques.

De Jérusalem à Berlin, un rude apprentissage

Après la vente de quelques manuscrits sémitiques sauvés du désastre, la mère de Myriam Harry a juste de quoi payer la pension de sa fille pendant trois années d’études au lycée le plus aristocratique et le plus cultivé du royaume de Prusse, où sont instruites de riches héritières. Dans Berlin, ville moderne d’un million d’habitants, capitale récente du nouvel empire allemand, elle reçoit une très bonne éducation. La directrice de l’institut, Lucie Crain, est une petite femme énergique, célèbre pour avoir été l’une des premières à fonder un lycée de jeunes filles et à épouser la cause féministe en Allemagne. Mais les autres jeunes filles de nobles familles traitent Myriam Harry « d’empotée ». Humiliée « elle résolut de ne plus jamais parler de Jérusalem ». Si son anglais est excellent, son accent allemand est moqué et son français est plus que sommaire. Elle réussit malgré tout ses examens.

Paris, la liberté, l’écriture

En 1887, elle réalise son rêve de partir pour Paris, grâce à un oncle pasteur, comme répétitrice chez un pasteur protestant, où elle bénéficie d’une chambre seule dans une famille accueillante. Ses employeurs apprécient très vite ses qualités de travail et son intelligence. Aussi s’efforcent-ils de lui apprendre le français et sa grammaire. Le pasteur met à sa disposition sa bibliothèque. C’est un bonheur pour la jeune Myriam Harry de découvrir ainsi les écrits de François Guizot sur l’histoire de France ou l’œuvre de Jules Michelet. Avec un salaire de 40 francs par mois, elle peut envoyer un peu d’argent à sa mère.

Myriam Harry prétend, dans ses souvenirs, que ces premières années à Paris auraient duré sept ans avant la publication de son premier livre en français. En réalité, souligne Cécile Chombard-Gaudin, il s’est écoulé une douzaine d’années. Sans doute souhaitait-elle se rajeunir. Elle deviendra, après trois ans chez le pasteur, enseignante dans une institution, donnera des cours particuliers qui, pendant des années, lui permettront de vivre à Paris en toute indépendance et d’aider sa mère.

À Paris, si elle s’exprime peu en français, et même si elle le comprend avec difficulté, elle se sent moins dépaysée que lors de son arrivée à Berlin trois années auparavant. Et surtout, comme elle l’écrira trente ans plus tard dans Siona à Paris, alors âgée de dix-sept ans, elle se sent pleine d’espoir. Sacher-Masoch lui avait suggéré d’écrire un « roman bédouin », ce qu’elle fait. Le roman est accepté par un confrère du chevalier allemand, du Berliner Tageblatt qui la paye mille marks. La nouvelle écrite par Myriam Harry a choqué le journaliste allemand pour des passages jugés passionnés et impudiques. Elle publie deux autres récits en allemand. Elle se sent alors le droit de se déclarer femme de lettres. Myriam Harry ne reverra pas Sacher-Masoch qui lui a permis d’entrer en contact avec les milieux littéraires parisiens. Il ne réalisera jamais son rêve de revenir à Paris et meurt en 1895 après avoir aidé celle que Cécile Chombard-Gaudin appelle « La jeune exilée de Jérusalem » à réaliser son rêve d’écrire. L’écrivain et poète français Catulle Mendès lui conseille de travailler son français en effectuant d’abord des traductions.

Myriam Harry hésite. Doit-elle rester à Paris ou retourner en Allemagne ? Elle préfère la liberté que lui offre la France. Mais elle se trouve un jour au Louvre devant la stèle de Mesha que Clermont-Ganneau et son père s’étaient disputée, et découvre à la Bibliothèque Nationale de France l’ouvrage écrit par ce dernier à propos du Deutéronome. Elle décide alors de venger ce père auquel elle était si attachée et d’assassiner le professeur pendant son cours d’épigraphie sémitique à la Sorbonne, à l’aide du petit révolver que son père lui avait offert pour se protéger lors de ses chevauchées solitaires.

