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Tchad-Israël : le retour de l’Etat hébreu sur le continent africain
Article publié le 30/07/2019

Par Ines Gil, avec l’éclairage de Germain-Hervé Mbia Yebega, politologue, chercheur en relations internationales et consultant en paix et sécurité, résolution des conflits en Afrique.

A la mi janvier 2019, la poignée de main entre le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le président tchadien Idriss Deby fait le tour du monde. Après plus de 40 ans de gel diplomatique, les deux Etats ont renoué leurs relations. Un tournant pour la présence de l’Etat hébreu sur le continent africain.

Avec l’éclairage de Germain-Hervé Mbia Yebega, politologue, chercheur en relations internationales et consultant en paix et sécurité, résolution des conflits en Afrique. Chargé de programme "Gouvernance, paix et sécurité" à l’Institut Afrique Monde (IAM), il est également chercheur associé au GRIP et à la Fondation Paul Ango Ela de Géopolitique (FPAE). Ses domaines d’expertise couvrent : la paix et le développement durable, les pensées stratégiques en Afrique, les sorties de crises et la reconstruction post-conflit (1).

C’est une rencontre éclair d’un jour qui permet à Israël d’avancer ses pions sur le continent africain. La visite de Benyamin Netanyahou au Tchad le 20 janvier 2019 a officialisé la reprise des relations diplomatiques rompues depuis 1972 entre Tel-Aviv et N’djamena. Gérée par Meir Ben-Shabbat, le chef israélien du Conseil de Sécurité national, cette visite était avant tout tournée vers la coopération en matière sécuritaire. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et le président tchadien Idriss Deby ont signé des accords dans les domaines de la sécurité et de la défense, sans en détailler le contenu (2).

La reprise des relations entre le Tchad et Israël placée sous le thème de la coopération en matière de sécurité et de défense

En novembre dernier, Idriss Deby s’était déjà rendu en Israël pour rencontrer le Premier ministre B. Netanyahou et le président israélien Reuven Rivlin. Cette visite était aussi largement placée sous le signe sécuritaire. Durant une conférence de presse, Idriss Déby a affirmé qu’Israël et le Tchad « ont un intérêt commun dans la lutte contre le fléau du siècle : le terrorisme » (3). Selon le chercheur Germain-Hervé Mbia Yebega, le Tchad se trouve dans une « sous-région très riche et en proie à de nombreuses secousses, notamment sécuritaires. L’ensemble des pays de la région reste confronté aux effets du terrorisme ». Le Tchad est actuellement engagé dans la lutte contre Boko Haram et l’Organisation Etat islamique dans l’Afrique de l’Ouest et au Sahel, aux côtés de plusieurs Etats africains et occidentaux (4). L’armée tchadienne est aussi déployée dans le nord du pays contre une rébellion à la frontière libyenne (5). Le pays fait donc face à un besoin en armement, or, l’Etat hébreu est le 8 eme exportateur d’armement au monde (6).

La collaboration sécuritaire entre le Tchad et Israël est amenée à se renforcer, mais elle n’est pas nouvelle. Alors que leurs relations diplomatiques étaient officiellement rompues, Israël a fourni des armes et des équipements militaires au Tchad durant la guerre civile tchadienne entre 2005 et 2010, pour permettre à N’Djamena de lutter contre les rebelles dans le nord du pays. Par ailleurs, dans les années 1980, Israël aurait vendu des armes au - très controversé - régime de Hissine Habre (7).

La reprise des relations israélo-tchadiennes après plus de 40 ans de gel diplomatique

C’est principalement la visite du Directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères en juillet 2016, qui a ouvert la voie à une reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Le Docteur Dore Gold avait alors rencontré le président tchadien Idriss Deby. C’est la première fois qu’un haut représentant israélien se rendait au Tchad lors d’une visite officielle depuis plus de quatre décennies.

