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Redécouvrir le surréalisme égyptien : le groupe « Art et Liberté » (1938-1948)

Par Mathilde Rouxel
Publié le 16/01/2017 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Hassan Al-Telmisany, Sans titre (huile sur bois, 1947), collection de S. Exc. Sh. Hassan M. A. Al Thani, Doha

L’« internationale surréaliste » rêvée par André Breton à Paris sut traverser aussi les mers du sud de l’Europe. En 1938, un collectif d’artistes égyptiens décida de s’opposer à la conception hitlérienne de l’art, signant alors le manifeste « Vive l’art dégénéré » par lequel le groupe Art et Liberté (al-Fan wa al-Horra) vit le jour. Il s’agissait d’un groupe ouvertement politisé, assurant son soutien aux artistes européens confrontés à la montée des fascismes. Circulant dans la capitale égyptienne à partir du 2 décembre 1938, le manifeste est relayé sur le plan international dès 1939 : à Paris, dans La Nouvelle Revue Française ou dans le mensuel français Clé - bulletin de la Fédération Internationale de l’Art Révolutionnaire Indépendant (F.I.A.R.I.) - ou à Londres, dans le London Bulletin of Surrealism. Conçu comme un outil de rupture, le surréalisme est pour ces artistes égyptiens un moyen de bouleverser les codes établis dans le monde de l’art à cette époque, critiquant les Salons d’art académiques et l’esprit nationaliste qui régnait dans les toiles de leurs contemporains classicisants. Un mouvement qui dura dix ans, et qui influença formellement toute une jeunesse artistique égyptienne, pour longtemps.

Un groupe d’artistes novateurs

Le groupe Art et Liberté est né pour soutenir les artistes européens confrontés au fascisme des années qui précédaient la Seconde Guerre mondiale – ces artistes qui avaient rompu avec la tradition et ses canons traditionnels. Au manifeste de 1938, suivi en 1940 la première exposition du groupe au Caire, dont les pamphlets exposés annonçaient la couleur : « À l’heure où presque partout dans le monde l’on ne prend au sérieux que la voix des canons, il est nécessaire de donner à un certain esprit artistique l’occasion d’exprimer son indépendance et sa vitalité », pouvait-on lire au milieu des toiles exposées. Tel était l’esprit d’Art et Liberté, que l’on peut finalement définir comme un mouvement artistique caractérisé par un engagement social qui rendait à l’art un grand sens des responsabilités, laissant loin derrière « l’art pour l’art » de l’académisme bourgeois valorisé par une monarchie jugée « propagandiste » (1). L’art, pour ce groupe d’intellectuels, devait en effet avoir un but réformateur : le surréalisme, en perpétuelle expérimentation, lui est apparu en phase avec les aspirations politiques et formelles qui guidait leurs choix créatifs.

Le groupe comptait cinq figures principales : celle de l’écrivain Georges Henein, le peintre et critique Kamel al-Telmisany (devenu, par la suite, cinéaste), l’écrivain Anouar Kamel et son frère peintre Fouad Kamel et le peintre et théoricien Ramsès Younane. La plupart a étudié en Europe, notamment à Paris, où foisonnait une avant-garde artistique française qui leur était accessible. La plupart, après la séparation du groupe et l’arrivée au pouvoir des Officiers libres, fut envoyé en prison ou en exil. Durant ses dix ans d’existence, Art et Liberté organisa cinq « expositions d’art indépendant » controversées, et fut à l’origine d’au moins trois revues périodiques différentes (2).

Tant en littérature qu’en peinture, les artistes du groupe, souvent francophones et francophiles, offrent par ailleurs un témoignage probant des liens qui liaient la France à l’Égypte. L’écrivain Georges Henein, figure de proue de ce surréalisme à l’égyptienne, fit ses études en Europe, et entretint dès 1936 une correspondance avec le surréaliste français André Breton ; il est à l’origine de la fondation de l’hebdomadaire Don Quichotte au Caire, journal francophone présenté pour « les jeunes », politiquement engagé et formellement novateur. Ces nombreux liens qui unissaient ce mouvement surréaliste égyptien à ceux du reste du monde ont d’ailleurs valu à Art et Liberté de nombreuses critiques mal fondées, voire des « historicismes confus », selon le mot de Sam Bardaouil (3), co-commissaire de l’exposition « Art et Liberté » : l’exultation du nassérisme et du nationalisme égyptien engagea les historiens de l’époque à situer les membres du groupe Art et Liberté du côté des « imitateurs de la pensée égyptienne » (4). Pourtant, cette branche égyptienne du surréalisme élargit la conception même de l’art surréaliste en l’ancrant dans les préoccupations politiques et sociales de l’Égypte d’une part, et en élargissant d’autre part l’espace d’expression du surréalisme, qu’elle définit tant comme « art libre » que comme « réalisme subjectif » - une subjectivité avant tout égyptienne, pour une génération qui, elle aussi et à sa façon, a connu le drame de la Seconde Guerre mondiale.

