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Muwashshā : Le livre de Brocart ou la société raffinée de Bagdad au 10ème siècle
Article publié le 11/03/2020

Par Florence Somer Gavage

En 762, le calife abbasside al-Mansûr fonde la ville de Bagdad, sur les conseils de ses astrologues qui déterminent l’horoscope de son inauguration. La ville donnée par Dieu, selon l’étymologie de son nom actuel qui associe deux mots vieux perse : bag, dieu et dād, donnée, était à l’origine la Madīnat al-Salām, la ville de la paix. Hasard ou accointance céleste, elle est fondée non loin de l’ancienne capitale sassanide Ctésiphon, connue dans les textes arabes sous le nom de Madā’in.
En 786, le calife Haroun al-Rachid, personnage que l’on retrouve dans les Mille et une nuits, y fait construire une bibliothèque qui conserve les œuvres traduites en arabe des auteurs grecs de l’Antiquité. Le 12 août 819, al-Ma’mūm, calife mutazilite féru de littérature et d’astronomie, en prend le pouvoir et fonde un observatoire célèbre et la maison de la sagesse, la Beit al hikma, où se retrouvent les intellectuels de toutes confessions confondues pour débattre de philosophie, de mathématique, de poésie ou d’histoire, qu’elle soit grecque, persane, syriaque, indienne ou chinoise. Des savants aux noms illustres y sont invités, al-Khwarizmi, al Jahiz, al Kindi, Thābit Ibn Qurra.
Deux siècles passent et leurs noms subsistent. C’est alors au dixième siècle de notre ère, dans une Bagdad tiraillée par les affres de son temps, que paraît un livre fait de Brocart et qui en porte le nom. Contre la rigueur et la perdition culturelle qui vont de pair avec la décadence politique ambiante, ce livre ouvre une porte sur le savoir-être d’une société raffinée et élégante. Il témoigne d’intérêts artistiques et esthétiques en tous points éloignés d’un conformisme sobre et étriqué.
Contrairement à d’autres textes précieux et non édités, qui disparurent à jamais le 14 avril 2003 quand la bibliothèque de la ville de la paix fut incendiée, le livre de Brocart nous est parvenu dans sa version arabe et une traduction, pour nous emmener dans un voyage onirique, au crépuscule, dans les dernières lueurs du jour ; ou aux premières de l’aube.

L’édition

Dans l’édition présente, la présentation de ce livre sur l’art et la beauté telles qu’ils se pratiquaient dans la société raffinée de Bagdad au Xème siècle est introduite par une citation de Borges, métaphore des Mille et une nuits : « La seconde métaphore est la trame d’un tapis qui propose au regard un chaos de couleurs et de lignes sans signification, un hasard et un vertige, mais que gouverne une ordonnance secrète ». L’assemblage raffiné de l’art, du savoir-vivre, de l’amour, de la façon de l’exprimer ou le faire (res)sentir est un tapis polychrome et subtilement chatoyant qui invite à une perambulation vertigineuse celui qui se laisse séduire par les mots écrits sur les pommes ou le bord des manteaux, les senteurs des roses qui réduisent l’être à la pure olfaction, le goût du vin de raisins secs et du vin de miel qui rendent les pensées aussi souples que de l’eau.

Le livre de Brocart est assurément du genre de l’adab, un traité d’éducation, d’instruction, de sciences du savoir-vivre. Plus que d’en porter le nom, il devait être drapé de brocart, d’une étoffe de soie mêlée d’or ou d’argent, aux décors floraux. Entouré de ce tissu, aussi précieux sur son avers que son revers, il était la métaphore même des idées, que l’on tourne à l’envi pour en faire ressortir les diverses essences, déjouer leurs contradictions latentes, se moquer des vides laissés par leurs incohérences. Dans une époque secouée par les troubles politiques, religieux et culturels, Le livre de Brocart est un acte de résistance : celle de l’art, de la beauté, de la culture et de l’exaltation des sens contre le confinement bridé de l’être.

