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Mouvement de protestation en Turquie : décryptage
Article publié le 26/06/2013

Par Valentin Germain, à Istanbul

Depuis le 31 mai 2013, la Turquie connaît un mouvement de protestation sans précédent qui, parti d’Istanbul, s’est étendu à toutes les villes du pays. Les manifestants, aux profils variés, s’attaquent au gouvernement de l’AKP et à son Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. Ce mouvement qui se veut pacifiste et non violent s’oppose aux mesures autoritaires du parti islamique et a notamment été la cible d’une répression policière violente.

En effet, depuis son arrivée au pouvoir en 2002, le Parti de la Justice et du Développement (AKP) a réussi à développer avec succès la croissance économique du pays. Mais de nombreuses mesures portant sur des questions de société et de moralité ont également été décidées, irritant une partie importante de la population. C’est dans ce contexte que les événements insurrectionnels de la place Taksim et du Gezi Parkı ont débuté.

La protestation vient au départ d’une manifestation de petite taille opposée à la destruction du parc de Gezi, situé sur la place Taksim. Durant quelques jours, les manifestants, souvent à tendance écologiste, se sont relayés pour occuper le parc afin de montrer leur rejet du projet du gouvernement consistant à remplacer celui-ci par l’ancienne caserne ottomane de la place, qui avait été détruite après la Seconde Guerre mondiale, celle-ci devant être à terme réinvestie en centre commercial. Au matin du 31 mai, la police est intervenue et a expulsé cette cinquantaine de manifestants. La brutalité avec laquelle cette dernière a agi a été l’élément catalyseur qui a entraîné la création d’un large mouvement de protestation.

Celui-ci ne manifeste pas seulement pour le Gezi Parkı qui est finalement devenu un symbole de la contestation, mais pour un ensemble d’éléments dont la répression policière n’a été que le facteur déclencheur. En effet, pour les intellectuels et activistes de gauche et de centre-gauche, le gouvernement du Parti de la Justice et du Développement (AKP) prend un tournant de plus en plus autoritaire depuis quelques années. Un ensemble de mesures considérées comme conservatrices a contribué à cette situation de mécontentement général. Citons par exemple une interdiction de la vente d’alcool, des incitations répétées à un comportement plus moral, des une remise en question du droit à l’avortement ou à l’accès à la contraception, ainsi que différents projets de constructions gigantesques entrepris sans concertation. Enfin, pour beaucoup, la répression du 31 mai a été considérée comme une incitation au conflit.

Istanbul a été le premier lieu de l’affrontement entre manifestants et la police. Sur la place Taksim, centre névralgique de la partie européenne, et les artères qui y mènent, en particulier l’avenue piétonne et commerçante Istiklal Caddesi, les manifestants ont accouru de toute part pour signifier leur désaccord avec la police et le gouvernement. Rapidement, les manifestants ont réussi à occuper le parc et y ont installé leurs tentes. Ce qui était dans un premier temps un mouvement apolitique a vite été récupéré par la gauche turque et ses différents partis et groupuscules. Pendant plus de deux semaines, Taksim et le Gezi Parkı ont été les lieux d’une expérience sans précédent en Turquie.

Le reste du pays a lui aussi été touché par la contestation après la journée du 31 mai. Des manifestations se sont déroulées à Ankara et Izmir notamment, mais également dans les villes de près de 70 départements. Alors qu’à Istanbul avec l’occupation du parc et de la place, la police s’est vite retirée à l’exception de quelques échauffourées dans le quartier de Beşiktaş, c’est dans le reste du pays qu’ont eu lieu les plus rudes échanges entre protestants et policiers. La capitale a notamment vécu de nombreuses nuits de violence.

Des manifestants au profil très varié

Ce qui fait la force tout comme la faiblesse du mouvement est son hétérogénéité. Celui-ci n’est pas composé exclusivement d’activistes ou de militants de gauche opposés idéologiquement au pouvoir. Après le 31 mai, différents groupes sont descendus dans la rue : des citadins, hommes et femmes, de tous âges, pas forcément politisés.

Pour Eylem Özkaya-Lassalle, enseignante-chercheuse à l’Université Galatasaray spécialisée dans la violence politique, « Il y a des étudiants, des artistes, des gens qui travaillent dans le secteur de la communication, et des gens totalement apolitiques, déjà âgés, qui ne participent pas activement à la vie politique. Cela fait une population très variée. Mais il y a une interaction entre eux car les plus âgés sont sortis dans les rues pour protéger les plus jeunes. On a vu que ces derniers étaient attaqués pour rien. Les jeunes ont su adopter un langage qui les rassurait. Il n’y avait aucune autre organisation engagée. Les anarchistes impliqués préfèrent rester à l’ombre et l’initiative vient des jeunes. Un savoir-faire est transféré. L’expérience des plus vieux est partagée, ils font appel au calme. » L’implication des jeunes n’est pas une surprise dans un pays où près de 50% de la population a moins de 30 ans. Selon une étude menée par deux sociologues de l’université Bilgi d’Istanbul, 39,6% des manifestants ont entre 19 et 25 ans et 24% ont entre 26 et 30 ans [1].