Dans la salle de cours, son entrée est remarquée. La jeune Myriam Harry ne peut manquer sa cible, car le professeur lui apparaît de dos en train d’écrire au tableau. Mais soudain elle se rend à l’évidence. Non, elle ne peut pas le tuer. Seuls, se dit-elle, les mots, par leur puissance et par sa plume, pourront le venger. Ce sera son prochain roman, La conquête de Jérusalem, histoire inspirée par la vie de son père. Huysmans la félicite : « Votre livre est absolument bien. Votre Jérusalem grouille odorante et grillée, et elle forme à toutes les pages les vraies cassolettes de l’Orient. » Le livre paraît aux Éditions Calmann-Lévy en 1904 et reçoit de nombreux hommages. Léon Blum, alors critique littéraire reconnu, loue son œuvre : « Le livre, dans son ensemble, est heureux […] Il s’en dégage une vie ardente, une sorte d’exhalaison chaleureuse, qui atteint et gagne le lecteur. Il sent le désert, les fleurs sauvages, et les parfums de l’Arabie. Il est très voluptueux et très triste. »

Elle tombe amoureuse du poète symboliste Georges Van Ormelinguen, alias Georges Vanor, et partage, durant trois ans, son existence, pénétrant ainsi dans la vie mondaine parisienne. Elle y rencontre Huysmans, puis épouse le très jeune sculpteur Émile Perrault. Ils s’installent ensemble dans un appartement de la rue de Passy, non loin du lycée Janson-de-Sailly.

Pas de prix Goncourt, mais une reconnaissance avec le premier prix Femina

Des photos de Myriam Harry paraissent dans la presse. Un prix littéraire va même être créé à son intention. À l’automne 1904, c’est l’heure de l’attribution du prix Goncourt, créé l’année précédente. Huysmans, qui préside le jury, laisse espérer à la jeune romancière une chance d’être l’heureuse lauréate. Las, il donne finalement sa voix au roman de Léon Frapié, La Maternelle. Le pamphlet dénonçant le fossé entre l’école et la pauvreté des enfants de ce tout début du XXème siècle obtient le prix Goncourt, ce qui convient également à l’esprit misogyne de ses fondateurs, les frères Goncourt.

Si le prix Goncourt lui échappe, une autre aventure commence, celle du prix Femina. La revue Vie heureuse décide de créer son propre prix, doté de 5 000 francs par la librairie Hachette. Il s’appelle alors Prix Vie Heureuse et ce jusqu’en 1917, date de la fusion des deux revues, Femina et Vie heureuse. Le jury, uniquement féminin et composé de femmes sous la présidence d’Anna de Noailles, entend récompenser un auteur – homme ou femme – pour un roman paru dans l’année. Le 28 janvier 1905, le premier prix est décerné à Myriam Harry pour La conquête de Jérusalem. Il sera traduit très vite en plusieurs langues. La presse lui consacre une large place et la prestigieuse revue L’Illustration le qualifie de « prix Goncourt des femmes » tout en présentant une photo du jury réuni chez la comtesse de Noailles. En réalité, il faudra attendre quarante ans, soit 1944, pour qu’une femme, Elsa Triolet, soit lauréate du prix Goncourt pour son roman Le premier accroc coûte deux cent francs.
Myriam Harry sera cooptée au jury du prix en 1907 et y restera jusqu’à sa mort.

À la suite de ce prix, Myriam Harry est reçue dans les salons littéraires parisiens, et son livre connaîtra un prodigieux succès tout au long de ces années. Elle poursuit ses publications, après un long séjour en Tunisie, et reçoit une avance des éditions Fayard de 10 000 francs pour L’Ile de volupté qui lui permet de s’acheter une petite voiture et de voyager. De passage dans le pays basque, elle rencontre enfin le romancier Pierre Loti, qui la surnomme « Ma sœur en bédouinerie ». Elle se lie avec un autre écrivain français, Jules Lemaître, alors en pleine gloire, qui allait entrer l’année suivante à l’Académie française. La rencontre se solde par une profonde complicité, et lors de leurs marches à pied à travers la capitale, elle lui raconte ses aventures au Moyen-Orient et ses dures années berlinoises. Il l’incite à écrire ses souvenirs. C’est ainsi qu’elle va s’atteler aux quatre ouvrages de la série des Siona, dont le premier volume est La Petite Fille de Jérusalem. Jules Lemaître se déclare enthousiaste : « C’est d’un mouvement continu, c’est très varié, très pittoresque, très singulier. C’est à la fois éclatant et émouvant. » L’ouvrage remportera un succès considérable. Et dix ans après sa parution, il paraîtra dans la collection « Le livre de demain » illustré par de très beaux bois gravés de Gérard Cocher. Anatole France, lauréat du prix Nobel de littérature trois ans auparavant en 1921, écrira un article élogieux dans Candide, le 3 avril 1924.

