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Mirza Fatali Akhundov : de l’universalisme des Lumières au nationalisme persan
Article publié le 11/05/2018

Par Alban Claude

Figure intellectuelle du XIXe siècle dans l’Empire russe et dans le monde persan, Mirza Fatali Akhundov (1812-1872) est un personnage singulier à étudier. Apprécié des milieux intellectuels comme du gouvernement impérial qu’il a servi avec ardeur toute sa vie, il a été présenté durant toute la période soviétique comme le premier penseur matérialiste du monde musulman, et donc à ce titre comme le pionnier du communisme en terre d’Islam. L’historiographie iranienne en fait aussi le premier artisan du discours nationaliste persan. Il apparaît pourtant en Azerbaïdjan comme le père fondateur de la littérature azérie, et donc à cet égard comme un héros national de premier plan.
Comment un même individu aurait-il pu être à la fois tsariste, communiste et nationaliste, qui plus est garant de deux identités nationales différentes ?

Une vie entière dédiée à son œuvre

Mirza Fatali Akhundov est né en 1812 sur le territoire de l’actuel Azerbaïdjan. Celui-ci est annexé en 1813 par l’Empire russe aux dépends de l’Empire persan, conformément aux dispositions du traité du Golestan, qui vient mettre un terme à la première guerre russo-persane.
Son père est un religieux chiite originaire d’Iran, sa mère une azérie issue d’une famille de clercs. Tout semble destiner Mirza Fatali Akhundov à l’exercice religieux. Son destin intellectuel atypique est lié à la rencontre au cours de ses études du poète azéri Mirza Shafi Vazeh. Ce dernier l’initie à la pensée agnostique européenne, et le convainc d’arrêter ses études coraniques. Pour subvenir à ses besoins, Akhundov entre en 1834 dans les services administratifs de la vice-royauté du Caucase en qualité de traducteur. Il réside désormais à Tiflis (actuelle Tblilissi) qui connaît alors une vie intellectuelle de premier plan, marquée par la rencontre des cultures, et fréquente tout autant des intellectuels russes que des intellectuels arméniens. Véritable symbole de l’intégration des nouveaux territoires azéris à la destinée de l’Empire, Akhundov ne s’est jamais départi d’une fidélité sans faille à la monarchie qu’il servait, et que venait renforcer son admiration pour la littérature et la philosophie occidentale. Servir le tsar, c’est servir la modernité et accomplir ses promesses de développement.

Sa vie intellectuelle, menée en parallèle de ses activités officielles, se divise aisément en trois périodes :
Dans un premier temps (1850-1855), Akhundov s’affirme comme un dramaturge. Il fait le choix d’écrire ses pièces en azéri, qui n’était alors qu’une langue orale, et de situer ses comédies dans un cadre aussi modeste que local. Il fonde ainsi le théâtre national azéri, en s’appropriant les codes de ce genre importé de l’Occident. Son principal objectif est la dénonciation de l’obscurantisme religieux, comme en témoignent ses personnages de derviches mal attentionnés qui abusent de pauvres âmes superstitieuses. Ces pièces connaissent un très fort retentissement : rapidement traduites, elles sont jouées dans tout l’Iran, tandis que ces pièces à l’exotisme rafraîchissant ont un grand succès à Moscou. Cas paradoxal d’une vision des Tatars du Caucase qui satisfait autant les exigences esthétiques des orientalistes de Moscou que les aspirations à la modernité des populations locales.
Dans un second temps (1863-1865), Akhundov s’absorbe presque exclusivement dans un fastidieux projet de réforme de l’écriture, visant à écrire le persan et le turc en alphabet latin et non plus en alphabet arabe, qu’Akhundov juge illisible et inutilement complexe. Il constitue pour lui le principal obstacle à l’accès à l’écriture des populations illettrées. Malgré ses efforts, tant en Iran qu’en Turquie ou en Russie, sa réforme reste lettre morte. Elle semble trop difficile à appliquer, ou paraît favoriser des séparatismes régionaux (renforcement de l’identité azérie en Russie et en Perse). Ses recherches ont néanmoins connu une grande postérité : elles ont servi de base à la réforme d’Atatürk dans les années 1920 ainsi qu’au passage à la graphie latine de l’Azerbaïdjan à la chute de l’URSS.
Très affaibli par cet échec, Akhundov développe dans la dernière partie (1865-1878) de sa vie une œuvre plus nettement philosophique. Il s’y livre à des attaques de plus en plus directes de la religion musulmane, et s’intéresse tout particulièrement à la question de la décadence persane. Son statut d’officiel de l’Empire russe lui permet d’avoir une liberté de ton inégalée pour l’époque vis-à-vis du clergé chiite. Cette dernière partie de l’œuvre de Mirza Fatali Akhundov est la plus méconnue. Peu d’éditeurs prirent le risque de le publier et ses textes sont diffusés presque exclusivement par le bouche à oreille. Pour autant, ce sont eux qui attirent aujourd’hui le plus le regard des historiens. Ces œuvres confidentielles ont paradoxalement exercé une grande influence sur le corpus nationaliste iranien, en particulier le discours officiel des idéologues du régime de Reza Khan Pahlavi (1).

