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Retours géopolitiques sur trois ans de crise dans le Golfe (1/4) : le particularisme qatari, aux origines du conflit

Par Nicolas Klingelschmitt
Publié le 20/10/2020 • modifié le 05/11/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

This combination of pictures created on September 9, 2017 shows then-Saudi Defence Minister and Deputy Crown Prince Mohammed bin Salman (L) during a press conference in the capital Riyadh on April 25, 2016 ; and Qatar’s Emir Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani ® attending the 136th Gulf Cooperation Council (GCC) summit in Riyadh on December 10, 2015. The Qatari ruler called Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman to express interest in talks to resolve a three-month-old diplomatic crisis, Saudi state media said early on September 9, 2017.

Fayez Nureldine / AFP

Aux origines de la crise, des prodromes remontant aux Printemps arabes

D’aucuns font remonter la crise du Golfe à l’interprétation de la vague de mouvements populaires du printemps 2011 et la gestion qui en a été faite par les différentes puissances du Golfe, et en particulier par le Qatar qui, contrairement à ses voisins dans la région, a permis aux voix de groupes contestataires à tendance radicale de se faire entendre sur les ondes de ses médias. A l’inverse, Abu Dhabi et Riyad ont soutenu les régimes face à leurs opposants par crainte d’un effet domino qui aurait potentiellement pu générer des mouvements contestataires au sein de leurs États, tandis que Doha a tenté de surfer sur la vague des Printemps arabes en encourageant l’arrivée au pouvoir d’alliés partageant une vision d’un islam politique proche de celle de la famille régnante qatarie.
Des mouvements financiers en provenance de Doha ont en effet soutenu différents groupes aux visions religieuses conservatrices, notamment les Frères musulmans en Égypte, le Hamas à Gaza, et le parti politique Ennahda en Tunisie.
Sur le plan militaire, dans les années qui ont suivi les printemps arabes, le Qatar est accusé par les autres monarchies de la péninsule d’avoir soutenu des milices islamistes en Libye, et en Syrie [2]. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, en chefs de file des États s’opposant à la stratégie de soft power qatarie comme nous le verrons tout au long de cet article, ont quant à eux financé les troupes du Maréchal Haftar contre le gouvernement reconnu par la communauté internationale en Libye. Ils ont également soutenu indirectement la destitution de Mohamed Morsi en Égypte, membre des Frères musulmans et porté au pouvoir démocratiquement grâce à la formation inédite d’un parti politique créé par cette organisation, le « Parti de la Liberté et de la Justice » [3]. Le Qatar, pour sa part, entretient des liens avec les Frères musulmans, notamment en offrant asile à certains de leurs dirigeants à Doha ; « même si idéologiquement, le Qatar et les Frères musulmans ne sont pas proches, puisque les Frères ne sont pas wahabites contrairement aux Qataris, soutenir cette organisation est une manière pour l’Emir Tamim d’entretenir sa différence vis-à-vis des autres Etats de la région, en finançant ceux que les autres ne veulent pas financer » [4].
Ces différentes zones de conflits d’influence, politiques, idéologiques et économiques sont ainsi devenus des affrontements tantôt directs et tantôt par proxy pour les trois pétro-monarchies.

« Le 8e émirat » ou le particularisme entretenu par le Qatar

En remontant aux origines de la formation contemporaine des États du Golfe, la naissance même de l’émirat du Qatar en tant qu’État autonome est le fruit d’un « problème » : « quand les Emirats arabes unis ont été créés, ça a été à l’initiative de deux Emirats, Abu Dhabi et Dubaï, et l’idée de leurs princes également soutenue par l’Arabie saoudite voisine, était qu’ils soient 8, et que le 8e émirat des EAU soit le Qatar » [5]. Une idée que refuse catégoriquement, à l’époque, le père de l’Emir Tamim, Hamad : « les Qataris ont toujours eu l’idée, la conscience, qu’ils entretiennent, d’être différents » [6] et ce sur plusieurs plans.
Sur le plan des ressources stratégiques, le Qatar se distingue d’emblée « par le fait qu’il a peu de pétrole par rapport aux autres mais beaucoup plus de gaz ».
Sur le plan religieux, les Qataris appartiennent à la branche hanbalite du sunnisme, comme l’ensemble des États du Golfe, tout en ayant la particularité de se revendiquer wahabites, une particularité partagée avec les Saoudiens. Le conflit opposant la monarchie saoudienne et le Qatar n’est donc clairement pas du ressort du religieux : « ils ont la même vision de la religion musulmane » [7].
Paradoxalement, les véritables alliés de l’Arabie saoudite dans la région sont les Emirats arabes unis, « alors que religieusement et idéologiquement, ils sont plus proches du Qatar » [8].

