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Retours géopolitiques sur 3 ans de crise dans le Golfe (3/4). Opposition en exil, soutien à Erdogan et tweets de Trump, les implications régionales et internationales du conflit

Par Nicolas Klingelschmitt
Publié le 20/11/2020 • modifié le 20/11/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

This combination of pictures created on September 9, 2017 shows then-Saudi Defence Minister and Deputy Crown Prince Mohammed bin Salman (L) during a press conference in the capital Riyadh on April 25, 2016 ; and Qatar’s Emir Sheikh Tamim bin Hamad Al-Thani ® attending the 136th Gulf Cooperation Council (GCC) summit in Riyadh on December 10, 2015. The Qatari ruler called Saudi Crown Prince Mohammed bin Salman to express interest in talks to resolve a three-month-old diplomatic crisis, Saudi state media said early on September 9, 2017.

Fayez Nureldine / AFP

Une mise en avant de l’opposition politique qatarie en exil

La hausse des tensions dans le Golfe à l’encontre des prises de position du gouvernement du Qatar s’est traduite par une mise en lumière de l’opposition politique à l’Émir al-Thani, soutenue par les puissances rivales. En septembre 2017, à Londres, s’est ainsi tenue une conférence sur le thème « Qatar, Global Security and Stability ». Dans leurs déclarations aux médias largement relayées par la presse officielle saoudienne et son organe al-Arabyia, les organisateurs de cet événement ont notamment salué les efforts de médiation réalisés par l’Émir du Koweït pour tenter de résoudre la crise, et ont surtout condamné les décisions politiques de Doha « défiant la logique et la sagesse, en adoptant l’hostilité contre les États voisins et la communauté internationale » [1]. L’Arabie saoudite a largement encouragé l’opposition qatarie en soutenant par le biais des médias saoudiens son appel à un soulèvement populaire, déclarant que « le fier peuple qatari voit que le temps des calmes conseils est terminé, et affirme son rejet du tyran et de son régime oppressif », des propos sans équivoque.

La médiatisation de cet événement par l’Arabie saoudite s’est également accompagnée d’une tribune offerte à des figures de l’opposition qatarie comme l’activiste exilé Khalil al-Hail, tribune relayée cette fois par la presse panarabe de Londres The Arab Weekly, à travers laquelle al-Hail exprimait « l’impératif d’entendre des voix alternatives au leadership de Doha » et d’explorer « des scenarios de changement de régime » en affirmant que « la désobéissance civile était hautement probable, bien qu’encore loin ».

Le Moyen-Orient et la communauté internationale divisés par la crise

Si l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis sont aisément identifiables comme étant les acteurs ayant le plus de griefs avec le Qatar, et en opposition directe avec celui-ci dans un bras de fer en cours depuis plus de trois ans, la position des autres États de la région est parfois moins marquée.

Riyad et Abu Dhabi sont parvenus dès le début de la crise à rallier à leur cause l’Égypte, le maréchal al-Sissi étant un allié face aux Frères musulmans. En revanche, d’autres États de la région ont une position moins marquée. Le Sultanat d’Oman et le Royaume du Koweït notamment, maintiennent toujours des relations diplomatiques avec le Qatar.
Oman, réputé pour son statut habituel de médiateur lors de tensions régionales, permet en l’occurrence au Qatar d’importer et d’exporter des marchandises par voie maritime en lui ouvrant ses ports dès 2017, contournant le blocus maritime demandé par l’Arabie saoudite et censé étouffer Doha. Le port omanais de Sohar bénéficiait par ailleurs grâce au trafic qatari d’une fréquentation de +30% de cargos sur la deuxième moitié de l’année 2017 [2], une externalité positive qui offre une manne financière au sultanat, sur les denrées vitales du Qatar.

Oman et le Koweït font donc offices de négociateurs, ou d’intermédiaires dans la crise que vit la région depuis 3 ans, notamment en tentant de maintenir à flots le Conseil de Coopération du Golfe. Dès les jours qui ont suivi le début de la crise en juin 2017, le Ministre des Affaires étrangères d’Oman et l’Émir du Koweït ont effectué des aller-retours entre Doha, Riyad et Abu-Dhabi [3].
Cette volonté de faire baisser les tensions dans la région et de se présenter comme médiateurs s’inscrit dans la tradition diplomatique des deux États, qui avaient déjà tenté de s’interposer dans le conflit au Yémen ainsi que lors de tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite. En l’occurrence, ces États cherchent à éviter toute confrontation militaire qui minerait fortement et durablement la coopération, et donc la prospérité, de la région [4].

