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Tigrane Yégavian, Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire
Article publié le 14/11/2019

Par Tancrède Josseran

« Les minorités sont à la mode. Aux Etats-Unis et en France on parle de « minorités agissantes » ou encore de minorités visibles, dans des cas extrêmes de « dictature de minorités ». Si en Occident l’idéal multi culturaliste est dans l’air du temps, les rivages de la Méditerranée orientale offrent un tout autre spectacle » (p. 11).
C’est sur ce constat que Tigrane Yegavian, journaliste et spécialiste arabisant du Moyen-Orient, débute son dernier ouvrage, Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire, publié aux éditions du Rocher. Toute l’originalité de ce livre est d’offrir les outils pour comprendre le fait minoritaire au Moyen-Orient. Trop souvent leur étude est obstruée par des préjugés ou des clichés. En premier lieu, l’auteur prend soin de bien définir les contours de ces communautés chrétiennes. Elles ont un dénominateur commun. A savoir en dehors de l’appartenance à « l’arabité », même si les Arméniens, les Assyro-Chaldéens et les Syriaques mettront en avant une identité davantage préislamique.

Le jeu des puissances

A l’origine du drame actuel se trouve l’histoire. A partir du XIX siècle, Arméniens, Assyro-chaldéens, maronites auraient été enrôlés sous la bannière des puissances occidentales, toujours promptes à faire miroiter le mirage d’un État indépendant.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’abandon par la France de la Cilicie, les territoires de l’Est, le Sandjak d’Alexandrette, et l’évacuation du Hakkâri par les Britanniques, marquent autant de plaies vives dans la mémoire des communautés chrétiennes et de leurs diasporas.

Au fil des pages, l’auteur rappelle l’épisode peu connu des Assyrian Levies, auxiliaires chrétiens des troupes britanniques dans les années 20 en Irak. « Cent ans plus tard, l’invasion américaine de l’Irak en 2003 répète le noir scénario. Le recrutement d’Irakiens de confession chrétienne dans les rangs de l’administration d’occupation, font d’eux les cibles idéales, plus vulnérables, traités de croisés ou de cinquième colonne » (p. 127).

Mais si, selon Tigrane Yegavian, l’Occident porte sa part de responsabilité, les élites minoritaires ne sont pas en reste. En cause le manque de solidarité des églises chrétiennes, prises dans une politique de captation des privilèges et désireuses de garder les prérogatives que leur confère un droit canonique anachronique.

Une extinction programmée ?

L’autre mérite de ce livre est de faire litière d’un certains nombres d’idées toutes faites. Tout d’abord, la croyance communément admise que les chrétiens d’Orient seraient en voie de disparition. Or, ce déclin doit être relativisé. Certes, en Irak et en Syrie par exemple, « les baptisés ont disparu de la scène politique irakienne : ils ont perdu près des deux tiers des leurs en Irak, plus de la moitié de leurs forces vives en Syrie » (p. 34). Pourtant, les chiffres montrent qu’en valeur absolue, leur nombre a augmenté. Il y avait environ deux millions de chrétiens au Proche-Orient vers 1900, contre environ onze millions actuellement. Paradoxalement, les minorités chrétiennes connaissent même au cœur de la région une certaine résilience. Ainsi, une église syriaque orthodoxe a été consacrée à Bahreïn en 2019 tandis que le Qatar a autorisé en 2008 la construction de la monumentale église catholique Notre Dame du Rosaire. En Jordanie, l’Islam est la religion officielle, mais la monarchie hachémite s’emploie à protéger la liberté de culte. A ce titre, les quelque six cent mille chrétiens du royaume sont généreusement dotés au Parlement : 6% des sièges de la Chambre leur reviennent, et le vice-Premier ministre d’Abdallah II est chrétien.

Surtout, ces communautés ont su se réinventer à travers une diaspora planétaire. Quelques figures émergent, à l’image de l’ancien président argentin d’origine syrienne, Carlos Menem ou encore de l’ex président brésilien Michel Temer, d’origine libanaise. Le lobbying est le point fort de cette diaspora. D’ailleurs, l’ouvrage dresse un tableau très précis des réseaux d’influence minoritaires, en particulier aux Etats-Unis. Certains, à l’instar des coptes égyptiens et des Arméniens, ont leurs entrés au Congrès.

La croix et la kalachnikov

Au cours de la décennie écoulée, la montée en puissance des groupes djihadistes, l’implosion de l’Etat syrien, irakien a accéléré l’apparition de groupes d’autodéfenses chrétiens. A de très rares exceptions, les minorités chrétiennes de Syrie se sont prononcées en faveur de Damas ou ont opté pour une prudente neutralité. Il existe ainsi une forte concentration de chrétiens parmi les officiers supérieurs des forces armées syriennes. L’ancien chef d’Etat major de l’armée, le général Youssef Ragheb Chakour (de confession grecque orthodoxe) pendant la guerre d’octobre 1973 est une figure célèbre. Néanmoins, on peu distinguer une ligne de fracture ouest-est entre milices arabes chrétiennes intégrées aux forces loyalistes et assyro-chaldéens davantage proche du PKK (Parti des travailleurs kurdes du Kurdistan). En effet, explique Tigrane Yegavian, « traditionnellement, les chrétiens de cette partie de la Syrie ne font pas de l’arabité leur premier marqueur identitaire… Certains ont eu maille à partir par le passé avec les successives politiques d’arabisation du Baas, même s’ils ont le loisir de s’exprimer publiquement dans leur langue maternelle… » (p. 150). En clair, les descendants des Assyro chaldéens, chassés d’Irak à la fin des années 30, n’ont pas le même rapport à la Syrie que leurs coreligionnaires de l’ouest du pays. Pour autant, la collaboration de ces groupes d’autodéfense avec le YPG (Unité de Protection du Peuple) connaît des haut et bas.
Même si le projet a pu caresser à un moment où à un autre l’idée d’une zone autonome chrétienne, celle-ci semble non seulement inadaptée mais aussi dangereuse. Elle reviendrait à créer un « bantoustan surmonté d’une croix aussi commode à garder qu’aisé à détruire. Asile illusoire dans l’instant, sûr charnier demain » (p. 27).

Enfin, l’ouvrage se conclut par un plaidoyer en faveur du dialogue islamo-chrétien. Tigrane Yegavian rappelle notamment l’œuvre du maronite Youakim Moubarac. Porteur d’une lecture ouverte des écritures, ce prêtre libanais jette des ponts avec l’Islam qu’il qualifie de religion abrahamique. Toutefois, reconnaît l’auteur, ces conceptions ont du mal à percer hors des cercles intellectuels restreints. Dès lors, il faudrait dépasser la question minoritaire grâce à une sécularisation accrue, condition essentielle pour assurer la survie de ces communautés.

Tigrane Yégavian, Minorités d’Orient, les oubliés de l’histoire, Paris, éd. du Rocher, 228 p.

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