L’auteur

Al-Washshā’, lettré bagdadien dont le traité a traversé les siècles, n’a pas laissé de traces écrites de son histoire. De son nom, signifiant « le brodeur » ou « le brodeur d’étoffe », on peut déduire qu’il était arabe ou qu’il privilégiait son appartenance à cette langue. Bien placé pour écrire un livre d’abad, il était précepteur chargé de l’éducation d’un esclave, celui de l’épouse du calife al-Mutamid (842-892), dont le règne fut un des plus longs de la période abbasside, sans doute parce que le gouvernant dans l’ombre était son frère al-Muwaffaq, auquel il servait de paravent diplomatique. Ibn al-Nadīm évoque Washshā’ comme un grammairien adepte des grandes écoles de Kufa et Bassora, homme de lettres, spécialiste de poésie et de récits, ce dont il fait montre dans cet ouvrage entrecoupé de citations et de vers apportant leurs présages aux propos qu’il déploie. Ses maîtres furent des traditionnistes de confession hanbalite ; Ibn abī al-Dunyā (823-894), l’historien et poète Ibn Abī Khaytama (801-892) ou encore le grammairien Niftawayh (858-934) sont présents tout au long de l’ouvrage par leurs dits et leurs écrits. Pourtant, Le livre de Brocart n’est pas un éloge de la sobriété, loin s’en faut. Al-Washshā’ compte également parmi ses contemporains des érudits dont l’histoire gardera la trace et qui nous livreront de précieux témoignages de leurs époques tel qu’al-Masūdī (895-957), historien, géographe, voyageur, l’auteur du Murūj aḏ-Ḏahab wa-Maʿādin al-Jawhar (1) ou al-Isfahānī (897-967) à qui l’on doit le Kitāb al-Ag̍ānī (2), ouvrage monumental en vingt volumes étayant les chants, les poèmes arabes et leurs auteurs connus.

L’époque qui a vu naître Le livre de Brocart est également celle qui a abrité les savoirs du polymathe iranien, philosophe, alchimiste et médecin, al-Razi (865-925) ; celle du philosophe al-Farabi (872-950) qui tente de concilier Platon et Aristote et développe une intéressante théorie de l’angéologie ; ou encore la parcelle du temps où Tabari (839-923) écrit son Tarikh al-Rusul wa al-Muluk, l’histoire des prophètes et des rois, relatant l’histoire du monde depuis sa création. L’époque d’al-Washshā’, où le développement des savoirs chapeautés par l’Islam se heurte au rationalisme grec, verra aussi périr sur la croix le mystique persan Mansur al Hallaj (858-922).

Si aucune référence directe n’est faite au savoir grec, on devine ses influences à travers la doctrine des tempéraments dans le chapitre sur la passion ou à travers le régime alimentaire des raffinés.

L’époque

A la fin du 9ème siècle, le monde islamique qui s’étendait de l’Espagne aux frontières de l’Inde continue de se décomposer de l’intérieur. Le califat abbasside de Bagdad a perdu son emprise sur ces vastes territoires et des pouvoirs locaux prennent une ampleur menaçante. Les Aghlabides de Tripoli ont entériné leur indépendance, les Fatimides chiites, après s’être établis en Afrique du Nord, marchent sur l’Egypte qu’ils vont bientôt conquérir. En Espagne, Abd al-Rahman III (891-961), devient le calife omeyyade de Cordoue. Les Buyides chiites règnent dans le sud de l’Irak et occupent même Bagdad pendant l’année 945. Les Turcs nomades, confrontés à la sécheresse dans leur pays d’Asie centrale, se déplacent, traversant l’Amou-Daria en grand nombre pour se rendre en Farghana et dans le nord-est de la Perse.

