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SPECIAL CRISE AU MAGHREB ET AU MOYEN-ORIENT : BAHREÏN
Article publié le 22/02/2011

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin

Bahreïn, sous tutelle britannique du XIX ème siècle à son indépendance le 15 août 1971, est une monarchie constitutionnelle gouvernée par la dynastie sunnite al-Khalifa depuis 1783. Sa population s’élève à 1,1 millions d’habitants, dont 529 446 nationaux, l’autre partie de la population étant principalement d’origine indienne et asiatique. 70% de la population de Bahreïn est chiite. La population chiite de Bahreïn se considère dans sa grande majorité exclue des domaines politiques et administratifs, et de l’emploi du secteur privé.

Bahreïn est confronté depuis le 14 février 2011 à des mouvements de contestation populaire, les manifestants demandant des aides afin de faire face au chômage et des réformes démocratiques (retour à la Constitution de 1973).

Sur le plan géostratégique, les mouvements de contestation à Bahreïn sont suivis par les Etats-Unis, qui demandent au gouvernement d’éviter le recours à la force : le Quartier général américain de la Cinquième flotte de l’US Navy est basé à Bahreïn. Cet Etat est un allié des Etats-Unis.

Historique de Bahreïn

La monarchie héréditaire des al-Khalifa provient de la tribu des ‘Anâza, et de celle des Amârâ au sein du clan des ‘Utûb. Les al-Khalifa sont sunnites. Au XVIII ème siècle, à la suite d’une crise de succession avec une autre branche du clan ‘Utûb, les al-Sabâh, sur le Koweït, les al-Khalîfa quittent Koweït pour Zubâra (au Qatar actuel), puis pour Bahreïn en 1783 qu’ils envahissent et où ils s’établissent. Sur ce territoire vivent les bahârna, population arabe à majorité chiite. Sur le plan diplomatique et politique, des traités d’alliance sont signés avec les Britanniques et les émirats de la côte. Un traité est signé en 1892 avec Bahreïn, mettant le territoire sous tutelle britannique et s’appuyant sur la famille régnante dont le pouvoir devient héréditaire. Au XX ème siècle, le pétrole est découvert et exploité à Bahreïn en 1930. Selon Fatiha Dazi-Héni, ces deux évolutions (tutelle britannique jusqu’en 1971 et découverte du pétrole) modifient « le système d’autorité en créant une bureaucratie fondée sur une centralisation du pouvoir, et en transformant l’ordre économique et l’organisation sociale qui lui sont associés (…) : groupes tribaux sédentaires autonomes vivant du commerce et de l’industrie des perles ainsi que de l’agriculture » [1].

Au XX ème siècle, la question de la Palestine influence les élites de Bahreïn. En lien avec le mandat britannique et le plan de partage de la Palestine de 1937, les élites marchandes de Bahreïn constituent une opposition à la famille régnante et aux Britanniques. Cette élite revendique une démocratie dans laquelle elle pourrait conduire ses affaires et développer ses intérêts. Mais cette contestation reste limitée.

De l’indépendance en 1971 à aujourd’hui

Le pétrole modifie considérablement le paysage social de Bahreïn. La population, à majorité rurale au début de la Seconde Guerre mondiale, est urbaine à 78% dans les années 1970. En parallèle, l’éducation se développe et une politique de grands travaux est mise en œuvre avec le recours à une main-d’œuvre provenant d’Inde et du Pakistan. L’Etat subvient également aux besoins de la population (services gratuits et aides matérielles). De fait, dans les années 1970, la société est ainsi structurée : la famille al-Khalifa et les tribus sunnites qui occupent des postes dans l’administration, en particulier dans le domaine de la défense et de la sécurité ; les professions libérales urbanisées, de toutes confessions ; les populations rurales, principalement chiites, vivant dans les banlieues des grandes villes.

La monarchie de Bahreïn est gouvernée de 1961 à 1999 par cheik Issa Ibn Salman al-Khalifa. Sous son règne, de 1972 à 1975, un bref régime parlementaire est mis en place, avec une assemblée élue en 1972 et une Constitution rédigée en 1973. Mais l’opposition bloquant souvent certains projets du gouvernement, l’assemblée est dissoute en 1975. En décembre 1992, le cheikh met en place un Conseil consultatif, premier organe représentatif depuis la dissolution de l’assemblée. Mais de 1994 à 1999, Bahreïn connaît la contestation populaire, qui est durement réprimée par les forces armées.

En 1999, le cheikh Hamad ben ‘Isa al-Khalifa accède à la tête de l’Etat à la suite de la mort de son père le 9 mars 1999. Ses deux orientations politiques sont le renforcement de la monarchie et la modernité. Pour ce faire, il s’entoure d’une équipe de jeunes spécialistes chargés de rédiger le projet de la Charte nationale. Selon Laurence Louër : « il s’agit d’instaurer une forme de participation politique, qui, en autorisant l’expression des griefs de la population, par des moyens pacifiques, permettra l’apaisement des conflits et, donc, l’installation d’un climat favorable à l’investissement étranger dont l’économie du pays, fondée sur les services, est étroitement dépendante. Réciproquement, les tensions politiques étant en grande partie liées à la crise économique, l’investissement étranger et le développement économique sont des préalables indispensables à la paix sociale » [2].