Dans la masse anonyme des manifestants, on peut toutefois relever divers profils. Les Alévis sont présents en nombre. Avec leur pratique particulière de l’islam chiite, ils ont été la cible du pouvoir sunnite ottoman pendant des siècles et jusqu’à aujourd’hui se sentent discriminés. Ils ont notamment été choqués par le projet du troisième pont sur le Bosphore, nommé Sélim Ier, le bourreau des Alévis au XVIe siècle. D’un point de vue politique, on retrouve la bourgeoisie kémaliste urbaine et engagée, mais aussi la gauche et l’extrême-gauche turque. Les drapeaux du Parti Républicain du Peuple (CHP), parti fondé par Mustafa Kemal Atatürk sont nombreux dans le cortège des manifestants. On y trouve quelques drapeaux du Parti Communiste Turc (TKP) mais aussi des traces de groupuscules plus ou moins violents, et notamment quelques membres du Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C), organisation qui est à l’origine de l’attentat à l’ambassade des États-Unis à Ankara le 1er février 2013. En enfin, notons la présence des Kurdes qui, pour la plupart, restent en retrait, ne voulant pas détériorer le processus de normalisation entamé il y a peu. Seuls des partisans du Parti pour la paix et la démocratie (BDP) sont présents dans le mouvement.

Selon Ahmet Kuyaş historien et professeur à l’Université Galatasaray, le succès de ce mouvement disparate vient de sa fraîcheur et de sa spontanéité : « Beaucoup de gens improvisent et c’est ce qui attire les autres. Des individus ont voulu faire partie du mouvement, même des supporters de clubs de football sont venus car ils voulaient justement être là, faire partie de cette congrégation sympathique qui produit de l’humour. » Avec une implication massive des artistes d’Istanbul et des autres villes du pays, le mouvement est en effet caractérisé par son utilisation de l’humour et des arts graphiques. Des pochoirs représentant diverses scènes marquantes des événements sont tagués à travers tout Istanbul tandis que les manifestants rivalisent d’ingéniosité dans les slogans pour moquer Tayyip Erdoğan et la police, souvent de manière crue. Mais d’après M. Kuyaş, « Parce qu’il y a des extrémistes, que certains kémalistes tiennent des discours violents voire vulgaires concernant le Premier ministre, cela donne des excuses au gouvernement. »

La spontanéité est indéniable, toutefois la présence d’« anciens », habitués à s’opposer au pouvoir crée une base solide sur laquelle s’appuient les manifestants. Ainsi, Mme Özkaya-Lassalle explique qu’il existe « une filiation entre ces manifestants et ceux des années précédents. Les acteurs de l’espace public turc sont impliqués. Sur les médias sociaux, ceux-ci font des appels au calme. Ce sont des gens qui savent gérer les relations avec l’État d’une façon non-violente. Les gens des ONGs appellent les manifestants au calme afin que ceux-ci restent dans la légalité. Les jeunes ont su résister [à l’appel de la violence]. Mais une interaction s’est également faite dans l’autre sens. Il y a une grande solidarité entre les gens que le Premier ministre ne voit pas. Alors que c’est là que réside la force du mouvement. »

Citons enfin la présence des Ultras des clubs de football d’Istanbul, Galatasaray, Fenerbahce et Beşiktaş. Le groupe Çarşı, à forte tendance anarchiste et issu du club de Beşiktaş a pris la tête de la lutte armée de la contestation, habitué à se battre régulièrement contre la police. Les groupes ultras ont constitué des forces de sécurité et ont ainsi apporté un soutien important en matière de logistique et de leadership dans la guérilla urbaine insurrectionnelle, de la même manière que les supporters du Caire avaient soutenu et appuyé les événements révolutionnaires en Égypte en janvier 2011.

Enfin, si les affrontements mettent en opposition des laïcs de gauche face à un régime islamiste, il convient de préciser que le sentiment n’est pas anti-islam mais anti-conservateur. La question de l’islam n’a jamais été évoquée durant les manifestations et beaucoup de contestataires se déclarent musulmans. Ainsi, des prières ont même été organisées et protégées dans le parc occupé de Gezi. La contestation ne porte donc pas spécifiquement sur la nature religieuse et islamique du gouvernement mais plus généralement sur ses actions et intentions conservatrices.

La réponse du pouvoir et les conséquences du mouvement

C’est en réponse à la répression du pouvoir que le mouvement s’est constitué. En effet, la police est intervenue massivement contre les écologistes qui voulaient conserver le parc. L’opposition entre l’État et les manifestants à travers le pays est un des éléments marquants de ces événements insurrectionnels. Durant les premiers jours de la protestation à Istanbul, des quartiers entiers de la ville, proche de la place Taksim (Galata, Cihangir, Dolmabahce, Beşiktaş) ont été noyés dans les gaz lacrymogènes. Durant les affrontements entre manifestants, l’utilisation de canons à eau et de gaz a été massive et les réseaux sociaux ont été envahis de photos et de vidéos d’actions policières brutales.

