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Par Florence Somer Gavage
Publié le 10/04/2020 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Le livre des sept vizirs

Ce Sindbād du folklore oriental, qu’il soit marin ou terrien, a éclipsé une collection d’histoires d’origine moyen-perse intitulée Sindbādnāma, traduite en arabe aux environs du 8ème siècle puis mise en vers par Abān al-Lāhiqī alors que la version originale moyen-perse continuait d’exister. A partir du 10ème siècle, le texte original se perd et subsistent les versions ornementées et personnelles de différents auteurs, dont Zahīrī al Samarqandī qui l’a traduit en persan moderne agrémenté de poèmes, de proverbes, de hadiths et d’éléments coraniques, métamorphosant le texte original en une suite de 34 histoires convenant à la cour de Samarkande qu’il servait. C’est cette version du 12ème siècle qui nous est parvenue sous le nom de Sinbdādnāma (3) ou Livre des sept vizirs. Faute de pouvoir mesurer la distance exacte qui le sépare du livre original en moyen-perse, car Zahīrī ne mentionne pas les ajouts et les déplacements effectués, nous pouvons isoler des concepts philosophiques et historiques antérieurs au 10ème siècle, issus du milieu zoroastrien de l’époque sassanide et parmi eux, les mythes cosmogoniques et cosmologiques.

L’histoire raconte le destin d’un jeune prince iranien qui, à l’âge de douze ans, est mis entre les mains de sages, choisis parmi 7 000 philosophes, destinés à le guider et lui enseigner les qualités requises par sa future tâche de souverain. Dix ans de tentatives d’apprentissage passent, sans laisser aucune empreinte sur le prince. Les sept sages vizirs du roi élisent alors Sindbād, le plus savant d’entre eux, pour éduquer le prince. Il doit l’instruire pendant six mois, puis le présenter à la cour à une date déterminée par les prescriptions des astrologues royaux.

Au jour dit, l’étoile du destin du prince indique qu’il doit se taire pendant sept jours, sinon il serait en grave danger. Le prince entre dans la cour et le maître, craignant d’être puni, s’éclipse. Une des concubines préférées du roi, qui est amoureuse du prince, tente de le conquérir, mais en vain. La belle-mère du prince, souhaitant l’évincer du pouvoir, l’accuse d’avoir tenté de la violer. Le prince, voué au silence, est condamné à mort. Sa vie est sauvée par les sept sages, qui se relaient, avec la femme préférée du roi, pour raconter au monarque en place des histoires visant à obtenir un sursis d’exécution pendant sept jours avec des contes moraux tandis que la concubine jalouse raconte entre-temps des histoires destinées à contrebalancer celles des sages. Le huitième jour, le prince, qui s’est tu jusqu’alors, parle pour sa propre défense, et la concubine est reconnue coupable.

Littérature et théologie

Initialement, le thème central de ces histoires semble mettre en garde le lecteur contre l’intelligence, l’astuce et le manque de loyauté des femmes. L’historien Yaʿqūbī (m.897) décrivait le texte comme le makr al-nisā’ (la malveillance des femmes). Mais dans la version de Zahīrī, seules huit histoires se centrent sur la personnalité des femmes et quatre d’entre elles mettent en exergue leur piété et leur fiabilité. De toute évidence, l’intérêt premier de ce texte questionne un spectre bien plus large qu’une mise en garde misogyne. Le Grand Vizir Sindbād de Mansura est au centre du récit, son narrateur et le porte-parole de son principe moral et politique. L’histoire dit que son action sauve la dynastie des Samanides (819-999) d’une rébellion éminente et de l’effondrement, ce qui le propulse au centre du cercle vertueux qui mêle pouvoir temporel et prédictions divines, royauté et religion, les dieux s’exprimant par l’entremise du mouvement des astres dans le ciel habité par les constellations zodiacales.

Ce conte moral et politique persan suit, comme une série d’œuvres littéraires qui lui sont contemporaines, un schéma particulier inspiré d’une cosmologie proprement iranienne.