Lors de la Grande Guerre, Myriam Harry s’occupe à Royan d’un foyer pour soldats musulmans blessés et raconte cet engagement dans un texte qu’elle signe dans L’Illustration du 25 septembre 1915 sous le titre « Nos soldats musulmans à Royan ». Elle publie une quarantaine d’articles dans le quotidien Excelsior. En pleine bataille de Verdun, elle se rend dans un hôpital qui soigne des soldats aveugles auxquels elle consacre quatre articles. En juin 1914, paraît le premier volume de ses souvenirs romancés chez Fayard sous le titre La Petite fille de Jérusalem. Elle prépare trois autres volumes de ses souvenirs dont Siona à Paris et Le Tendre Cantique de Siona qui paraîtront respectivement en 1919 et en 1921. Le quotidien Le Temps en rend largement compte. Le succès sera au rendez-vous pour chacun d’eux. La Petite Fille de Jérusalem paraît en anglais à Londres et à New York dès 1919.

Après la Grande Guerre, la redécouverte du pays de son enfance

Après 1918, la nouvelle situation géopolitique au Moyen-Orient – les mandats français et britanniques – lui permet de retourner sur les terres de son enfance. En octobre de la même année, les troupes françaises débarquent à Beyrouth. En dépit des accords de 1916 sur la répartition des territoires entre Britanniques et Français, les Britanniques entendent rendre la vie dure aux Français. Le ministre français des Affaires étrangères dans le gouvernement de Georges Clemenceau, Stephen Pichon, envoie à François Georges-Picot, Haut-Commissaire de France en Palestine et en Syrie, le télégramme suivant le 9 juillet 1919 : « Madame Myriam Harry est disposée à accepter une mission en Syrie d’où elle enverra des articles aux journaux et reverra les Français. Veuillez me faire savoir d’urgence si vous prenez cette mission à charge de votre budget et à quelle époque Madame Harry devra se mettre en route. J’apprends, comme vous le savez sans doute, que le général Storrs avait fait des offres secrètes pour une mission à Jérusalem et il les lui a renouvelées à son passage à Paris ces jours derniers ».

Curieuse offre, lorsque l’on sait que ce général était depuis 1917 le gouverneur militaire britannique de Jérusalem. Myriam Harry aurait-elle été un agent secret ? Cécile Chombard-Gaudin n’en tire pas de conclusion. Le général Gouraud l’accueille avec son mari pour une mission de six mois. Elle écrit au général Lyautey sa déception de « trouver un pays atrocement profané par des haines de toute sorte. » Elle restera finalement trois ans et demi en Syrie. Le général Gouraud lui proposera de prolonger sa mission au Moyen-Orient en raison de « l’occupation de l’ancienne zone Est » qui ouvre un nouveau champ d’activité à Myriam Harry, qui s’installe à Damas. Il souhaite que la femme de lettres étudie les ruines et monuments d’Alep et de Damas, assure la publication de romans et d’ouvrages documentaires sur ces mêmes régions, et prévoit la publication, à l’occasion de la Foire de Beyrouth, d’un volume guide sur la Syrie ainsi que « des articles de Grand Tourisme dans divers journaux et revues ».

Cécile Chombard-Gaudin a retrouvé le témoignage d’un jeune lieutenant sur la façon dont Myriam Harry a réussi à trouver sa place à Damas dans ce contexte difficile. Mais cette femme d’expérience, qui a besoin d’écrire en toute liberté, ne supporte pas les tâches du reportage officiel et l’ambiguïté de sa situation. Le guide de la Foire de Beyrouth a été coupé par la censure. En lisant ses nombreux articles et ses livres entre les lignes, on sent pour le moins sa perplexité devant les politiques françaises et britanniques au Moyen Orient.