Le particularisme qatari peut se concevoir comme une volonté d’exister en tant qu’entité autonome ; en 1996, la création par le Qatar de la chaîne Al Jazeera est une illustration de cette volonté d’autonomie et d’influence malgré l’envergure géographique et démographique modeste de l’émirat. Retransmise dans le monde entier et étant l’une des chaînes d’information les plus suivies du Moyen-Orient, celle-ci était dès son origine mal vue par les autres puissances régionales, l’Arabie saoudite en tête, qui n’acceptait déjà pas à l’époque l’idée d’Hamad Ben Khalifa « d’être les plus petits mais aussi les plus influents » [9]. Cette vision d’un Qatar petit mais influent, instiguée par l’Émir Hamad, sera reprise par son fils : en prenant pied sur les jalons posés par la création d’Al Jazeera, Tamim poursuit la quête de soft power de son père et réalise de nombreux investissements en Europe, aussi bien dans des multinationales qu’à travers des achats de biens immobiliers et du Paris Saint Germain. Le développement d’Al Jazeera se maintient également sous Tamim dans une quête d’ouverture vers les marchés audiovisuels européens, quitte à changer de nom pour faciliter son intégration. Si, en Europe, les chaînes sportives qataries sont connues sous le nom du groupe « beIN », dans l’ensemble du Golfe ainsi qu’en Afrique du Nord, en arabe, les décodeurs de la même chaîne indiquent « Al Jazeera Sport ». L’objectif de développer le Qatar par tous les moyens qu’offre le soft-power est le grand point commun d’Hamad et de son fils Tamim dans la conduite de leur politique étrangère.

L’arrivée au pouvoir de nouveaux leaders dans la péninsule, un changement décisif d’acteurs

En août 2013, le Sheikh Hamad Ben Khalifa al-Thani passe le pouvoir à son fils Tamim, après 20 ans de construction d’une reconnaissance stratégique et diplomatique du pays par Hamad Ben Khalifa et son cousin (et Premier ministre) Hamad Ben Jasim al-Thani. S’il ne devait à l’origine pas être le successeur désigné de son père Hamad, Tamim organise « un véritable coup d’État » [10] pour s’emparer du pouvoir, alors relativement bien vu dans la région puisque la plupart des autres dirigeants « pensaient que le fils serait plus malléable que le père » [11].

Alors que son pays est fortement engagé dans les jeux d’alliance régionaux au lendemain des Printemps arabes, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis saisissent l’opportunité de saper l’assise du jeune et relativement inexpérimenté Tamim en lui transmettant de premières exigences diplomatiques demandant au Qatar de réduire ses ambitions hégémoniques régionales. Après 6 mois de négociations infructueuses, les deux pétro-monarchies voisines retirent leurs ambassadeurs en poste à Doha en signe de premières protestations. Comme nous allons le voir, le Qatar poursuit néanmoins ses activités, restant proche de mouvances islamistes et entretenant des liens diplomatiques avec l’Iran, ennemi chiite héréditaire de l’ensemble des monarchies sunnites de la péninsule. Les tensions prennent donc progressivement de l’ampleur.

Deux ans plus tard, le 23 janvier 2015, le prince Salman monte sur le trône à la suite du décès du roi Abdallah. Le fils du roi Salman, Mohamed Ben Salman, dit MBS, est nommé par son père ministre de la défense, puis lui succède progressivement en tant que prince héritier. Considéré par les observateurs politiques comme « impulsif » et « direct » [12], il implique l’Arabie saoudite dans un conflit au Yémen voisin pour lutter contre la rébellion de la communauté Houthie. Le Yémen deviendra « le Vietnam de l’Arabie saoudite » [13], le conflit étant encore actif à ce jour [14].
Aux Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed Al Nahyane, « MBZ », est un allié actif de l’Arabie saoudite d’MBS. Abu Dhabi a la particularité d’avoir massivement investi dans le secteur de la défense, et dispose d’un équipement militaire de pointe dans des proportions importantes. Paradoxalement, alors qu’au vu du poids de l’Arabie saoudite dans la région, MBS devrait être l’homme fort pouvant forcer la main à MBZ, dans les faits « la réalité est autre, c’est MBZ qui est l’idéologue d’MBS » [15] entre autres dans les décisions d’un engagement au Yémen.
Lorsque l’Arabie saoudite s’engage au Yémen, Les Émirats arabes unis suivent et engagent leurs forces armées aux côtés de Bahreïn, de la Jordanie, du Maroc, de l’Égypte, du Koweït et du Soudan. Le Qatar, quant à lui, est dans la coalition de départ mais en est exclu le 5 juin 2017, pour « soutien au terrorisme » [16].

Si le soft-power des Émirs du Qatar est un des éléments moteurs du conflit qui secoue le Golfe depuis juin 2017, restreindre les origines des tensions au particularisme qatari offrirait une analyse tronquée des enjeux en présence. Nous verrons dans la prochaine partie l’ensemble des griefs énoncés par Riyad à Doha, avant de revenir sur les différentes stratégies mises en œuvre par le duo MBZ-MBS contre les outils d’influence de l’Émir Tamim.

Lire la partie 2

Pour aller plus loin, sur Les clés du Moyen-Orient :
• Un article d’Émile Bouvier, en deux parties, sur la situation du conflit au Yémen, 5 ans après le déclanchement de l’intervention de l’Arabie Saoudite : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Point-de-situation-cinq-ans-apres-quel-bilan-pour-l-intervention-saoudienne-au.html
• Un article de Laura Monfleur sur la situation du Conseil de Coopération du Golfe en 2018 :
https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-Conseil-de-Cooperation-du-Golfe-depuis-2011-un-renforcement-de-la.html
• Un article de Camille Lons faisant un état des lieux, quelques mois après son irruption, de la crise et de ses origines :
https://www.lesclesdumoyenorient.com/Aux-origines-de-la-crise-du-Qatar-entre-rivalite-pour-l-hegemonie-regionale-et.html

Publié le 20/10/2020


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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