Mythe cosmologique Zurvaniste

Cette secte zoroastrienne pense que le temps (Zurvan) est un dieu infini. Placé au sommet de la hiérarchie divine, il est celui qui engendra, dans un moment d’hésitation sur la nécessité d’offrir des sacrifices, deux jumeaux antagonistes. Le premier, Ohrmazd, le principe du bien, vivant dans le domaine de la lumière éternelle, créa le mēnōg, le stade immatériel du monde. Le second, Ahriman, le principe du mal, plongé dans l’obscurité, séparé de son frère par une barrière réputée infranchissable car gardée par la divinité de la vacuité Vāyu, ne créa rien. Pourtant, après 3000 ans de règne sans partage d’Ohrmazd, Ahriman et ses généraux démoniaques trouvèrent la brèche pour entrer dans le monde immatériel et polluer la création ohrmazdienne. Ohrmazd propose à Ahriman un combat limité à 9000 ans et crée le gētīg, le monde matériel, dans lequel il enferme Ahriman le temps que durera ce combat (4) pour lui donner un terrain d’affrontement sans que les puissances maléfiques puissent entacher le monde mēnōgien. Ohrmazd crée également les sept Amesha Spenta, les immortels bienfaisants, auxquels il confie la garde de ce monde terrestre. Shahrēvar, la bonne souveraineté, prend la forme du ciel de métal qui entoure la terre ; Hordād, la perfection spirituelle, est l’eau qui remplit la moitié inférieure du globe terrestre ; Spandārmand, la dévotion sacrée est la terre ; Amurdād, l’immortalité, est le noumène des plantes ; Vahman, la bonne pensée, est l’origine des animaux, Ardvahist ; la meilleure rectitude, est le feu.

Mais après 3000 ans, Ahriman réussit à creuser un trou dans la limite terrestre et pollue le mēnōg, les eaux, les plantes, tue le bœuf primordial et Gayōmard. Il noie le feu sacré dans la fumée, étend son être obscur sur le monde entier dont il prend la gouvernance pour 3000 ans à son tour. Ohrmazd parvient à sauver les graines des plantes et les prototypes de sa création qu’il cache dans une des planètes, le temps de ce long hiver (zemestān) en attendant le moment où, armant ses créatures, il reviendra sur terre pour engager le combat final avec les soldats d’Ahriman. Pour permettre ce retour des forces ohrmazdiennes, il faut neutraliser le pouvoir d’Ahriman. Dans la tradition iranienne reprise par le Shahnāmeh, un jeune roi issu de la dynastie mythique des Pishdadides, Ferēdūn, réussit à enchaîner Ahriman, qui a pris la forme du démon Zahhāk, dans le mont Damāvand. Le retour des êtres lumineux dans ce combat inaugure l’état de mélange (gumēzišn) des forces du bien et du mal. C’est dans ce monde que nous vivons aujourd’hui en attendant la fin des temps, l’apparition des sauveurs et la rénovation du cycle chiliastique de 12 000 ans.

Influence de la cosmogonie zurvanite dans le Sindbādnāma

Yakī būd yakī nabūd, ghayr az khodā īch kas nabūd. (« L’un était, il n’y avait personne, personne d’autre que Dieu n’était » (5)). Cette phrase qui introduit le Sindbādnāma et une grande partie des contes persans est influencée par la vision du début des temps où Zurvan préexistait à toute chose.

Les mêmes contes persans continuent ensuite par la formule de salutation « be-nām-e khodāvand-e jān o kherad » (6), dans la continuité de la seconde phase ontologique où de l’Un (khodāvand), naissent simultanément la conscience divine et l’âme universelle (la Conscience divine, kherad) et la Psyché (l’Âme universelle, jān).

Enfin, avant que ne soit proprement développé le thème que l’auteur souhaite aborder, un chapitre cosmogonique figure souvent en préambule. Cette première partie rappelle la genèse du monde ; la prééminence du principe premier, la construction de l’intellect universel, des âmes universelles, des étoiles, des quatre éléments, des minéraux, des plantes, des animaux etc… suivant un schéma néoplatonicien auquel sont intégrés les éléments caractérisant l’antique religion iranienne.

Les éléments de cette rivalité mythique sont présents dans les sept contes du Sinbdādnāma que racontent les sages pour justifier de la légitimité et de l’élection du jeune prince, liant la souveraineté juste à la prophétie.

Chaque personnage du conte est étroitement associé à un protagoniste de l’histoire du monde.

Le roi, d’un âge indéterminé, est l’avatar de Zurvan. Le début de cette histoire s’inspire de l’état initial du monde qui commence alors qu’il engendre le Prince, destiné selon les astrologues royaux, à renverser l’adversité et ramener la justice dans le monde. Au même moment, il s’allie à la concubine néfaste qui répand le doute et l’obscurité. Les années d’instruction du jeune prétendant au trône qui ne donnent apparemment pas de fruit sont à mettre en relation avec le temps nécessaire pour la construction du monde gētīg afin de constituer une arène pour le combat à venir. Alors que les choses sont mises en place, l’instruction et son application peuvent commencer. Une première phase d’observation nécessaire réduit le principe au silence et laisse les sept sages le défendre alors qu’il assiste au débat et comprend comment y mettre fin.