Ce ne sont toutefois pas les seuls « voisins » ayant une implication dans le conflit, et si Oman et le Koweït n’ont pas de parti pris, ce n’est pas le cas de la Turquie.

Un rapprochement turco-qatari depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016

Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016, un groupe de militaires tente de renverser le gouvernement du président Recep Tayyip Erdogan, laissant l’ensemble de la communauté internationale dans un brouillard de guerre total alors que la situation semble particulièrement confuse dans les principales villes turques. Des attaques aériennes ont lieu contre l’Assemblée nationale, à Ankara, et contre le palais présidentiel, tandis qu’un couvre-feu et la loi martiale sont décrétés.
Le gouvernement parvient finalement à prendre le dessus sur les putschistes, et rapidement une purge se met en place ; « cette purge a touché tous les domaines : l’armée, le système judiciaire, les établissements éducatifs, le ministère de l’Intérieur, le secteur médical, et les milieux sportifs. Au total, quelques 8 000 généraux, soldats, procureurs et juges ont été placés en garde à vue, et 8 000 autres fonctionnaires ont été éloignés de leurs postes au sein du ministère de l’Intérieur » [5].

Néanmoins, pendant ces 24h de flottement, les alliés turcs au sein de l’OTAN, c’est-à-dire bon nombre d’États membres de l’Union européenne, et les Etats-Unis, n’apportent pas véritablement de soutien au gouvernement turc et à son président Erdogan. Un froid diplomatique qui ne sera pas oublié par le chef de l’État turc. A l’inverse, parmi les premiers à appeler Erdogan pour lui confirmer leur soutien figurent « la Russie de Vladimir Poutine, le Maroc du Roi Mohamed VI, et l’Émir Tamim du Qatar » [6].
Par cette action diplomatique, le Qatar se détache un peu plus des positions de politique étrangère émiraties et saoudiennes dans la région, ces dernières étant relativement hostiles à la Turquie, percevant Erdogan comme une résurgence du « Sultan ottoman » cherchant à rétablir un empire aux dépens des pétro-monarchies.
Par ailleurs, « Erdogan est persuadé, jusqu’à aujourd’hui, que ceux qui ont financé la tentative de coup d’État sont les Emiratis » [7] : « Erdogan est considéré comme quelqu’un de dangereux pour eux, pour plusieurs raisons. Premièrement, il souhaite repositionner la Turquie comme le leader du monde musulman sunnite. Ce qui leur rappelle l’Empire ottoman. (…) Deuxièmement, Erdogan est vu par les Saoudiens et les Emiratis comme celui qui continue de financer le Hamas avec le Qatar, et celui qui a refusé le coup d’État qui a eu lieu en Égypte en 2013. Erdogan ne reconnait toujours pas Sissi comme chef de l’État égyptien, et continue à rendre hommage à Morsi dans ses discours » [8].

Le soutien turc au Qatar dans le conflit du Golfe se matérialise dans la politique de défense d’Ankara, qui a renforcé les effectifs de sa base militaire sur le sol qatari construite en 2016, et qui maintient son activité de coopération militaire au sein du « Haut Comité stratégique Turquie-Qatar », symbole d’une coopération bilatérale forte en matière de défense.

L’échec des velléités de renversement des alliances avec les États-Unis dans le Golfe

Géopolitiquement, la campagne de « Qatar bashing » menée par les Saoudiens et les Emiratis a un écho régional mais doit surtout résonner à l’international. Elle vise à discréditer l’émirat aux yeux de l’administration américaine et de son président, Donald Trump. En effet, alors que l’administration Obama envisageait sa politique dans la région du Golfe au travers des 6 monarchies constituées en bloc diplomatique à travers le CGC, celle de son successeur s’engage davantage via Abu Dhabi et Riyad. Jim Mattis, à l’époque Secrétaire à la Défense, et Mike Pompeo, directeur de la CIA à l’ère Trump, alignent leurs positions stratégiques dans la région avec celles des deux opposants à Doha, notamment sur les questions de l’Iran et des Frères musulmans.