Les relations entre Israël et le Tchad n’ont pas toujours été gelées. Elles ont été « établies le 10 janvier 1961, à la suite de l’accès du Tchad à l’indépendance quelques mois plus tôt » comme l’affirme le chercheur Mbia Yebega. Cependant, le Tchad y a mis un terme une dizaine d’années plus tard, en 1972. Selon Mr Mbia Yebega, à l’époque, les Etats africains « s’alignaient, d’une part, sur la position officielle de l’Organisation de l’Unité Africaine en matière de décolonisation, et d’autre part, ils subissaient, dans certains cas de figure, de très fortes pressions financières de pays musulmans riches en pétrole » pour rompre leurs relations avec Israël. Concernant le Tchad, les pressions auraient principalement été exercées par la Libye voisine. A son retour du séjour effectué au Tchad en 2016, le Directeur général du ministère israélien des Affaires étrangères Dore Gold a affirmé : « Quand j’ai demandé aux assistants du président [Idriss Deby] pourquoi [les relations ont été coupées entre les deux pays], les responsables ont affirmé que c’était à cause de la forte pression exercée par [l’ancien dirigeant libyen Mouammar] Kadhafi. Aujourd’hui, il n’y a plus de Kadhafi, il est donc possible que les relations progressent ».

L’agriculture et l’énergie : les autres facettes de la présence israélienne au Tchad

Outre la sécurité et l’armement, Israël pourrait renforcer sa coopération avec le Tchad dans les secteurs de l’agriculture, de l’accès à l’eau et de l’énergie. Pour Germain-Hervé Mbia Yebega : « Le Tchad est préoccupé par les questions développement », et ajoute : « Une grande misère frappe encore le pays », classé « 186e sur 189e selon l’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement » (8). N’Djamena n’exploite que 5% des terres arables et souffre de la sécheresse du lac Tchad (9). Pour Mbia Yebega, « la coopération israélo-tchadienne en matière de développement pourrait entraîner de véritables changements dans le quotidien des tchadiens ». Le pays africain pourrait en effet bénéficier de l’expertise israélienne en matière de gestion de l’eau et d’agriculture.

Tout comme en matière de sécurité et d’armement, la coopération en matière économique et de développement entre le Tchad et Israël est donc amenée à se renforcer, mais elle existe déjà depuis des décennies, malgré le gel des relations diplomatiques, comme l’affirme le politologue Mbia Yebega : « Israël n’a jamais cessé d’entretenir des relations de coopération avec la majorité des pays africains, dont le Tchad, par le biais notamment de l’agence israélienne de coopération internationale le Mashav, créée sous la férule de Golda Meir en 1958 ».

Pour Israël, une victoire politique et symbolique afin de contrer le narratif palestinien sur la scène internationale

Au-delà de la coopération sécuritaire et économique, l’Etat hébreu souhaite se rapprocher des nations africaines pour obtenir leur soutien à l’Assemblée générale des Nations unies, notamment lors de votes portant sur la question palestinienne. Selon Mbia Yebega, « le Tchad pourra être un allié important pour Israël » dans les instances de l’Organisation des Nations unies.

L’Etat hébreu cherche aussi à contrer l’influence iranienne sur le continent, car Téhéran est présent en Afrique dans les domaines de l’agriculture, de l’éducation et de la médecine, mais aussi dans le trafic d’armes (10).

La reprise des relations avec le Tchad est aussi symbolique. C’est une véritable avancée diplomatique pour l’Etat hébreu qui « brise » un tabou, car le Tchad est un pays à majorité musulmane (52 à 55%) qui partage ses frontières avec la Libye et le Soudan. Germain-Hervé Mbia Yebega l’affirme : « La diplomatie israélienne veut marquer des points dans sa coopération avec les pays dits musulmans ».

A l’heure où Israël normalise ses relations avec certains pays du Golfe, et après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en Libye, il est plus facile pour les pays africains d’assumer la coopération avec l’Etat hébreu, malgré la question palestinienne. Pour le chercheur Mbia Yebega, « les données ont totalement changé » en Afrique sur cette question.

Un tournant pour la présence israélienne en Afrique ?

