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Stéphane Lacroix, Bernard Rougier (dir.), L’Égypte en révolutions

Par Mathilde Rouxel
Publié le 24/03/2015 • modifié le 27/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

L’objectif de ce livre est ainsi de mettre en lumière les nombreuses significations portées par la révolution égyptienne, mais aussi la concaténation d’événements discrets qui l’a accompagnée, ces phénomènes impossibles à reconstruire dans les médias mais qui demeurent fondamentaux pour comprendre la situation actuelle de ce pays en pleins bouleversements.

L’ouvrage est divisé en trois parties, qui couvrent les questions des « Frères musulmans à l’épreuve du pouvoir », de « l’État, institutions et processus politiques », des « Acteurs sociaux et protestations », et qui sont suivies d’une série de portraits des principaux acteurs politiques en scène dans ces bouleversements.

Introduction

Une introduction synthétique des deux codirecteurs Stéphane Lacroix et Bernard Rougier ouvre l’étude, retraçant de manière claire le déroulé des événements qui ont secoué l’Égypte, du début de l’année 2011 à la fin de l’année 2014. Avec la volonté de réfléchir à une cohérence qui permettrait de comprendre ces trois années écoulées, les deux auteurs distinguent cinq dynamiques majoritaires, qui s’opposent et se combinent : révolutionnaire, libérale, islamiste, syndicale, militaire. Au moment de la chute de Moubarak, de nouvelles alliances, inédites, se créent, pour permettre ce qu’exigeait la rue : un « changement de régime » que certains, à l’instar des militaires, transforment en « changement dans le régime ». L’enjeu constitutionnel devient rapidement le principal enjeu de ce peuple en lutte, et le terrain privilégié des nouvelles alliances et des conflits politiques. Le succès des islamistes en 2011 institutionnalise l’instabilité, conditions de la poursuite d’une révolution dont demeure encore aujourd’hui un esprit fort. L’échec de Morsi et la reprise du pouvoir par l’armée n’en est qu’une nouvelle étape : cet ouvrage s’intéresse particulièrement à la montée des extrémismes religieux, notamment salafistes, au sein d’une société égyptienne déçue par les Frères musulmans mais qui voit dans les radicalismes la seule solution offerte devant la précarité de leur situation.

Partie 1 : Les Frères musulmans à l’épreuve du pouvoir

La première partie interroge les raisons de l’échec des Frères musulmans. Patrick Haenni tente dans un premier temps de « comprendre l’ampleur de la désaffection des Frères musulmans » (p. 23) qui, avec une politique que l’on a accusé d’être un véritable projet de conquête des institutions, n’a pas su dialoguer avec les différents acteurs du mouvement révolutionnaire. Sur fond d’ordre et d’intimidation, les Frères, soutenus par l’Occident, ont mené une politique de compromis et de conciliation avec le monde des affaires au détriment du monde syndical qui a renforcé les clivages de la société. La « frérisation » de l’État inquiète, et les mesures prises leur attire les foudres de la magistrature, des salafistes, qui « oscillent entre rivalité électorale et soutien stratégique » (p. 46) et de l’armée, qui avait pourtant soutenu son accès au pouvoir mais qui s’oppose à leur politique sécuritaire sur le plan national. En s’aliénant ainsi la plupart des forces politiques, ils n’ont pas su mener à bien leur vision « paternaliste » (p. 47) de la politique, car ils semblent avoir « oublié que la stabilité n’était pas qu’une affaire de cash flow et de chiffres de croissance mais doit découler de la reconnaissance d’aspirations plus profondes » (p. 47).

Marie Vannetzel poursuit cette étude de l’échec de Morsi en partant de commentaires recueillis auprès des populations. Ces témoignages permettent d’éclairer les difficultés d’adaptation et de légitimation de ce parti, plongé pendant des dizaines d’années dans l’illégalité, et qui se trouve mis sur le devant de la scène dans un nouveau système post-révolution toujours à construire. Il apparait dans ces analyses que l’interdiction du parti était à la source de la démarche sociale originale qu’ils ont su mettre en place sur le long terme, et qui leur valait la popularité qu’ils ont perdue en accédant au pouvoir. Ainsi, « pendant ces deux dernières années, l’organisation frériste a été, plus que jamais, le théâtre de scissions et de désengagements » (p. 67), en raison du fait qu’ils ont incarné, depuis la chute de Moubarak, un pouvoir institutionnel qu’ils ont mené avec autant de rigueur que le régime mis à terre.

« Entre populisme social et conservatisme pragmatique », Amr Adly définit les grandes orientations économiques et sociales des Frères musulmans au pouvoir. Leur « attitude hostile à la justice sociale » pointée du doigt par certains chercheurs qui les accusent de mener une politique « de droite sur le plan économique » (p. 80) est analysée par Amr Adly à la faveur d’un retour sur le contexte politique et social d’une Égypte pauvre, et donc expliquée comme une « position pragmatique au regard du contexte local » (p.83). Le conservatisme économique des Frères serait donc, davantage qu’idéologique, un conservatisme par défaut aggravé par les contradictions de l’économie politique égyptienne, qu’une politique centrée sur l’identité islamique et ses liens avec l’État.