La survenance de cette crise en 2017 et de cette campagne régionale contre le Qatar a pour objectif une remise en question de la fiabilité de Doha comme partenaire des États-Unis dans la sécurité de la région du Golfe, épicentre du travail de sape de Riyad et d’Abu Dhabi qui ne portera pas véritablement ses fruits.
Même si les États-Unis de Donald Trump sembleraient ouverts à un changement d’alliance inopiné au vu du caractère souvent imprévisible de l’hôte de la Maison Blanche, la bonne entente entre MBS et le président américain n’ira pas jusqu’à un déclin de l’alliance Washington-Doha.
En effet, dans le secteur de la défense, un élément central oblige le président américain dans la conduite de sa politique étrangère à rester réaliste ; « la base américaine la plus importante dans le Golfe n’est ni en Arabie saoudite, ni aux Émirats ; elle est au Qatar ». Il s’agit de la base d’Al-Udeid, où stationnent en général 10 000 soldats américains.

Au début de la crise, le 6 septembre 2017, Donald Trump sème le doute en envoyant une série de tweets en soutien à l’isolement du Qatar par les autres États du Golfe dont il s’attribue une partie des responsabilités à la suite d’un sommet en Arabie saoudite quelques jours plus tôt. Il se réjouit des effets rapides de sa visite où il aurait poussé les États du Golfe à mettre au ban le Qatar dans un de ses tweets : « durant mon récent voyage au Moyen-Orient, j’ai déclaré qu’il ne peut plus y avoir de financement d’idéologie radicale. Les leaders ont pointé du doigt le Qatar- Regardez ! » [9].
Néanmoins, le Pentagone ainsi que le porte-parole de la Maison Blanche à l’époque, Sean Spicer, affirment alors immédiatement que les opérations militaires américaines au Qatar ne seront pas affectées par la crise [10].
La porte-parole du State Department confirme le maintien de la position américaine : « Nous reconnaissons que le Qatar a accompli de gros efforts pour essayer d’enrayer le financement de groupes terroristes, en poursuivant les commanditaires, en gelant des avoirs et en mettant en place des contrôles stricts du système bancaire » [11].
Cette base militaire est un intérêt vital pour les États-Unis dans cette région du monde, et aucun équivalent ne pourrait être trouvé en Arabie saoudite ou aux Emirats : sa position géographique, en face de l’Iran, en fait une position stratégique centrale pour Washington.
Cette position stratégique qu’occupe le Qatar sur l’échiquier du Golfe fait de l’Émirat, là encore, une entité politique modeste, mais un atout géopolitique inédit dans la région, en particulier pour les États-Unis.

Un particularisme jusque dans les liens du Qatar avec la France

Traditionnellement, les liens « d’amitié » à l’international des dynasties régnantes des différentes entités politiques du Golfe sont par ailleurs tournés vers le monde anglo-saxon ; bon nombre d’héritiers aux différents trônes ont fait leurs études aux États-Unis ou en Angleterre [12], parlent couramment anglais, et entretiennent des relations de proximité avec des personnalités du show business, de l’entreprenariat ou de la sphère politique américaine et britannique.
Là encore, le Qatar érige son particularisme. Tamim Ben Hamad al-Thani « est anglophone, mais sa culture, après sa culture arabe, c’est la culture francophone (…) Tamim n’a pas voulu être formé dans une académie britannique ou américaine, mais à Saint Cyr. C’est un francophone ».
Particulièrement connu pour être depuis le début des années 2010 le propriétaire du club de football principal de la capitale française, le Paris Saint Germain, l’Émir Tamim n’a toutefois pas choisi ce club par hasard : « c’est un francophone, un amoureux de la culture française. (…) Il n’a pas acheté le PSG par défaut, parce qu’il n’aurait pas réussi à acheter Manchester United, Chelsea… ou à obtenir une franchise de basket » [13].

Sur le plan familial, certains choix reflètent également sa sensibilité à l’hexagone : « il a poussé sa sœur à aller étudier à Science Po Paris, et pas à la London Schools of Economics, pas à Harvard » [14]. Une proximité avec la France qui s’accompagne de liens avec la classe politique française tant sur le plan personnel que sur celui des affaires ; « son parrain à Sciences Po est Dominique de Villepin, qui était lui-même, à sa sortie de Matignon, représentant en France, en tant qu’avocat d’affaires à l’international, des intérêts de l’Émir du Qatar » [15].

Si le conflit actuel dans le Golfe implique de nombreuses personnalités et acteurs exogènes, aussi bien des hégémons régionaux que des puissances internationales, dans les domaines de l’économie, de l’information médiatique, de la politique et de la défense, nous verrons dans une 4e et dernière partie que le Droit International a également été un terrain d’affrontement entre les pétro-monarchies et leurs alliés respectifs.

Publié le 20/11/2020


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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