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Sinan Antoon, Seul le grenadier
Article publié le 13/04/2018

Compte rendu de Chakib Ararou

Le Prix de la littérature arabe décerné par l’Institut du Monde Arabe a récompensé en 2017 Seul le grenadier (2010), publié aux éditions indbad/Actes Sud, et son auteur, l’Irakien Sinan Antoon, à la tête d’une œuvre déjà riche de quatre romans et quatre recueils de poésie. Professeur à la New York University, traducteur reconnu de poésie arabe moderne vers l’anglais (Mahmoud Darwich, Sargon Boulus, Badr Chakir Al-Sayyab), Sinan Antoon s’est également essayé au cinéma documentaire avec About Baghdad (2004), carnet d’un retour au pays natal en pleine seconde guerre du Golfe pour celui qui l’avait quitté au commencement de la première, en 1991. Il anime enfin la revue en ligne Jadaliyya, véritable vivier intellectuel pour les arabisants des États-Unis et d’ailleurs.

Le talent protéiforme de Sinan Antoon s’épanouit dans ce récit qui allie la subtilité métaphorique à la justesse de description d’un Irak éventré par trois conflits successifs, de 1980 à nos jours. Le roman, entrecoupé de descriptions de rêves, serpente à travers les grandes dates de la tragédie irakienne pour interroger le rapport à la mort d’une société traumatisée par la violence. Il fait droit, au passage, à la grande tradition moderne des arts plastiques à Bagdad, et notamment à la figure de Jawad Saleem. Le protagoniste, Jawad Kazim, en fait son modèle et aspire à la vie de sculpteur, tandis que son père, laveur rituel de cadavres, tente de le ramener dans son giron.

La trame du rite

Au cœur du récit, situé dans un quartier chiite de la capitale, se niche en effet le conflit intime entre une tradition familiale, la charge héréditaire de laveur de dépouilles exercée par le père de Jawad, et une passion pour le dessin et la sculpture éclose dans les cours d’éducation artistique de l’école irakienne. Le rituel réservé aux défunts est décrit avec une délicatesse et une force d’évocation qui en font un morceau d’anthologie de la littérature arabe contemporaine :

À l’aide d’une petite cuillère, mon père préleva une mesure de camphre dans une boîte et la versa dans un récipient. Il s’approcha de la table, en oignit le front du défunt, le bout de son nez, ses joues, son menton, ses paumes, ses genoux et ses gros orteils ; les sept points du corps qui touchent le sol durant la prosternation. (…) Il serra les cuisses du défunt l’une contre l’autre et enroula le tissu deux fois autour. (…) Le mort paraissait tel un enfant emmailloté mais dépourvu de mouvement et de pleurs (1).

Ce cérémonial, restitué par le romancier en gestes comme en mystique, séduit l’enfant puis le jeune homme autant qu’il le révulse. Il ponctue le roman à mesure que les guerres charrient leur lot de morts. Amir, jeune médecin et aîné de la famille, ouvre le cortège des défunts à la bataille d’al-Faw en avril 1988, à la fin de la guerre qui oppose la République islamique d’Iran de Khomeiny aux troupes de Saddam Hussein depuis 1980. Jawad s’exerce au dessin en regardant travailler son père, et cherche dans cette vocation une échappatoire au service des morts. Aux Beaux-Arts de Bagdad, il développe une passion pour Giacometti et ses sculptures dont surgissent un être humain « plongé dans la brume », qui « part de l’inconnu pour aller vers l’inconnu (2). » Le lecteur songe aux belles pages de Genet sur le sculpteur et sa quête de la blessure singulière de chaque homme, patiemment recherchée à l’abri de tout misérabilisme : l’esthétique de Sinan Antoon, qui nous fait peut-être là un clin d’œil, procède en droite ligne de cet esprit (3).