Durant la visite d’Idriss Deby à Jérusalem en novembre dernier, le Premier ministre B. Netanyahou a affirmé que : « les relations changent entre Israël et le Monde arabe ». Selon lui, « Cette visite [au Tchad] fait partie de la révolution que nous [le gouvernement israélien] menons dans le monde arabe et musulman, que j’avais promis d’accomplir » (11). Il a ajouté qu’il se rendrait dans des pays arabes « très prochainement » (12). Ces dernières années, Tel-Aviv cherche à faire une percée sur le continent africain.

Au cours des deux dernières années, Benyamin Netanyahou s’est rendu trois fois en Afrique : au Kenya, au Rwanda, en Éthiopie, en Ouganda et au Liberia. En juin 2017, le Premier ministre a participé au 51e sommet de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) à Monrovia (13). Israël a multiplié les coopérations en matière agricole, dans l’accès à l’eau, à l’électricité, ou encore dans la santé, des domaines dans lesquelles l’Etat hébreu est à la pointe.

Selon Germain-Hervé Mbia Yebega, le renforcement des relations entre Israël et certains Etats africains est facilité par le fait que l’Etat hébreu n’a pas « le même passif historique » que les pays occidentaux, principalement « fondé autour de l’esclavage (arabe puis occidental), la colonisation et la post-colonisation ».

Outre la coopération pour le développement, les ressources du continent africain intéressent aussi les Israéliens. La société Omega Diamonds, notamment détenue par Arkady Gaydamak, un israélo-russe, intervient dans le secteur du diamant en Afrique du Sud, au Botswana ou au Congo et en Angola, tout comme les entreprises de l’Israélien Dan Gerler en République démocratique du Congo et en Angola. De son côté, la société Beny Steinmetz Group Resources (BSGR), spécialisée dans le secteur minier, est présente en Angola, en Namibie, en Sierra Leone et au Botswana (14).

En matière de sécurité et d’armement, Israël voit aussi grand en Afrique. Au total, en 2017, le continent africain ne représentait que « 5% des exportations totales de la défense israélienne », mais elles sont en hausse d’année en année. Le Nigeria, le Cameroun, le Kenya, la Côte-d’Ivoire et bien sûr le Tchad, sont des partenaires privilégiés.

Germain-Hervé Mbia Yebega

Notes :
(1) https://www.grip.org/fr/node/1443
(2) https://www.jeuneafrique.com/711604/politique/benjamin-netanyahu-se-felicite-de-la-reprise-des-relations-diplomatiques-entre-israel-et-le-tchad-a-ndjamena/
(3) https://www.haaretz.com/israel-news/netanyahu-set-to-arrive-in-chad-and-re-establish-the-ties-cut-in-1972-1.6852370
(4) https://www.timesofisrael.com/chad-said-to-condition-resumed-ties-with-israel-on-extensive-weapons-sales/
(5) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/01/18/benyamin-netanyahou-au-tchad-les-enjeux-d-une-visite-inedite_5411284_3212.html
(6) https://fr.timesofisrael.com/israel-8e-plus-grand-exportateur-darmes-dans-le-monde/
(7) https://www.jeuneafrique.com/247130/politique/les-liaisons-dangereuses-de-habre-israel-pactise-avec-le-diable-45/
(8) https://www.banquemondiale.org/fr/country/chad/overview
(9) https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/secheresse-en-afrique-de-louest-peut-sauver-le-lac-tchad-du-desert
(10) http://www.rfi.fr/afrique/20190208-iran-relation-afrique-revolution-evolue
(11) https://www.lepoint.fr/afrique/le-tchad-porte-d-entree-de-l-afrique-pour-benjamin-netanyahu-19-01-2019-2287118_3826.php
(12) https://www.haaretz.com/israel-news/netanyahu-set-to-arrive-in-chad-and-re-establish-the-ties-cut-in-1972-1.6852370
(13) https://www.frstrategie.org/programmes/observatoire-du-monde-arabo-musulman-et-du-sahel/offensive-diplomatique-d-israel-en-afrique-352
(14) https://www.frstrategie.org/programmes/observatoire-du-monde-arabo-musulman-et-du-sahel/offensive-diplomatique-d-israel-en-afrique-352

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