Le livre et son contenu

L’ouvrage détaille, vers et pensées à l’appui, tout l’éventail de la culture, des bonnes manières et du savoir-vivre appliqués à des domaines aussi divers que la gastronomie, les parfums, les vêtements, l’art des inscriptions sur des fruits, des instruments de musique, des parures de table ou de lits, de la vaisselle ou des calames. La beauté du poème s’exalte aussi sur le corps féminin pour en rehausser la beauté des formes et l’enivrement qu’elles suscitent. L’assemblage offert par le propos conte les étonnantes pratiques qui jalonnaient les codes amoureux de l’époque : comment il convient d’offrir les pommes, entières ou mordillées par l’aimée, comment disposer les fleurs pour qu’elles se muent en calligraphie, comment rédiger un poème d’amour à la fois envolé et contrit.

Amour, amitié, éducation, prud’homie (3), art de se vêtir, gastronomie forment les cadres du savoir-vivre qu’al-Washshā’ nous expose et, avec lui, les clefs de la culture arabo-musulmane des milieux raffinés, de Bagdad, de Sanāa, d’Ispahan ou du Caire. Il est des pratiques innées, dont la prud’homie, mélange de vertu et de sagesse dont l’acquisition est impossible et la perte toujours à craindre. Le raffinement requiert des prédispositions mais, tout comme l’éducation, est voué à l’amélioration. Les deux notions sont aussi antagonistes que complémentaires. L’éducation se base sur la prudence, la mesure et l’équilibre alors que le raffinement exige une passion dévorante, cathartique, presqu’aliénante. Cette notion de passion, au centre de l’ouvrage, est le témoin de la trame historique développée par al-Washshā’, son étalon pour mesurer la déchéance des vertus et des mœurs, celles qui, inexorablement, frappe certains siècles dont le sien et à laquelle il convient de faire face en rappelant les esprits du passé, en scandant leurs vers, en gardant en mémoire leurs phrases. Pour les êtres exceptionnels appartenant à un passé révolu, la passion qui confère à l’amant les qualités ultimes lui permet également d’accéder au raffinement. L’éloquence, la sagacité, la douceur, le courage et la délicatesse sont au centre des poèmes d’amour déroulés au fil des pages de la première partie du Livre de Brocart. Dans une période sombre où la dégradation des idées et des vertus domine, la passion ne peut plus se montrer. A sa vérité succède son image par le jeu, qui la rappelle mais lui interdit d’exister pour elle-même, la cantonnant dans une étiquette rigide et complexe.

La première partie, profonde et philosophiquement étayée, s’accorde à définir l’éducation, les critères de sélection des compagnons et amis, délimite les contours de l’amour accordé à l’ami, énonce les règles qui entourent la prud’homie, encense l’art de garder les secrets, traite des qualités parfaites de l’amour. La deuxième partie, à l’inverse, parle d’interdits de passions sincères et décrit, avec minutie, les contours des jeux du raffinement et les qualités du raffiné, ses usages vestimentaires, la nature des cadeaux qu’il partage, le choix des termes dont il use et des poésies à connaître, les roses et les pommes qu’il convient de choisir. Les derniers chapitrés sont consacrés aux inscriptions et à leurs supports. On écrit sur le chaton des bagues, les chemises, les manteaux et les ceintures mais aussi sur les pommes, les cédrats, les melons, sur les pieds, la taille et les mains, sur les verres, les vases et les luths, sur les calames, sur tout ce qui peut servir de messager entre soi et la passion exilée.

Al-Washshâ’, Le livre de brocart ou la société raffinée de Bagdad au Xe siècle, traduit de l’arabe, présenté et annoté par Siham Bouhlal, Connaissance de l’Orient, Gallimard, 2004.

Notes :
(1) Les prairies d’or et les mines de pierres précieuses.
(2) Le livre des chansons.
(3) C’est ainsi que Siham Bouhlal rend le terme murawwa.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Article de Marwan Rashed, Les débuts de la philosophie moderne (VIIe-IXe siècle), In Les Grecs, les Arabes et nous, Enquête sur l’islamophobie savante, ouvrage collectif sous la direction de Philippe Büttgen, Alain de Libera, Marwan Rashed et Irène Rosier-Catach
- Sohrawardî, 1155 -1191 (1/2)
- Sohrawardî, 1155 -1191 (2/2)
- ‘Abd al-Rahmân III (912-961), fondateur du califat omeyyade de Cordoue

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