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« Palmyre, l’irremplaçable trésor », leçon d’histoire de Paul Veyne sur Palmyre, cité aux identités multiples

Par Yara El Khoury
Publié le 03/05/2016 • modifié le 27/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Le 21 mai 2015, la chute du site historique de Palmyre, quasiment abandonné par l’armée du président syrien Bachar el-Assad, livré presque sans combat aux hommes de l’Etat islamique, a bouleversé le monde entier. L’Etat islamique avait déjà à son actif la destruction de nombreux sites témoins des civilisations passées écloses dans les grands bassins hydrographiques de la région. Le Tigre, l’Euphrate et l’Oronte ont favorisé la naissance sur leurs rives de cités antiques qui ont apporté une contribution majeure à l’histoire du monde, notamment par l’invention de l’écriture et du modèle de gestion étatique. La zone traversée par ces fleuves, les spécialistes d’histoire ancienne lui donnent le doux nom de Croissant fertile. Les politologues et décideurs du XX° siècle l’ont rebaptisée Moyen-Orient. Cette région passante, carrefour commercial majeur du monde antique et médiéval, étape sur la route de la soie, a vu naître et mourir des Empires locaux et a suscité les convoitises des Empires voisins tout au long de l’Antiquité. Ainsi, après la domination perse survenue au VI° siècle av. J-C, Alexandre le Grand en a fait un monde hellénistique avant que Rome n’y envoie ses légions suite à la conquête faite par Pompée en 64 av. J-C. Cette succession d’influences a laissé ses traces sur le sol, ornant le territoire de monuments qui témoignent de la vie des hommes du passé.

Cette histoire-là, l’auteur, Paul Veyne, historien, spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, y a consacré une existence vouée à la recherche et à l’enseignement. Le désarroi qu’il a ressenti à la nouvelle de la chute de Palmyre aux mains de l’Etat islamique dépassait certainement en intensité l’émotion populaire qui ne dure généralement que tant que les médias relaient l’événement. Paul Veyne, lui, a sans doute connu le désespoir que l’on vit quand on voit détruire l’œuvre de sa vie. On imagine qu’il a rédigé ce petit livre tout d’une traite, mû par un besoin impérieux de réagir, de s’exprimer face au caractère irréparable du crime qui a été commis à l’encontre d’un joyau du patrimoine de l’humanité. Palmyre est désormais pour lui un trésor disparu, irremplaçable.

Dans sa stupéfaction, il cherche à comprendre. Quand les Talibans ont détruit en mars 2001 les Bouddhas de Bamiyan en Afghanistan, ils ont motivé leur acte par le fait que ces statues géantes s’apparentaient à une forme d’idolâtrie qui offensait leurs croyances. Leur attitude dérive des préceptes du wahhabisme, courant islamique radical né au XVIII° siècle dans le Nedjd, région centrale de la péninsule arabe, qui bannit toute manifestation de religiosité susceptible de détourner le bon musulman du monothéisme pur et dur. Alliés à la famille Saoud, ces prédicateurs zélés ont détruit au tournant du XIX° siècle les vieux sanctuaires de l’Arabie et mis à sac les villes saintes du chiisme dans le sud de l’Irak. Ils ont rasé les sépultures de musulmans morts en odeur de sainteté car elles étaient devenues des Maqâm, lieux de pèlerinages populaires où l’on allait solliciter une faveur, une guérison. Dans les années 1920, lors de la conquête du Hedjaz, les troupes fanatiques des Ikhwân (ancêtres directs des Frères musulmans) qui formaient l’essentiel de l’armée d’Ibn Saoud, fondateur de l’Arabie saoudite, ont supprimé une grande partie du patrimoine religieux de cette région, notamment le tombeau d’Eve à Djeddah qui faisait l’objet d’un pèlerinage très ancien. Depuis, Ibn Saoud a dissous leur confrérie, mais le radicalisme qu’ils prônaient ne s’est pas effacé pour autant. En ce début du III° millénaire, l’Etat islamique le réactualise sous nos yeux effarés. Paul Veyne voit dans ces destructions un message lancé aux Occidentaux amateurs de vieilles pierres, leur signifiant que l’Etat islamique revendique une identité totalement irréductible à la leur. Son ouvrage comporte par ailleurs toute une réflexion sur la notion d’identité, la manière dont on la concevait du temps de la splendeur de Palmyre et ce qu’elle est devenue maintenant, provoquant la destruction de Palmyre.