Des blessures, Jawad n’en a que trop : la perte de son frère puis d’un père désespéré par son refus de perpétuer de la tradition familiale, l’interruption brutale de sa relation avec Rim, fille de la bourgeoisie de Bagdad atteinte d’un cancer précoce. En cause, la pollution due à l’utilisation d’uranium appauvri pendant la première guerre du Golfe (1990-1991), dans les combats qui suivirent l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. La maladie de Rim la pousse à quitter l’Irak pour se soigner en Jordanie. En fait d’art, le voilà rendu à peindre les façades de maisons cossues des beaux quartiers de Bagdad, avant de se résoudre à reprendre le métier familial. Le rituel reprend ses droits, et avec lui la religiosité décrite avec tendresse toute au long du roman, dont le personnage se découvre imprégné en dépit de son athéisme ferme. L’expédition à Nadjaf, en pleine guerre de 2003, pour enterrer le père de Jawad au plus près des lieux saints chiites, est prétexte à un tableau poignant des usages de la communauté majoritaire du pays, restitués par Sinan Antoon avec ce qu’il faut de distance et d’épure pour laisser le lecteur s’y déplacer à sa guise. À l’image de son personnage balbutiant de l’anglais aux soldats américains pour passer les check-points avec le cercueil du père, le romancier – issu de la communauté chrétienne d’Irak – se fait traducteur de cet imaginaire religieux qui lui est étrangement familier (« extime », dirait Lacan) avec une rare élégance.

Générations sacrifiées

Hanté par les métaphores aquatiques, sous le signe de la sourate Luqman où Allah « fait descendre l’ondée (4) », le roman se résume dans cette réflexion du protagoniste : « Ma petite histoire, que j’ai voulue différente, a été engloutie par la grande histoire (…). Ma petite rivière, que j’ai voulue pleine de couleur et de vie, a été forcée, en suivant ses courbes et ses méandres, d’abandonner ses couleurs pour qu’elles se fondent toutes dans le grand fleuve qui emporte tout vers la mort (5). » Peintre manqué ramené au métier de son père par l’effondrement de la société irakienne, Jawad exprime la trajectoire brisée d’une génération, née dans les années 1970, dont la vie toute entière semble avoir été moulée par et pour la guerre.

En contrepoint, l’échec de la génération précédente est exprimé par la figure de l’oncle Sabri, ancien officier communiste exilé en Allemagne, qui vit l’humiliation de sa vie en rentrant en Irak en 2003, après le renversement du régime de Saddam Hussein par l’armée américaine. Sabri est alors accueilli à l’aéroport de Bagdad par le cinglant « Welcome to Iraq ! » d’un officier américain. Il découvre ensuite les décombres d’une ville quittée en plein essor économique, dans les années 1970, et qu’il peine désormais à reconnaître. À cette génération contrainte à l’exil répond celle du narrateur, que l’université ouvre aux arts et aux littératures du monde entier et qui finit pourtant par n’avoir plus d’ailleurs que l’étroite lucarne d’un écran de cyber-café par laquelle lire « ce que le monde [dit] de notre perpétuel désastre (6). »

Le service militaire obligatoire l’amène à faire l’expérience des armes juste après la première guerre du Golfe. Il assiste alors impuissant à la mort de son camarade de régiment, Bassim, tué par une bombe en 1992. Sinan Antoon préfère à la stricte chronologie la multiplication des réminiscences, le visage d’un mort sur la table de la salle de lavage faisant signe vers celui de Bassim, les morts appelant les morts pour happer le lecteur dans la spirale infernale de cet Irak détruit et destructeur de toute aspiration individuelle. Le collectif n’en mène pas plus large, comme le montre le tableau d’un militantisme exsangue qui échoue à se faire entendre dans le bref moment d’espoir qui suit la chute de Saddam Hussein avant de disparaître dans le chaos ambiant. Ne reste, là encore qu’à s’en remettre au rituel et à exécuter, une fois de plus, les gestes d’usage dus aux disparus.

Parallèlement, la montée du confessionnalisme sectaire après 2003 constitue la trame de la deuxième partie du texte : le repli est tel qu’un quartier de Bagdad devient terre étrangère pour un autre. Le roman ouvre pourtant des brèches lumineuses dans ce noir tableau du pays lorsqu’y surgit le quotidien : cuisine, chansons qui scandent les jours, celles notamment des grandes interprètes féminines (Salima Mourad, Zouhour Hussein), planches de salut pour un monde mutilé.