L’unité intellectuelle de l’œuvre d’Akhundov

Si l’on cesse de considérer l’œuvre d’Akhundov de manière fragmentaire, mais qu’on l’envisage comme un tout, un principe conducteur s’en dégage nettement. A la croisée de l’Orient et de l’Occident, Akhundov cherche comme beaucoup de ses contemporains à comprendre les raisons du retard technologique de l’Empire perse, qui l’a conduit aux désastres successifs des deux guerres russo-persanes. Comment un empire jadis aussi puissant a-t-il pu tomber dans tel état de décomposition ?
Converti aux principes du rationalisme des Lumières, il fait sien le combat auparavant mené par Voltaire en Europe contre l’obscurantisme religieux, qu’il juge responsable du retard du monde perse. Reprenant les thèses racialistes européennes encore en gestation, il attribue au peuple arabe la pleine responsabilité de ce retour aux âges sombres. C’est particulièrement net dans son ouvrage Kamāl-al-dawle Maktublaṛĭ (1865). S’inspirant librement des Lettres persanes de Montesquieu, il y restitue le dialogue fictif de deux princes discutant de l’origine des maux frappant l’Iran des princes Kadjars. Très rapidement, un responsable se distingue : le religieux musulman, qui bloque l’épanouissement de la raison (2). Pour soutenir sa thèse, Akhundov n’a de cesse de vanter le prétendu âge d’or qu’aurait connu la Perse sous les souverains Sassanides avant les invasions arabes puis mongoles. A bien des égards, Akhundov peut être considéré comme le père fondateur de ce nationalisme de rupture (3), si caractéristique de la pensée politique iranienne, qui tend à opposer d’un côté les mollahs venus de l’étranger, et de l’autre le peuple Perse, naturellement doté de tous les dons nécessaires à l’épanouissement d’une civilisation.

Il faut pour autant bien distinguer entre la pensée développée par Akhundov et celle développée par son lecteur assidu Mirza Aqa Khan Kermani (1854-1896), un penseur de confession babie, exécuté sur ordre des princes Kadjars pour sa prétendue implication dans l’assassinat de Nasseredin Shah. Elle est nuancée, bien plus soucieuse de provoquer un sursaut de fierté chez son lecteur que de défendre une théorie scientifique racialiste. Kermani, beaucoup plus jeune, a lu Akhundov, mais l’a résumé et systématisé. Dans le nouveau contexte intellectuel où les théories racialistes s’épanouissent en Europe, il s’est converti aux thèses orientalistes qui font de l’Iran le pays des Aryens, peuple indo-européen premier. Le nouveau contexte politique persan qui voit le délitement de plus en plus accentué de l’autorité du souverain sur son territoire au profit des puissances russe et britannique, le pousse à encore plus de véhémence dans ses propos.