Plusieurs mesures sont ainsi prises. Des élections municipales sont organisées en août 1999 ; Cheikh Hamad ben ‘Isa al-Khalifa prend également plusieurs décisions politiques, mettant en évidence sa volonté de détente : annulation de la loi d’urgence mise en place en 1974, amnistie pour les prisonniers politiques. Mais cette politique de détente se heurte à une partie de la dynastie, « la vieille garde », notamment avec son oncle et Premier ministre depuis 1971, Khalifa ben Salmân al-Khalifa. Cette « vielle garde » bénéficie en outre de l’appui de la police et de l’armée. A la suite d’un référendum en février 2001 dont la participation s’élève à 98%, le projet de Charte nationale est approuvé, prévoyant que la monarchie constitutionnelle se substitue à la monarchie absolue, et qu’un Parlement composé de deux chambres soit mis en place. Cheikh Hamad ben ‘Isa al-Khalifa se proclame roi le 14 février 2002 et la monarchie de Bahreïn devient à cette date un royaume. Une Constitution est promulguée le 15 février, mais elle étend les pouvoirs du roi. Un Parlement composé de deux chambres est mis en place : la chambre des députés élue au suffrage universel pour les deux-tiers ; la chambre haute également appelée Majlis al-Shûra, dont les membres sont nommés par le roi, et dont le rôle est de contrôler les décisions de la chambre élue.

Si les réformes politiques sont approuvées en 2001 par la population, les choses changent en 2002, à la suite du renforcement du pouvoir de la chambre haute : l’opposition et les islamistes manifestent leur hostilité. En outre, le malaise social demeure, en raison des difficultés économiques que connaît le pays depuis les années 1990 : forte croissance démographique, diminution des ressources pétrolières, chômage. Les élections législatives d’octobre 2002 sont boycottées par l’opposition chiite et les islamistes, qui demandent le retour à la Constitution de 1973, alors dotée d’un vrai pouvoir législatif.

Sur le plan social, la dynastie au pouvoir est sunnite, et la population est à majorité chiite, de même que l’opposition. Comme le souligne Fatiha Dazi-Héni : « les premiers sont perçus comme les défenseurs du régime monarchique sunnite, les seconds comme les opposants refusant le principe même de consultation démocratique » [3].

En 2006, les élections législatives du 25 novembre et du 2 décembre sont remportées par l’Association de l’entente nationale islamique (AENI, opposition chiite) qui obtient 17 sièges sur 40. Les législatives de 2010 sont remportées 23 octobre par l’AENI et les candidats sunnites proches du gouvernement remportent avec 22 sièges lors du deuxième tour, le 30 octobre.

Situation économique et sociale

Si Bahreïn dispose de ressources en hydrocarbures, elles sont moins importantes que celles des pays voisins (22% de son PIB). Bahreïn diversifie dès 1990 son économie : activité bancaire, tourisme, exportation d’aluminium. C’est une place financière principale du Golfe (25% du PIB), qui compte 470 banques en 2010.

Aujourd’hui, le taux de chômage serait de 15% (il est estimé officiellement à 3% par le gouvernement). Le chômage des jeunes de moins de 25 ans, qui représentent 57% de la population, serait de 40%. Dans le secteur privé, les emplois sont le plus souvent peu qualifiés. Les Bahreiniens se heurtent en effet à la main-d’oeuvre étrangère, originaire en majorité d’Inde et d’Asie du Sud-Est, et qui occupe 65% du secteur privé (chiffre de 2001) [4].

Des réformes ont cependant été mises en œuvre par le gouvernement ces dernières années : réforme du marché du travail, création d’une assurance chômage, projet de prestations sociales (allocations familiales), retraites.

Au cours de ces derniers jours, en lien avec les mouvements populaires au Moyen-Orient, le gouvernement a décidé de verser à chaque famille 3000 dollars, à l’occasion du dixième anniversaire des réformes (Charte approuvée par référendum en 2001). A la suite des manifestations qui se sont développées depuis le 14 février à Bahreïn, réclamant la fin du régime, des réformes politiques et des aides pour résoudre le chômage, le gouvernement a pris des mesures afin de soutenir le prix des produits alimentaires et d’aider les familles dans le besoin.

Bibliographie :
Gérard Claude, L’Orient arabo-musulman, Manuel de géopolitique, Paris, Ellipses, septembre 2010, 431 pages.
Fatiha Dazi-Héni, Monarchies et sociétés d’Arabie, le temps des confrontations, Paris, Sciences Po les Presses, 2006, 363 pages.
Sous la direction de Rémy Leveau et Frédéric Charillon, Monarchies du Golfe, les micro-Etats de la péninsule arabique, Paris, La documentation française, 2005, 143 pages.
Presse : Le Figaro, Le Monde

[1Fatiha Dazi-Héni, Monarchies et sociétés d’Arabie, le temps des confrontations, page 237.

[2Laurence Louër, Démocratisation des régimes dynastiques : le modèle bahreinien en question, in « Monarchies du Golfe », page 111.

[3Fatiha Dazi-Héni, Monarchies et sociétés d’Arabie, le temps des confrontations, page 288.

[4Laurence Louër, Démocratisation des régimes dynastiques : le modèle bahreinien en question, page 120, in « Monarchies du Golfe ».

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