En août 1921, elle annonce à Georges Catroux, délégué du Haut-Commissaire à Damas, qu’elle « souhaite reprendre sa liberté ». Elle quitte finalement Beyrouth au printemps 1923. Elle aura également eu le temps, comme d’autres observateurs étrangers, d’être impressionnée par les jeunes pionniers et immigrants juifs qui quittent leur vie de confort en Europe pour s’engager dans une vie rude au Moyen-Orient. Elle conclut que les Juifs religieux sont une minorité et que la laïcité est au cœur du projet sioniste. Durant ce séjour, elle et son mari vont adopter le petit-fils d’un cheikh, un enfant de dix ans, qui appartient à la tribu des Ghassanides, princes d’Arabie du Sud que Pompée, d’après elle, avait fait venir en Syrie et qui s’étaient convertis au christianisme.

De retour à Paris, elle publie plusieurs ouvrages inspirés par ce séjour : Le Petit prince de Syrie, Terre d’Adonis – Au pays des Maronites et des Druzes, Les Amants de Sion. Elle publiera aussi Irak, Femmes de Perse, Jardins d’Iran puis Damas, jardin de l’Islam.

En 1932, le quotidien Le Journal lui confie une longue enquête de six mois sur les femmes au Moyen-Orient. 21 articles vont paraître en octobre 1932 pour être rassemblés en 1933 dans un livre au titre un peu racoleur Les Derniers Harems dans lequel elle dénoncera « les sottises et incongruités répandues en Occident sur les harems ».

À cette époque d’entre-deux guerres, deux pays prennent alors des mesures fortes en faveur des droits des femmes, la Turquie en 1926, État laïc sous la présidence d’Atatürk, et l’Iran conduit par le Reza Chah Pahlavi. Myriam Harry, souligne Cécile Chombard-Gaudin, montre combien les femmes sont ambivalentes à l’égard de cette libération. La femme de lettres est sensible à l’intelligence de celui qui fut le roi d’Irak de 1921 à 1933, Fayçal (le compagnon de Laurence d’Arabie). Mais les pesanteurs très fortes en Irak l’obligent à composer avec les conservateurs.

Myriam Harry visite l’Égypte qui a, alors, une certaine avance au Moyen-Orient pour les droits des femmes. Elle y rencontre l’emblématique Hoda Charaoui, à l’origine de l’Union féministe, qui avait participé à un congrès féministe à Rome, de jeunes institutrices militantes féministes, ainsi que des femmes issues de milieux aisés qui après des études de médecins ou d’avocates en Europe, sont peu disposées, de retour en Égypte, à retrouver les contraintes traditionnelles.

Après la Deuxième Guerre mondiale, pendant laquelle, restée à Neuilly, elle vécut comme tous les Français privations et deuils, elle se consacrera à l’écriture. Au Femina, elle votera parfois pour des romans écrits par des hommes comme Edmond Jaloux et Roland Dorgelès, même si elle s’était promis de ne voter que pour des livres de femmes en réaction à l’ostracisme des jurés du prix Goncourt. En 1944, les dames du Femina donnèrent le prix à Vercors pour son roman Le Silence de la Mer.

Encore et toujours, la fidélité au prix Femina

Le 29 novembre 1954, Myriam Harry est la vedette lors de la réception à l’Union Interalliée pour célébrer le cinquantenaire de la création du prix Femina. Alors âgée de 85 ans, elle est présente, à la fois en tant que première lauréate du prix et la plus ancienne juré. Elle demeure l’une des romancières, avec Colette, les plus photographiées de son temps. « Ma vie est un roman » disait la femme de lettres.

C’est ainsi en effet, avec des sources bibliographiques considérables, que Cécile Chombard-Gaudin réussit à nous faire revivre son parcours dont elle écrit en substance : « Myriam Harry, à travers ses quarante ouvrages, nous offre une série d’éclairages sur une période clé : la fin de l’Empire ottoman, la nouvelle Turquie, la construction des Etats sur fond de rivalité franco-anglaise, les espoirs des femmes au Moyen-Orient, et l’omniprésence des religions. »

Elle décède dans sa maison pleine de souvenirs d’Orient à Neuilly-sur-Seine le 10 mars 1958, à 89 ans.

Cécile Chombard-Gaudin, L’Orient dévoilé, sur les traces de Myriam Harry, Biographie, Collection Le temps des femmes, Editions Turquoise, 2019. ISBN 978-2-918823-17-9

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