Cette situation n’est pas celle d’Akhundov. S’il est indirectement à l’origine du nationalisme persan, il n’est pas un nationaliste persan à part entière. Preuve en est son attachement au pouvoir des tsars et la revendication bien plus forte de son identité azérie. Son nationalisme persan n’est que la conséquence de son combat universel pour la raison. Tour à tour Voltaire puis Montesquieu, il s’attache à incarner dans son aire géographique cette figure du philosophe des Lumières qui traque l’obscurité partout où il la trouve sur son continent. Comme ses modèles, il échange abondamment avec des intellectuels modernistes de tous horizons, arméniens, géorgiens, turcs ou iraniens. Réduire Akhundov à la figure nationale Azerbaïdjanaise qu’il est devenu, ou encore le réduire au statut de père du nationalisme persan, c’est oublier qu’il voulait porter une révolution de la raison par nature universelle.

Son combat contre l’institution religieuse est lui aussi à remettre en perspective. S’il combat l’emprise qu’exercent les mollahs sur la société, il n’en reste pas moins un déiste croyant qui se fera enterrer dans le cimetière musulman de Tiflis. A l’instar de Voltaire, il est anti-clérical mais n’est pas le matérialiste radical que le régime communisme a reconstruit a posteriori.

Vanter l’identité persane : un nationalisme d’individualités

La position centrale d’Akhundov dans le développement des nationalismes azéri et persan souligne la particularité du développement des nationalismes en dehors du cadre européen théorisé par Benedict Anderson dans son ouvrage Imagined Communities : Reflections on the Origin and Spread of Nationalism (1983). Ainsi que le souligne Zia-Ebrahimi dans son ouvrage The Emergence of Iranian Nationalism : Race and the Politics of Dislocation (2016), la Perse des Kadjars ou même le Caucase russe éloigné des grandes maisons d’édition moscovites et pétersbourgeoises, ne peut compter sur le moteur d’un « capitalisme de l’imprimerie ». C’est donc par un jeu complexe de relations interpersonnelles que se diffusent ces idées. Il en résulte leur plus grande hétérogénéité, liée aux parcours individuels des individus qui président à leur élaboration, et leur plus grande mobilité au cours du temps, liées à une transmission moins fiable. Il est ainsi remarquable que le nationalisme persan tire son origine d’un cercle très réduit de personnalités qui se connaissent toutes.

Mirza Fatali Akhundov d’abord, qui entretenait une relation épistolaire suivie avec le prince Jalal-od-din Kadjar, un fils de Fath Ali Shah qui cultivait son goût pour les études occidentales en marge de la famille royale, et ne se privait pas de la critiquer. Ce dernier a dédié à son ami le premier tome de son Nameh-ye-Khosrovan (1868-1872), une réécriture du Shahnameh de Ferdowsi, qui aspire à retranscrire en vers l’histoire de l’Iran depuis ses origines jusqu’au présent en insistant sur l’effet délétère de la conquête arabe puis mongole. La particularité de cette œuvre est d’avoir été rédigée dans un persan « épuré » de tout son lexique arabe. C’est le premier acte de ce nationalisme linguistique qui connaîtra un grand succès sous le règne de Mohammed-Reza Shah. Ce prince Kadjar faisait partie de la même loge maçonnique (4) que l’homme d’Etat nationaliste Mirza Malkom Khan. Ce dernier, en exil à Londres, a publié une revue nationaliste à laquelle a participé activement Kermani, qui lui même avait une connaissance de première main des écrits d’Akhundov. Un cercle de quatre personnes, appartenant à deux générations successives, qui aura su poser les bases d’une idéologie nationaliste au pris de certains raccourcis, mais quasiment sans l’appui de publications à gros tirages.

La figure de Mirza Fatali Akhundov a conjuré tous les bouleversements du XXe siècle. L’écroulement du régime tsariste l’a vu devenir le précurseur du communisme. A la chute de l’URSS, il s’est métamorphosé en héros nationaliste azéri. La ville arménienne qui portait son nom suite à une décision du soviet local a été débaptisée, tandis que ses statues se multiplient à Bakou au gré des commémorations. Si le régime des mollahs iraniens feint l’indifférence, il est la matrice du discours identitaire de l’historien iranien Fereydoun Adamiyat qui lui a consacré une biographie. On force toujours un peu son parcours pour le faire coller aux nécessités idéologiques du moment.