L’assemblée des sept sages pourrait représenter les sept Amesha Spentas mais si tel est bien le cas, Sindbād, le plus sage d’entre eux, devrait être associé à Ohrmazd, le dieu créateur, ce qui est impossible. Ce problème de rapprochements explique que dans certaines versions de l’histoire, les sages soient au nombre de 6. Dans la version de Zahīrī, les sages ne sont pas la représentation des immortels bienfaisants mais sont liés aux sept planètes, suivant une tradition mésopotamienne. Pour apporter leurs soutiens au prince, elles se positionnent dans le ciel afin de faire ressortir leurs bienfaits. La Lune apporte sagacité ; Mercure la contemplation et l’intellect ; le Soleil, la lumière ; Vénus la splendeur et la célébrité ; Mars la capacité de gouvernance et de fédération ; Saturne la détermination ; Jupiter la chance et le xwarrah qui sied au dirigeant juste.

La concubine jalouse est l’avatar d’Ahriman qui est battu au moment auspicieux déterminé par les astres. Quant au prince promis au brillant avenir après avoir triomphé des dangers, il est l’incarnation du roi Fereydūn, souvent appelé Frēdōn, né pour défier et combattre Ahriman, transformé en Zahhak, avec l’aide d’Ohrmazd dans le Šahnāmēh de Ferdowsi.

Migration et pollinisation

Après sa longue traversée linguistique du moyen-perse vers le sanskrit, l’arabe, le persan, le syriaque et le grec, le Sinbdādnāma était connu sous le nom de livre de Sindibād, et a été traduit du grec au latin au 12eme siècle par Joannes de Alta Silva, un moine de l’abbaye de Haute-Seille près de Toul, qui lui donne le titre de Dolopathos. En 1210, un trouvère nommé Herbers le requalifie de Li Romans di Dolopathos. Parallèlement paraît une autre version française, Li Romans des sept sages, qui sera basée sur un autre original latin, tout comme des versions allemandes, anglaises et espagnoles qui prennent chacune pour modèle une version latine différente du texte, donnant à voir des variantes symboliques de croyances, culture et temporalité d’écriture. Pour qu’une telle transmission existe, il faut un accord philosophique, dont celui de donner raison au silence face aux calomnies et laisser la sagesse prendre la défense des valeurs éthiques et morales du héros, investi depuis sa naissance d’une tâche civilisatrice.

L’histoire millénariste de l’Iran s’est transmise à travers l’espace et le temps au fil des récits qui se sont construits en s’en inspirant et influencé l’histoire des peuples qui les ont incorporés à leur folklore oral et littéraire. Son voyage prend aujourd’hui des détours de réécriture étonnants. La saga du « Seigneur des Anneaux » de J.R.R.Tolkien reprend, elle-aussi, le combat cosmogonique d’Ohrmazd et d’Ahriman et déguise le jeune roi zoroastrien choisi par les astres pour vaincre le principe du mal en un petit hobbit, nommé Fredon comme lui, destiné à combattre le Seigneur du Mordor pour qu’advienne une nouvelle ère lumineuse et juste, sous la protection du principe du Bien et de ses généraux, les membres de la communauté de l’anneau.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- La publication des Mille et une nuits dans l’Europe de l’orientalisme premier
- Jean-Claude Garcin, Pour une relecture historique des Mille et Une Nuits. Essai sur l’édition de Bulâq
- Histoire, société et justice dans les Mille et Une Nuits Compte-rendu de lecture du chapitre « Les Mille et Une Nuits » d’Aboubakr Chraïbi, in Patrick Boucheron (dir.), Histoire du monde au XVe siècle

Notes :
(1) Voir le précédent article « La Muse des Nuits ».
(2) https://archive.org/details/supplementalnigh05burtiala/page/n9/mode/2up
(3) Voir http://titus.uni-frankfurt.de/texte/etca/iran/niran/npers/sindbadx/sindb.htm
(4) Pour trouver un lieu de préservation du monde immatériel, le crée comme terrain d’affrontement et dans le même temps crée les AS. Le monde a été créé comme terrain d’affrontement du bien et du mal.
(5) Le traducteur francophone rendra cette expression par l’idiome « il était une fois », privant le lecteur d’une dimension cosmogonique propre à une synthèse religieuse et philosophique particulière.
(6) Variante sans rime : kherad o jān ; en arabe ’aql wa nafs.

Quelques liens :
Blakely Speer M., Foehr-Janssens Y., Le roman des sept sages de Rome, Champion classiques, Honoré Champrion, 2017.
Browne E., A Literary History of Persia (1902-1924), Cambridge University Press, 2009.
Bogdanovic D., Zahiri de Samarkand, Le Livre des sept Vizirs (Sendbâdnameh), Paris, Sinbad, 1986.
Zakeri M., Sinbdādnāma : A Zurvanite Cosmogonic Legend ?, in Herzig E., Stewart S.,
Early Islamic Iran, IB Tauris, 2012.

Publié le 10/04/2020


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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