Un mouvement marqué par la guerre

Sous protectorat britannique au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l’Égypte n’a pas pu rester en dehors des conflits. Les infrastructures du pays furent allouées à l’effort de guerre anglais, et de nombreux bataillons de soldats britanniques rejoignirent le Caire, particulièrement après 1940. Servant leur pays, de nombreux artistes et écrivains se retrouvèrent également au Caire (Anthony Gross, Edward Bawden, Edward Ardizzone…), et parmi eux certains surréalistes prêts à rejoindre le groupe Art et Liberté, à l’image du peintre surréaliste anglais Robert Medley. D’autres avaient quitté les conditions difficiles de leurs pays respectifs : l’italien Angelo de Riz fuyait le fascisme de Mussolini, le juif hongrois Étienne Sved échappait au nazisme.

Malheureusement, cette même influence des Britanniques sur le territoire égyptien alimenta concomitamment à ce fleurissement artistique la montée du fascisme en Égypte à partir du milieu des années 1930. L’influence croissante du totalitarisme en Italie et en Allemagne apparaissait pour certains comme une solution efficace pour lutter contre l’impérialisme de la Grande-Bretagne (5). C’est donc aussi pour combattre une idéologie fasciste locale que se développe le groupe Art et Liberté.

Mobilisés, en texte et en images, contre les totalitarismes, puis rapidement victimes de la mobilisation due à l’entrée en guerre des Britanniques contre l’Allemagne de Hitler et l’Italie de Mussolini, les artistes d’Art et Liberté ont mis la souffrance au cœur de leurs créations. Le surréalisme ayant pour objectif de libérer par l’art l’inconscient des artistes, ces œuvres sont révélatrices du traumatisme induit par la violence des champs de bataille. La peintre Inji Efflatoun, notamment, se réfère de manière récurrente à la figure du monstre au début des années 1940, un monstre qui révèle son expérience de la guerre : Jeune fille et monstre (huile sur toile, 1941) ou Jeune fille et monstre (huile sur toile, 1942), inspiré d’un poème de Georges Henein (« À contre-cloison », 1939) présentent dans un tourbillon de flammes des personnages dénudés ou démembrés perdus dans un chaos de formes ; dans la toile de 1942, la scène se dresse sur un arrière-plan à la composition et aux couleurs apocalyptiques. Cette expression du désastre évolue chez Amy Nimr, une artiste syro-libanaise d’origine égyptienne engagée aux côté d’Art et Liberté dès la fin des années 1930, dans des décors subaquatiques : la perte de son fils dans le désert de l’ouest égyptien le 17 janvier 1943 plonge l’artiste dans une esthétique du macabre significative de cette époque. Sa toile Sans titre (Squelette submergé) (gouache sur bois, 1943) illustre par la présentation des restes de plusieurs squelettes humains dont les os s’entrechoquent dans les fonds marins, cette horreur de la mort qui s’impose dans les vies avec une brutalité que seule la guerre peut provoquer.

La misère sociale dans laquelle se trouvait l’Égypte au moment où apparut Art et Liberté fut un sujet beaucoup traité par le groupe. Les inégalités marquées par la dépendance des ruraux envers les grands propriétaires terriens avaient plongé une grande partie de la population dans une profonde pauvreté. Le corps décharné des personnages de leurs œuvres soulignent leur implication sociale, comme l’illustrent les peintures de Hassan el-Temisany ; l’habit effilé de l’homme de son Sans titre (huile sur toile, 1947) et sa dépendance au décor (il est physiquement relié par une corde à une souche d’arbre aux aspects organiques) témoignent de l’intérêt de l’artiste pour la fragmentation de la forme humaine et la place ambiguë qu’il tient dans son environnement.

La présence britannique, massive depuis le début des années 1940 (le nombre de soldats déployés dans les rues du Caire étant passé de 35 000 à l’été 1940 à 140 000 à la fin de l’année 1941 (6)) a transformé la vie du Caire : le besoin de divertissement a gonflé les fréquentations des salles de cinémas et de spectacle, mais a aussi multiplié le recours, pour les femmes dans une détresse économique terrible, à la prostitution. La souffrance corrélative à cette expérience a été souvent traitée par les peintres et les auteurs d’Art et Liberté, qui n’hésitent pas à représenter des femmes démembrées ou désarticulées pour symboliser la perte d’identité de ces femmes qui n’ont eu d’autre choix que de vendre leur corps aux hommes – aux armées étrangères occupantes. Dépeinte sous les traits de la « femme de la ville » dans la poésie de Georges Henein (« Saint Louis Blues », 1938), on rencontre cette figure de la prostituée chez Kamel el-Telmisany (Nu, huile sur toile, 1941). Peinture sombre, porteuse d’une violence qui frappe le spectateur, elle met en scène un corps de femme qu’un animal inquiétant semble habiter. On retrouve encore régulièrement sur le tard ce personnage caractéristique, comme en témoigne l’œuvre surréaliste tardive de Fouad Kamel (Sans titre, huile sur carton, 1951) où le corps de la femme, abandonné mais souffrant, apparaît démembré, presque mécanisé.