Un sens à la mort

Le rapport à la mort semble se dégrader au fil du roman, quand les martyrs célébrés de la guerre Iran-Irak font place aux morts absurdes de l’embargo puis au déchaînement de brutalité qui saisit la société toute entière à partir de 2003. Plus encore que la multiplication des victimes, l’arbitraire des massacres saisit dans cette guerre civile post-2003. Un personnage-clé du roman, Jamal al-Fartoussi, incarne cette escalade : traumatisé par la guerre de 1991, il dédie sa vie à la collecte des corps d’anonymes abandonnés dans Bagdad. Le chapitre 29 offre un long récit glaçant de l’insurrection réprimée de Bassora après le retrait des troupes irakiennes du Koweït. Jamal al-Fartoussi met cependant le sommet de l’horreur au présent : « Chaque fois que je me dis que les êtres humains ont atteint le niveau le plus bas de la décadence, je découvre qu’ils peuvent tomber encore plus bas. Le nombre de cadavres jetés dans les dépotoirs et à la périphérie de Bagdad, ou que les gens pêchent comme des poissons dans le fleuve, a doublé ces derniers mois. Même les morts ne sont pas épargnés, mon frère. Ils piègent les cadavres, maintenant (7). » La collaboration de Jawad le laveur avec Jamal al-Fartoussi est l’occasion d’une terrible galerie de portraits de mutilés qui rappelle au lecteur européen les atrocités de la Première Guerre mondiale, telles que nous les rendent présentes les tableaux d’Otto Dix ou les livres de Dalton Trumbo (8).

Le grenadier du titre vient élever la réflexion au-dessus des charniers irakiens : l’arbre de la cour de la salle de lavage, qui croît grâce à l’eau des toilettes du père puis du fils, devient la métaphore de cette vie hantée et nourrie par la mort qui enferme le personnage et l’Irak tout entier. Résolu à quitter à son tour Bagdad pour la Jordanie, Jawad fait une dernière visite à l’arbre à la fin du roman pour méditer les décennies d’horreur qu’il vient de traverser : « Comme il est étrange, cet arbre ! Il boit les eaux de la mort depuis des décennies et tous les printemps, il se couvre encore de nouvelles feuilles, fleurit et porte des fruits. Est-ce pour cela que mon père l’aimait beaucoup ? » Le fruit du grenadier, qui contient la promesse du paradis selon le hadith prophétique, figure le mince espoir auquel le pays se raccroche, et dont Jawad finit par se défaire pour lever l’ancre, emportant l’expérience de la mort et saisissant enfin qu’elle façonne toute vie humaine.

Voilà donc, à travers Jawad, trente ans de tragédie irakienne campés sans complaisance sous leur aspect le plus tragique, sans qu’une seule fois l’auteur ne cède au mélodrame. Dans un entretien à Jadaliyya, il nous invite à passer outre le saut que représente le traitement du milieu chiite irakien par le chrétien d’origine qu’il est, et à lire l’ouvrage comme un roman et rien de plus (9). Puisse le lecteur y trouver, en plus du précieux tableau d’un pays martyrisé par son histoire, le témoignage de vie qui fait la dignité de toute littérature.

Sinan Antoon, Seul le grenadier [2010], traduit de l’arabe par Leyla Mansour, Sindbad/Actes Sud, coll. « La Bibliothèque Arabe », 2017

Un deuxième roman de Sinan Antoon paraitra en mai 2018. Il s’intitule Ave Maria (Ya Mariam, 2012) et la traduction est de Philippe Vigreux. https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/ave-maria

Notes :
(1) Sinan Antoon, Seul le grenadier [2010], traduit de l’arabe par Leyla Mansour, Sindbad/Actes Sud, coll. « La Bibliothèque Arabe », 2017, p.38-39.
(2) Ibid., p. 80.
(3) Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti [1958], Paris, Gallimard, coll. « L’Arbalète », 2007.
(4) Sourate Luqman, verset 34, cité par Sinan Antoon, op. cit., p. 204.
(5) Ibid., p. 212.
(6) Ibid., p. 175.
(7) Ibid., p.205.
(8) Voir Dalton Trumbo, Johnny s’en va-t’en guerre [1939], traduction d’André Picard, Actes Sud, coll. Babel, 2004.
(9) « New Texts Out Now : Sinan Antoon, The Corpse Washer », Jadaliyya, 25 septembre 2013. http://www.jadaliyya.com/Details/29556/New-Texts-Out-Now-Sinan-Antoon,-The-Corpse-Washer

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