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Reportage photo : le lac d’Orumieh, un saisissant désert de sel rouge sur fond de catastrophe écologique
Article publié le 20/08/2018

Par Gabriel Malek, en Iran

Le majestueux lac d’Orumieh, niché au cœur de l’Azerbaïdjan iranien offre aujourd’hui, aux yeux des rares voyageurs, un spectacle unique. Des cristaux de sel, dont la couleur rouge indique la présence de bactéries, s’étendent à perte de vue et remplacent peu à peu l’eau du lac. Le pont qui relie les deux rives, entre l’Azerbaïdjan oriental et occidental, commencé en 1974 et achevé en novembre 2008, est d’ores et déjà peu adapté au volume d’eau réel que contient le lac. En conséquence, quelques touristes iraniens s’aventurent sur les rives désertées par l’eau des deux cotés du pont, pour se baigner dans le lac d’Omumieh, dont la teneur extrême en sel permet de flotter.

En dépit de son étendue considérable, le vaste lac salé du Nord-Est de l’Iran risque de disparaître totalement d’ici quelques dizaines d’années aux dires de la communauté scientifique internationale. Le « plus grand lac du Moyen-Orient », bordé de la ville du même nom : Orumieh (cité de l’eau), mesurait à son apogée 5 200 km2 et ne comptait pas moins de 30 milliards de mètres cube d’eau salée. Cependant, la hausse abrupte des températures associée à une activité humaine aussi abondante qu’immesurée entretient un asséchement foudroyant du lac d’Orumieh.

De fait, les dernières données du site iranien Iran Environement and Wildlife Watch en date du 8 avril 2018 sont alarmantes. Le lac d’Orumieh ne s’étendrait plus que sur 2 200 km2 et son volume d’eau excèderait à peine les 2 milliards de mètre cube (1). La question de la gestion de cette crise écologique d’importance est aujourd’hui en suspens puisque les fonds nécessaires pour la revitalisation du lac sont loin d’être réunis. Le gouvernement iranien d’Hassan Rohani est ainsi pointé du doigt pour son inaction latente au sujet de la préservation de cette étendue d’eau, vitale pour le développement de la province entière.

Cependant, la question de l’assèchement de la seconde réserve d’eau de la région après la mer Caspienne est loin d’être un enjeu récent. Répertorié en 1976 comme réserve de biosphère par l’UNESCO, le lac d’Orumieh est en effet l’objet d’un drainage aussi conséquent qu’irresponsable dès le début des années 1980. Suite à la destitution de Bani Sadr, le président de la République islamique Mohammad Khatami met en place un vaste programme visant à utiliser l’eau du lac d’Orumieh pour soutenir l’industrie agricole du Nord-Ouest de l’Iran. Cet effort économique d’ampleur est pérennisé par son successeur Mahmoud Ahmadinejad qui porte au nombre de 70 le nombre de barrages édifiés pour drainer l’eau du lac vers les cultures. En sus de cette politique gouvernementale, des dizaines de milliers de puits illégaux ont été construits sur les bordures d’Orumieh. Les estimations peu précises de ce phénomène font état de 20 000 à 40 000 puits. En conséquence, l’activité économique a probablement condamné à un asséchement brutal le lac d’Orumieh qui abrite pourtant de nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs.

Si le facteur humain semble être la cause principale de cette situation écologique, l’environnement climatique hostile de la région ne fait que renforcer cette tendance. Dès 2013, l’ancien ministre de l’Agriculture Isa Kalantari avait tenté d’alerter l’opinion publique sur ce problème : « L’Iran est en train de devenir un désert inhabitable. Cependant, n’imaginez pas que cela se produira demain. C’est déjà le cas ! ». Les températures estivales peuvent atteindre jusqu’à 50°C dans la région de l’Azerbaïdjan iranien ce qui rend extrêmement difficile les pratiques agricoles environnantes. La disparition fataliste du lac d’Orumieh serait ainsi une catastrophe tant écologique qu’économique pour la région iranienne peuplée par les Turcs azéris. C’est dans cette perspective que la cause environnementale rejoint le conflit politique.