Partie 2 : État, institutions et processus politiques

La deuxième grande partie de cet ouvrage revient sur les élections et le travail sur la constitution mené par les acteurs postrévolutionnaires. Clément Steuer, dans un premier temps, interroge la recomposition du système partisan et la libéralisation de l’offre politique au lendemain du 25 janvier, dont l’organisation d’élection est le témoignage le plus remarquable. Les partis prolifèrent, se regroupant sur des lignes de clivage, suivant néanmoins cette tendance intéressante à noter : « dans chaque quadrant, le parti dominant est aussi le plus proche du centre » (p. 113). Autour de concepts communs ne peuvent cependant se constituer de groupes unis et cohérents. Les principaux mouvements de cette après-révolution semblent en effet se définir en fonction des deux lignes de clivage islamisation/sécularisation et révolution/contre-révolution en tant que parti révolutionnaire, islamiste, ou antirévolutionnaire.

Nathan Brown choisit pour sa part de revenir sur les revendications du pouvoir judiciaire. Celui-ci lutte depuis le début des années 2000 contre le pouvoir autoritaire de Moubarak, et est descendu en 2011 avec des revendications d’indépendance et d’autonomie. Cependant, les dissensions internes et les violences apparues après la Révolution dans les tribunaux discrédite son combat, plongeant les magistrats dans une bataille désordonnée qui rend difficile « la mise en place d’un processus législatif en faveur d’une plus grande indépendance de la justice » (p. 143).

Zaid al-Ali questionne les trois Constitutions produites en trois ans, les comparant pour en évaluer l’évolution, pointant notamment la question de la liberté d’expression, qui demeure jusqu’à aujourd’hui limitée dans les textes, mais aussi celles de la santé et de l’éducation, secteurs sinistrés en Égypte depuis longtemps et qu’il s’agissait impérativement de réformer. S’il ne note pas de différences majeures entre la Constitution de 2012 et celle de 2013, Aid al-Ali se montre en revanche sceptique face aux avancées sociales programmée, rappelant que « les constitutions de 1971 et de 2012 n’étaient pas avares en droits sociaux, mais ceux-ci n’ont jamais connu de traduction concrètes » (p. 154).

Hala Bayoumi et Bernard Rougier reviennent ensuite sur la séquence électorale 2011-2013 avec l’objectif d’analyser le changement de comportement électoral du citoyen égyptien suivant sa position sociale et géographique, et notamment du retour de la ville (autrefois abstentionniste) dans le jeu électoral. La carte électorale apparaît en effet divisée, séparant les grandes villes (Le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, Suez) du Sa’id et du Sinaï, qui répondent à des logiques électorales différentes. En effet, les quatre grandes villes d’Égypte ont manifesté des réticences au vote islamiste, qui s’est trouvé très impopulaire d’une élection à l’autre entre 2011 et 2013. Le score mitigé des candidats islamistes en ville souligne ainsi que l’élection de Morsi, gagnée principalement grâce au vote des électeurs de Haute-Égypte, ne fait pas l’unanimité. La vallée du Nil aurait d’ailleurs porté au second tour Ahmed Chafiq et Hamdin Sabbahi.

Partie 3 : Acteurs sociaux et protestations

L’accent est mis, à ce niveau de l’étude, sur la montée des islamismes et sur les nouvelles mouvances apparues en contexte postrévolutionnaire. Stéphane Lacroix et Ahmed Zaghloul Chalata s’intéressent dans un premier temps au salafisme révolutionnaire, né au cœur de l’action protestataire et qui s’est rapidement mué en un acteur important du jeu politique égyptien. Guidé par Abou Isma’il, figure respectée et favorite jusqu’à son éviction de la course présidentielle par ses opposants, le mouvement perd de son influence en perdant son représentant. Il se scinde rapidement entre pro et anti-Morsi au moment de sa destitution, ce qui les affaiblit et les place dans une situation de restructuration difficile, bien qu’ils restent influents.

Ismail Alexandrani étudie ensuite la production du terrorisme dans le Sinaï, cette région souffrant d’une situation économique et sociale faible, libérée de l’occupation israélienne depuis 1982 mais qui subit les violences de la police issues des politiques mises en œuvre par Moubarak à partir de cette date. Les révoltes de la région n’ont donc pas suivi la ligne pacifique de Tahrir, puisqu’elles ont été animées par ces décennies de marginalisation. L’entrée en scène de l’armée le 29 janvier 2011 marque l’espoir pour les populations, pour qui l’armée reste le symbole de la libération et du départ des israéliens ; mais sa présence n’empêche pas la montée des islamismes, attisée par le maintien d’une attitude d’hostilité à l’encontre d’Israël, d’autant que, rapidement, l’armée déçoit. La chute de Morsi et l’arrivée au pouvoir d’al-Sissi sont d’ailleurs synonymes de violence et de répression de la part de l’armée dans la région, renforçant l’engagement des djihadistes, qui partent aujourd’hui gonfler les rangs de l’organisation État islamique en Syrie.