Pour comprendre son idéal, il est tentant de revenir à ses modèles, les philosophes français des Lumières. Sa foi dans la puissance civilisatrice de la raison explique qu’il en souhaite l’application par delà les frontières. Il apparaît davantage comme un penseur universaliste que comme un théoricien identitaire. C’est peut être ce qui explique que malgré son attachement à la Perse et à l’Azerbaïdjan, sa fidélité au tsar l’a toujours emporté. Il a secondé en 1848 une mission russe à Téhéran, alors même qu’il s’agissait de participer à la mise en coupe réglée du pays, et a toujours soutenu les mesures de pacification prises par le vice-roi en Azerbaïdjan. Au delà d’un simple opportunisme carriériste, l’Empire russe lui apparaissait comme la puissance la plus à même d’instaurer le règne tant désiré de la raison sur son pays natal.

Le parcours d’Akhundov semble illustrer le paradoxe relevé par Anne-Marie Thiesse sur les origines des constructions nationales, qu’elle désigne sous le concept de « cosmopolitisme du national » (5). Elle n’a de cesse de s’opposer à une vision téléologique de l’histoire, qui fait des guerres mondiales l’horizon inévitable des premiers penseurs de la nation. Au contraire, elle souligne qu’il s’agit d’hommes des Lumières qui envisagent la culture nationale dans une perspective universaliste, au sein d’un réseau intellectuel lui-même transnational. La forme politique de la « nation » a été pour eux l’incarnation d’un régime, fondé en raison, susceptible de garantir à toute l’humanité les plus grands développements. Le monde, véritable concert des nations, doit être poussé de l’avant par une saine compétition entre les pays, et non rongé par le repli identitaire. Une conviction qui est sans nul doute celle d’Akhundov.

Notes :

(1) Reza Zia-Ebrahimi démontre cette filiation (chapitre 4 de son ouvrage The Emergence of iranian nationalism (2016) par une étude de la persistance des métaphores et des figures de styles employées par Akhundov dans les écrits nationalistes postérieurs à l’accession au trône de Reza Khan.
(2) Il mentionne ainsi dans son ouvrage les Arabes « affamés, nus et sauvages » qui ont déferlé sur la Perse.
(3) Il s’agit du concept développé par Zia-Ebrahimi de dislocative nationalism dont il donne lui-même la définition en introduction de son ouvrage : « an operation that takes place in the realm of the imagination, an operation whereby the Iranian nation is dislodged from its empirical reality as a majority-Muslim society situated - broadly - in the "East". Iran is presented as an Aryan nation adrift, by accident, as it were, from the rest of its fellow Aryans (read : Europeans) ».
(4) La célèbre Faramoush Khaneh, ouverte en 1858 et dissoute en 1862 sur ordre du Shah.
(5) cf. L’Introuvable identité européenne, entretien d’Anne-Marie Thiesse du 10 avril 2018 pour la revue Le Grand Continent.

Bibliographie :

- Reza Zia-Ebrahimi. The Emergence of Iranian Nationalism : Race and the Politics of Dislocation. New-York : Columbia University Press, 2016.
- Tadeusz Swietochowski. Russia and Azerbaijan : a borderland in transition. New York : Columbia University Press, 1995.
- H. Algar, “Akundzada,” Encyclopædia Iranica, I/7, pp. 735-740
- Fereydoun Adamiyat. Andīšahā-ye Mīrzā Fatḥ-ʿAlī Āḵūndzāda. Téhéran, 1970.
- Mirza Fatali Akhundov. Alefbā-ye ǰadīd va maktūbāt. Bakou : H. Moḥammadzāda et Ḥ. Ārāslī, 1963.
- ------. Äsärläri, s. d.

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