La question de l’implication de la police est centrale dans la contestation des manifestants, ce que souligne Ahmet Kuyaş : « La façon dont est utilisée la police est lamentable. Des « vigilante » [justiciers] côtoient la police, armés de bâtons. Certains commettent des actes de violence terribles que la police n’a pas voulu reconnaître. La police n’a jamais été aussi partisane. Le président du syndicat des forces de l’ordre a reconnu que dans la dernière semaine six policiers se sont suicidés. Car eux aussi sont des jeunes, dans une mauvaise situation, qui tapent sur des gens du même âge qu’eux. »

L’utilisation des réseaux sociaux a une nouvelle fois été importante après la vague des Printemps arabes de 2011. Comme en Tunisie ou en Égypte, c’est sur Facebook et Twitter que les manifestants se sont rassemblés et ont décidé de points de ralliement. C’est également sur ces médias sociaux que la vague de ras-le-bol s’est propagée. En outre, depuis le début de la protestation, en raison des collusions entre le pouvoir et les médias traditionnels (télévisés, presse écrite et internet), c’est à travers ces médias que les premières nouvelles des affrontements ont circulé. On peut citer l’exemple de la chaîne CNN Türk qui, durant les protestations, diffusait un documentaire animalier tandis que sa chaîne d’origine CNN retransmettait ce qui se passait sur la place Taksim. Pour expliquer cela, on peut parler de directives données par le gouvernement à la presse, via notamment une proximité entre les actionnaires des chaînes de télévisions et les membres de l’AKP.

Néanmoins, pour Eylem Özkaya-Lassalle, il convient de bien comprendre l’utilisation des médias sociaux avant d’émettre des hypothèses trop hasardeuses sur l’implication de ces derniers dans le mouvement insurrectionnel : « les réseaux sociaux sont importants mais il ne faut pas exagérer leur impact. Les réseaux sociaux sont utilisés pour avoir des informations et pour avertir les gens. Mais ces derniers ont un handicap majeur : on ne peut pas vérifier les informations. En outre, les anciennes structures d’organisations sociales existent toujours et les médias sociaux n’ont fait qu’accélérer la mise en place du mouvement. La force des réseaux sociaux est limitée et on l’exagère sans voir les structures de protestation déjà en place. Le rôle catalyseur est évident mais cela reste un outil dangereux. Plusieurs informations qui y ont été publiées ont été par la suite démenties. »

Ainsi, on peut trouver sur Facebook de réguliers appels à l’insurrection mais également une véritable volonté de propager le mouvement à l’international à travers une couverture mondiale de la contestation. L’usage répété des médias issus des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) montre l’importance de la voix du citoyen dans la transmission de l’information aujourd’hui et la perte de pouvoir de la structure étatique dans ce domaine, au profit d’un réseau plus horizontal que vertical. Toutefois, au vu de la faible implication des médias traditionnels dans la couverture médiatique des événements, on comprend que le reste de la Turquie, en dehors des centres urbains, considère ce qui se passe via le seul prisme de la presse muselée par le régime de l’AKP, et s’inquiète donc de l’émergence d’une génération de « çapulcu [2] ».

Dès lors, comment considérer ce qui se passe en Turquie depuis le 31 mai ? Peut-on parler d’une révolution, comme cela a été le cas en Égypte ? La comparaison avec ce pays semble évidente notamment à travers l’image marquante d’une place occupée par les manifestants. Entre Tahrir et Taksim, les ressemblances sont frappantes. Dans les deux cas on retrouve une place au centre d’une ville, poumon économique et artère de circulation majeure. Celle-ci est occupée et transformée en lieu de rencontre et de création sociale et politique. Mais la comparaison s’arrête là : alors que les Égyptiens faisaient face à une dictature en place depuis des décennies, les Turcs se battent pour que le gouvernement élu de manière démocratique reconnaissent l’entièreté de sa population et non son seul électorat. La contestation porte en grande partie sur des questions de mœurs et rejette un conservatisme gouvernemental. Il convient ainsi plutôt de comparer les événements de Turquie à un mai 68 français. Il semble inévitable que le calme revienne à Taksim et que la réalité reprenne le dessus mais, comme en France, malgré la fin de la contestation, on peut penser que les conséquences seront durables.

« L’AKP a bien compris le message. Le maire d’Istanbul, le vice-premier ministre, le président ont très bien compris l’affaire. À partir d’aujourd’hui, les choses vont changer. Pas forcément pour tout de suite, Erdoğan peut même être réélu. Mais dans la conception des gens, les choses ont changé. On a vu qu’on pouvait changer les choses en manifestant et sans utiliser la violence. On a abattu notre peur. », témoigne ainsi Mme Özkaya-Lassalle.

[2Littéralement « pillard » ou « vandale », terme utilisé à plusieurs reprise par le Premier ministre Erdoğan et détourné avec fierté par les manifestants.

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