Comme il l’explique dans son introduction, l’ouvrage n’est pas un travail d’érudit. Face à l’ampleur du désastre culturel, l’érudition est bien la dernière chose qu’il a envie de faire. Il veut juste délivrer un texte qui « s’adresse au lecteur honnête homme » (p.10), à toute personne qui se réclame de l’idéal humaniste en ces temps où sévit la barbarie. A notre époque où l’on s’arc-boute sur des identités génératrices d’exclusion, ce qu’il démontre, c’est justement l’absence d’identité particulière de Palmyre. Sa situation sur la route la plus courte reliant la Méditerranée à l’Euphrate a fait de Palmyre une cité marchande, Venise des sables où des mondes différents se rencontraient et concouraient à façonner une symbiose originale. Ainsi Palmyre était tout à la fois araméenne, arabe, perse, grecque et romaine. Ses habitants ont adopté les codes de chacune de ces cultures et se sont amusés à les marier entre eux, en un kaléidoscope original qui transparaît dans l’organisation politique, l’urbanisme, l’architecture, la mode vestimentaire et les rites.

Paul Veyne conçoit les civilisations comme des phénomènes ouverts, libres des contraintes de l’espace. Il dit : « Les civilisations n’ont pas de patrie et ont toujours ignoré les frontières politiques, religieuses ou culturelles qui séparent les troupeaux humains » (p. 60). Sa conception est aux antipodes de celle à laquelle nous avons fini par croire, qui nous fait appréhender les civilisations comme des espaces fermés, fatalement antagonistes. Sans intention aucune d’apporter de réponse, car il n’y en a pas, il s’interroge sur le « rayonnement » (p. 61) de certaines civilisations (à aucun moment il n’écrit « supériorité ») qui ont transmis leurs codes aux puissances qui les ont conquises. Il en a été ainsi de la Grèce par rapport aux Romains, de la Perse à l’égard des Arabes. Relevant le « nationalisme culturel implacable » (p. 68) des Grecs qui leur faisait dédaigner tout ce qui venait de Rome, il montre par opposition l’attitude des Palmyréniens, qui, tout ayant pleine conscience de ce qu’ils étaient, ont adopté les influences qui émanaient des conquérants. Il explique que dans l’Antiquité ce n’était pas un grand malheur d’être conquis. En changeant de maîtres, on s’enrichissait culturellement et économiquement car on se retrouvait intégré à un espace plus vaste et prospère.

Evidemment, cette manière de considérer les choses peut sembler iconoclaste dans notre monde post-colonial où anciens colonisateurs et colonisés souffrent également, les premiers se battant la coulpe, et les seconds nourrissant des envies de revanche. Mus par notre désir de surmonter la séquence historique du « fardeau de l’homme blanc », « nous oublions que la modernisation par adoption de mœurs étrangères joue dans l’histoire un rôle encore plus grand que le nationalisme ; la culture d’autrui est adoptée, non comme étrangère, mais comme étant la vraie façon de faire, dont on ne saurait laisser le privilège à un étranger qui n’en est que le premier possesseur » (pp. 59-60). Ce qu’autrui crée cesse dès lors d’être son bien propre ; il intègre le patrimoine commun de l’humanité. Là où l’on crierait à un impérialisme éhonté, Paul Veyne voit une symbiose naturelle et féconde. En nous ouvrant les portes du monde antique de Palmyre, il nous fournit quelques clefs pour faire avancer notre réflexion sur le nôtre.

Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Paris, Albin Michel, 2015.

Publié le 03/05/2016


Yara El Khoury est Docteur en histoire, chargée de cours à l’université Saint-Joseph, chercheur associé au Cemam, Centre D’études pour le Monde arabe Moderne de l’université Saint-Joseph.
Elle est enseignante à l’Ifpo, Institut français du Proche-Orient et auprès de la Fondation Adyan.


 


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