Si le problème écologique du Lac d’Orumieh trouve des échos retentissants au niveau politique, c’est en raison de l’histoire tumultueuse qui relie la province de l’Azerbaïdjan iranien à Téhéran. Lors de l’entre-deux-guerres, la modernisation brutale du pays par Reza Shah s’exprime par une mise au pas de la puissante province du Nord-Ouest de l’Iran (2). La transformation de l’espace national s’accompagne ainsi d’une logique de régime qui ruine la prépondérance économique, militaire et enfin culturelle de l’Azerbaïdjan iranien. Une telle politique de domination symbolique et matérielle des provinces iraniennes depuis Téhéran permet à Reza Shah de construire un Etat Nation uni autour du nationalisme persan (3). Mais cette reconfiguration brutale des rapports centre-périphéries associée à l’histoire d’autonomie politique de l’Azerbaïdjan iranien provoque le mécontentement de la population (4). En conséquence, le mouvement nationalisme de cette province à l’identité culturelle forte s’est embrasé pour mener à la crise irano-soviétique de 1945-1946 (5).

Même si la population azérie d’Iran est aujourd’hui une minorité culturelle bien intégrée en comparaison des Kurdes iraniens par exemple, des groupes nationalistes minoritaires subsistent comme le Mouvement du réveil national d’Azerbaïdjan du Sud. Une des sources de doléance principales de ces indépendantistes est la question de l’assèchement brutal du Lac d’Orumieh, victime selon eux des actions coercitives du gouvernement central.

Les promesses des gouvernements successifs de revitaliser le lac en détournant les flots de la rivière Aras, plus au Nord sont, en effet, au point mort. Or, seule une volonté politique forte et nourrie sur le long terme pourrait encore sauver le lac d’Orumieh d’un assèchement qui paraît aujourd’hui inexorable.

Les photographies suivantes en date du 7 Août 2018 ont été prises au centre du Lac d’Orumieh en bordure du Pont et sont évocatrices de la catastrophe écologique d’ampleur qui menace ce point d’eau vital pour l’Azerbaïdjan iranien et toute la région.

Crédit photo : Gabriel Malek

Ce vieux ponton de bois est aujourd’hui inutilisable en raison de l’assèchement du lac qui a causé un recul de l’eau de plusieurs dizaines de mètres. Tout ce qu’il reste sur les berges sont des cristaux de sel dont certains sont récoltés par les habitants avoisinants afin d’être vendus.

Crédit photo : Gabriel Malek

On aperçoit sur cette photographie les modestes installations balnéaires en bordure du lac qui attirent quelques rares visiteurs iraniens. On y trouve surtout des douches pour se laver car l’eau du lac, extrêmement salée, est dangereuse à terme si on ne la rince pas à l’eau douce.

Crédit photo : Gabriel Malek

Le début du pont d’Orumieh se dessine sur cette photographie. Comme on peut le voir, l’eau a déserté les bordures centrales du monument. Au centre, trois femmes iraniennes vêtues de longues tenues noires, se baignent dans l’eau rouge du lac. Il est interdit pour les femmes de se baigner sans être complètement habillées.

Crédit photo : Gabriel Malek

Un large bateau, rouillé et désuet, est désormais prisonnier des cristaux de sel rouge du lac qui chaque année gagnent du terrain sur l’eau du lac. Alors que le sel le plus éloigné de l’eau a une couleur grise, celui proche du lac est rouge en raison des bactéries qui y pullulent.

Crédit photo : Gabriel Malek

A l’approche du pont, la profondeur du lac, autrefois conséquente (16 mètres) est désormais très faible. Des cristaux de sel innombrables y flottent ce qui confère une esthétique de banquise rougeoyante au lac d’Orumieh. On peut y marcher sans crainte à condition bien sûr de se rincer à l’eau douce.

Crédit photo : Gabriel Malek

Sur cette photographie au champ plus restreint, on aperçoit de manière claire les cristaux de sel se former. Les bactéries rouges qui s’y trouvent profitent seulement aux très nombreuses espèces d’oiseaux migrateurs qui font toujours étape au lac d’Orumieh chaque année. C’est une des raisons pour laquelle ce lieu est une réserve de biosphère.

Crédit photo : Gabriel Malek

Si le lac d’Orumieh a une esthétique unique pour les quelques voyageurs qui s’y aventurent, cet assèchement de l’eau au profit du sel reste une catastrophe écologique d’une ampleur considérable. On peut, en effet, marcher pendant des centaines de mètres sur du sel rouge qui chaque année gagne du terrain.

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