Un art ancré dans l’héritage égyptien

Art et Liberté réfute depuis ses débuts les accusations qui faisaient des créations de ce groupe un « art importé », un dérivé mal copié du surréalisme à la française. L’identité égyptienne est là, et se manifeste dans l’influence assumée de l’art pharaonique et copte perceptible dans les productions d’Art et Liberté : Ramses Younane figure par exemple dans Sans titre (huile sur toile, 1939) la déesse égyptienne du ciel, Nout, dont le corps dressé sur deux pylônes forme comme une porte ouvrant sur un paysage désertique sous laquelle se recroquevillent deux formes humaines dans une ombre sanglante. Cette référence à Nout témoigne de l’intérêt des artistes du groupe Art et Liberté pour les sources iconographiques proposées par l’Égypte antique et le symbolisme pharaonique. Un héritage que l’on retrouve également dans l’art photographique, comme l’illustre Sans titre (étude surréaliste) (tirage au bromure d’argent, 1936) d’Ida Kar, qui superpose l’image d’une malhabile poupée de chiffon et celle d’une tête de pharaon sculptée. Le dialogue avec l’Antiquité égyptienne s’affirme bel et bien, même s’il apparaît contorsionné par l’effort surréaliste.

Après la dissolution du groupe en 1948, certains membres d’Art et Liberté cofondèrent avec un groupe d’artistes plus jeunes un nouveau collectif, s’éloignant du surréalisme pour retrouver un héritage vernaculaire qui s’affirmera davantage dans leurs créations. Le collectif prit le nom de « Groupe de l’art contemporain » et avait pour objectif de revenir à un « art authentiquement égyptien » (7) se référant davantage aux traditions populaires et au patrimoine monumental de la civilisation égyptienne. La Révolution de 1952, la prise de pouvoir des Officiers libres et la politique nationaliste de Nasser renforcèrent les préoccupations de ce groupe d’artistes pour qui la question de l’égyptianité dans l’art devenait fondamentale. Une position essentialiste et nationaliste qui allait à l’encontre de la démarche internationaliste et rétive au repli identitaire du groupe Art et Liberté, dont la majeure partie des membres, militants et contestataires, durent s’exiler ou accepter la prison. Au début des années 1950, une autre page de l’histoire de l’Égypte – et de son histoire de l’art – commençait à s’écrire.

Notes :
(1) Sam Bardaouil, Surrealism in Egypt, Modernism and the Art and Liberty Group, Londres, I.B. Tauris, 2016, p.34.
(2) Don Lacoss, « Surréalisme égyptien et art dégénéré en 1939 », in Art et Liberté. Catalogue d’exposition, Paris, Coédition Centre Pompidou, Skira et Art Reoriented, 2016, p.227.
(3) Sam Bardaouil, « Le Groupe Art et Liberté et la refondation du surréalisme en Égypte (1938-1940) », in Art et Liberté. Catalogue d’exposition, Paris, Coédition Centre Pompidou, Skira et Art Reoriented, 2016, p.16.
(4) Ibid.
(5) Voir Florian Louis, Incertain Orient, Paris, PUF, 2016. Lire le compte rendu sur Les clés du Moyen-Orient
(6) Voir Anne-Claire Gayffier-Bonneville, Histoire de l’Égypte moderne. Éveil d’une nation, Paris, Flammarion, 2016. Lire le compte rendu sur Les clés du Moyen-Orient
(7) Jean-Michel Charbonnier, « ‘’Art et Liberté’’. Le surréalisme en Égypte au Centre Pompidou », Connaissance des arts, 06/12/2016, https://www.connaissancedesarts.com/evenement/art-et-liberte-le-surrealisme-en-egypte/

Pour aller plus loin :
- Sam Bardaouil et Till Ferah, Art et Liberté : Rupture, guerre et surréalisme en Égypte (1938-1948), (catalogue d’exposition), Paris, Coédition Centre Pompidou, Skira et Art Reoriented, 2016.

- Sam Bardaouil, Surrealism in Egypt, Modernism and the Art and Liberty Group, Londres, I.B. Tauris, 2016.

- Georges Henein, Œuvres. Poésies, récits, essais et articles, édition établie par Pierre Vilar, avec Marc Kober et Daniel Lançon, préfaces d’Yves Bonnefoy et Berto Fahri, Denoël, 2006.

Publié le 16/01/2017


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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