Les partis islamiques ne sont cependant pas les seuls mouvements actifs au cœur de la révolution. Nadine Abdalla revient sur le développement des mobilisations sociales et syndicales depuis le 25 janvier, en réaction aux politiques économiques libérales du gouvernement d’Ahmed Nazif sous la présidence de Moubarak. La révolution ouvre de nouvelles opportunités au mouvement syndical, qui tente de s’institutionnaliser dans la période de transition qui suit la chute de Moubarak. La structuration et la légalisation de ces mouvements se révèle néanmoins difficile, et la fluidité politique des premiers mois amènent rapidement les structures syndicales institutionnalisées à adopter des positions plus « conservatrices » (p. 251) que celles de la rue, n’améliorant finalement aujourd’hui qu’à faible échelle la condition des ouvriers.

Gaétan du Roy s’intéresse à une autre minorité qui a tenté d’affirmer son identité au sein de l’espace public au cœur de la révolution : les coptes. L’analyse est menée à partir de l’étude du rapprochement inattendu de deux courants identitaires coptes généralement en oppositions, réunis à la faveur des mobilisations : l’activisme militant qui s’accompagne « d’une sorte d’ethno-nationalisme faisant de la tradition copte l’essence de l’égyptianité » (p.254), et un mouvement de type charismatique qui « se projette davantage dans un espace de sens chrétien transnational et prône un rapprochement entre coptes, catholiques et protestants égyptiens » (p. 255). Les incidents meurtriers d’Imbaba et de Maspero invitent ces deux factions à rejoindre les révolutionnaires, convergeant dans leur choix d’affirmer leur identité chrétienne dans l’espace public, affichant aussi par là une ouverture de leur identité solidaire avec les musulmans libéraux. Depuis la chute de Morsi et les représailles à l’encontre de tous types d’extrémismes religieux dont les coptes sont aussi victimes, les défis demeurent aujourd’hui lourds à relever ; la révolution, cependant, semble avoir permis de repenser le lien communautaire pour la jeune génération des classes moyennes et supérieures éduquées.

Dans la dernière étude de cette troisième partie, Roman Stadnicki questionne l’évolution des politiques menées en matière d’urbanisme. La révolution a en effet marqué un coup d’arrêt aux projets urbains du « Grand Caire 2050 », qui s’occupait de l’aménagement de ce qu’il nomme la « ville formelle », en distinction avec la « ville informelle » qui, aux lendemains de la révolution, est victime d’une spéculation immobilière dramatique. Le débat sur l’urbanisme – logement, transport, démocratie locale – a été pris en compte par les Frères musulmans au pouvoir mais n’a pas connu d’amélioration majeure depuis la chute de Moubarak. L’arrivée de l’armée au pouvoir et la construction de nouveaux murs pour renforcer la sécurité du centre-ville du Caire a bloqué le développement des infrastructures et favorisé le développement des quartiers informels, « profondément lié à la nature autoritariste d’un régime politique, dans lequel les inégalités urbaines sont d’abord le résultat de pratiques clientélistes et ségrégatives vis-à-vis des classes populaires » (p. 281). L’inconstance du discours politique fait monter les tensions sociales jusqu’en 2014, et de nouveaux espaces, notamment sur internet, donnent la parole aux habitants et alimentent les activismes : « l’attente dans les quartiers populaires est immense » (p. 290), faisant de l’urbanisme un enjeu principal du travail attendu des politiques locales.

L’ouvrage s’achève en annexe sur une série de biographies des principaux acteurs en présence : Tewfik Aclimandos s’intéresse à l’actuel président Abd al-Fattah al-Sissi et Hamdin Sabbahi ; Marie Vannetzel à Mohammad Morsi ; Stéphane Lacroix à Khayrat al-Chater et Yasser Bourhami.

Conclusion

Cette étude, qui « pour la première fois rend compte des dynamiques en cours dans le pays depuis l’irruption révolutionnaire », comme le note l’éditeur, dresse un portrait d’une Égypte parfois difficile à appréhender en raison de la fermeture de certains domaines par les protagonistes (l’évolution du salafisme ; la montée du terrorisme au Sinaï) et d’une révolution qu’il s’est agi d’analyser avec des outils conceptuels rigoureux qui permettent de mesurer la complexité de la situation sur le terrain. La multiplicité des points de vue et des domaines de recherche travaillés offre par ailleurs plusieurs angles d’approche de cette société complexe, qui rend plus appréhendables les différents problèmes qui se posent à la société égyptienne actuelle.

Bernard Rougier, Stéphane Lacoix (dir.), L’Égypte en Révolutions, Presses Universitaires de France, collection Proche-Orient (dirigée par Gilles Kepel), 2015, 328 pages.

Pour en savoir plus :
- Le site des Carnets du CEDEJ : http://egrev.hypotheses.org/
- Entretien de Mediapart avec Bernard Rougier à l’occasion de la sortie de L’Égypte en Révolution, 1er février 2015 : http://www.mediapart.fr/journal/international/100215/bernard-rougier-malgre-la-repression-un-retour-lordre-est-impossible-en-egypte?onglet=full

Publié le 24/03/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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