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Richard Labevière, La tuerie d’Ehden, ou la malédiction des Arabes chrétiens.
Article publié le 17/03/2010

Par Yara El Khoury

La femme qui figure en couverture de l’ouvrage de Richard Labévière s’appelle Kawkab. Elle porte le deuil interminable des femmes des montagnes du Nord Liban, le noir qu’elles portent jusqu’à la fin de leurs jours lorsqu’elles perdent un mari ou un fils. Elle a perdu deux fils, deux jeunes gens dans la fleur de l’âge, au cours de la tuerie d’Ehden, le 13 juin 1978. Par sa seule présence, elle dérange la quiétude des bons habitants du quartier chrétien d’Achrafieh qui, dans les librairies, ne s’attardent pas pour la dévisager, et passent en fuyant son regard percutant. Avec son visage sans artifice, ses rides creusées par des années qui n’ont pas atténué sa douleur, elle surgit d’un autre âge pour rappeler aux chrétiens du Liban une des pages les plus sombres de leur histoire récente.

En ce matin du mardi 13 juin 1978, un groupe de combattants des Forces Libanaises, commandé par Samir Geagea, prend d’assaut le village d’Ehden, fief d’été de la famille Frangié, grande famille suzeraine du Liban Nord. L’opération se solde par l’assassinat de Tony Frangié, le fils de l’ancien président Soleimane Frangié, son épouse Véra, sa fille Jihane âgée de trois ans ainsi que vingt-huit autres personnes. Dès que la nouvelle du carnage s’ébruite, les regards accusateurs se tournent vers la famille Gemayel, particulièrement Béchir Gemayel, dont les hommes ont mené l’attaque. Dès lors la rupture entre les Gemayel et les Frangié devient définitive, elle oblige les chrétiens du Liban à choisir leur camp. D’un côté comme de l’autre, une chasse à l’homme est engagée, étendant au sein de la communauté chrétienne le nettoyage ethnico-politique déjà opéré à l’égard des Palestiniens et des musulmans.

L’auteur sort du tréfonds de la mémoire cette tâche originelle, que les entreprises amnésiques n’ont réussi qu’à maquiller, mais jamais à effacer. Il s’attaque aux constructions mythiques qui ont perverti la réalité avec une rigueur toute policière. Derrière les mythes, il cherche à rétablir les faits. D’abord en faisant une reconstitution précise du drame, grâce aux témoignages des acteurs de la scène du crime, notamment les gens d’Ehden qui ont organisé la résistance aux abords de la résidence de Tony Frangié et aux confins du village. Ensuite en remontant aux sources du crime, servi il est vrai par un concours de circonstances totalement fortuit qui le met sur la piste …. du Mossad israélien. Là se trouve l’apport fondamental de l’ouvrage-enquête.

Ainsi, loin d’être un règlement de comptes qui aurait dérapé, la tuerie d’Ehden se révèle être une opération imaginée par la centrale du renseignement israélien afin de favoriser l’accession à la magistrature suprême du protégé d’Israël, Béchir Gemayel, à qui il est demandé de pacifier la frontière sud du Liban en signant un traité de paix avec l’Etat hébreu et en faisant régner un ordre exemplaire dans le pays du Cèdre. Sous cet éclairage nouveau, l’assassinat de Tony Frangié n’apparaît plus comme une bavure, mais un acte prémédité qui visait rien moins que la liquidation du principal concurrent de Béchir Gemayel dans la course à la présidence. Le secret de l’opération était partagé par une infime partie des assaillants et leur chef, Samir Geagea. Ce dernier est le choix principal d’Israël, l’homme que le Mossad a conseillé à Béchir Gemayel, tant il apparaissait comme l’agent idéal aux yeux des stratèges du crime. Issu d’une famille modeste du village de Bécharé situé à moins d’une vingtaine de kilomètres d’Ehden, il a de vieux comptes à régler avec l’orgueilleuse villégiature d’été et ses féodaux, les Frangié. Il est donc le seul capable de transgresser le code d’honneur des chefferies politiques libanaises qui interdit l’élimination physique des chefs entre eux, a fortiori s’ils appartiennent à la même communauté.

Au fil des pages, l’auteur déploie des preuves accablantes à l’encontre de l’actuel chef des Forces libanaises. La férocité de son réquisitoire nous porte à nous demander comment le livre a été autorisé à la vente au Liban, notamment dans les régions chrétiennes où Samir Geagea compte de nombreux sympathisants. Serait-ce parce que la lecture est une activité en voie de disparition dans ce pays, tout comme la langue de Molière ? Ou bien alors parce que la force du déni est telle chez les chrétiens libanais qu’il n’accorderont aucun crédit à la thèse avancée ?

Toujours est-il que le livre apporte une contribution importante en vue de la compréhension d’un événement charnière de la guerre du Liban. On peut regretter toutefois une certaine propension de l’auteur à prendre parti dans la querelle qui divise actuellement la classe politique du Liban. De plus, les derniers chapitres présentent des longueurs parfois préjudiciables à la qualité de l’enquête, et l’auteur se perd dans des considérations diverses sur l’actualité internationale, se lance dans une diatribe contre les administrations Clinton et Bush fils, et expose les débats franco-français de l’heure, notamment la manière dont le président Nicolas Sarkozy conçoit la liberté d’expression en France.

Il reste à accorder une mention spéciale à l’expression « Arabes chrétiens » empruntée à la perspicacité du politologue Georges Corm pour désigner les chrétiens du Liban. Son acuité historique a de quoi révulser les principaux intéressés. Le jour où ils reconnaîtront leur arabité, ils arriveront peut-être à mettre un terme à la malédiction qui les frappe depuis les générations, les entraînant fatalement vers des choix hasardeux et autodestructeurs. Ainsi, seulement, arriveront-ils à se libérer des fantômes du passé, ceux d’Ehden, de Safra, de Sabra et Chatila et toutes les autres pages d’un registre macabre.

Richard LABEVIERE, La tuerie d’Ehden, ou la malédiction des Arabes chrétiens, Ed. Fayard, Paris, 2009, 386 p.

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