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Michael Bonner, Le jihâd, origines, interprétations, combats
Article publié le 18/11/2014

Par Anne Walpurger

Si le livre de Michael Bonner, Le jihâd, origines, interprétations, combats, est souvent présenté comme très utile pour mettre en perspective l’utilisation contemporaine du mot « jihâd », il est aussi très intéressant vis-à-vis du programme d’agrégation 2015, c’est-à-dire pour étudier le sens et les pratiques du jihâd entre les Xème et XVème siècle. En effet, Michael Bonner, en tant que médiéviste, donne une large place à toute la période médiévale dans son ouvrage de synthèse, ne réservant qu’un dernier chapitre aux évolutions contemporaines (XIXème et XXème siècles). Il permet ainsi de dégager la naissance et l’évolution du concept dans les trois premiers siècles de l’islam, donnant un arrière-plan historique à la période qu’il s’agit d’étudier, puis d’approfondir les évolutions dans cette période même, avec une forte insistance sur les variations d’usage selon les espaces et les acteurs.

L’ouvrage débute par une étude du sens premier du terme, dans le Coran et le hadith. Il signifie alors un combat pour la propagation de la foi. Il a déjà un aspect matériel, et un lien avec la formation étatique, puisqu’il est question du salaire des soldats et des conséquences fiscales de l’assujettissement des populations. En s’attachant à la Sîra et aux Maghâzi, l’auteur se penche également sur la question de la dimension militaire et politique de l’action du prophète. C’est ensuite le développement de la notion de jihâd sur toute la période médiévale qui est abordée, ce qui permet à Michael Bonner d’analyser comment le jihâd est lié d’une part à la genèse de nombreux Etats musulmans, et d’autre part à des mouvements de renouveau religieux. C’est le premier de ces deux aspects qui nous intéresse le plus dans le cadre du programme d’agrégation ; si le deuxième est à retenir puisqu’il complexifie l’approche que l’on peut avoir du jihâd, c’est sur la dimension politique que l’on va s’attarder.

Pour chaque période politique, Michael Bonner pose la question de la nature du lien entre la forme étatique et la notion de jihâd. Pour la période umayyade, il questionne ainsi l’expression « jihâd impérial », montrant que si c’est le moment de l’expansion territoriale et qu’il y a une première théorisation du jihâd avec l’émission de nombreux textes législatifs, le jihâd n’est pas pour autant nécessairement une idéologie impériale. En effet, cela supposerait que le califat contrôle tout le mouvement d’expansion et de législation, quand il semble que Damas, malgré son pouvoir réel, n’ait pas eu ce degré de contrôle. Sous le califat abbasside, la notion de jihâd est revisitée : d’une part, il y a un engagement personnel des califes dans la guerre contre Byzance, ce qui ne s’était pas fait sous les Umayyades ; cela participe d’une valorisation d’un engagement personnel dans le jihâd. D’autre part, il y a une professionnalisation de l’armée, constituée principalement de soldats-esclaves, recrutés dans des espaces non-islamiques. Les muttawwi’, engagés volontaires pour le jihâd, sont minoritaires. Par ailleurs, le califat abbasside voit aussi, d’après Michael Bonner, « l’émergence du jihâd en tant qu’ensemble de doctrines et d’idées identifiable et définissable. » (pp. 159-160), avec la composition et la diffusion de livres du jihâd. Ce mouvement n’est pas indépendant de l’autorité califale puisque le calife, afin d’obtenir le soutien des érudits, demandent à ceux-ci de fixer les principes et normes du jihâd. Il y a donc une forte littérature sur le jihâd, qui sert à justifier les actions militaires du califat.

Au-delà de ces deux grands centres politiques, Michael Bonner étudie l’utilisation que les autres espaces islamiques font de la notion de jihâd. A titre d’exemple, on peut citer le pouvoir fatimide : l’auteur montre comment les Fatimides mettent en avant une doctrine favorisant le jihâd, afin de pouvoir s’étendre au-delà de leurs territoires égyptiens, mais aussi comment les califes eux-mêmes sont plutôt des figures civiles. L’expansion almoravide en Espagne, à la fin du XIè siècle, est également soutenue et légitimée par le jihâd : Michael Bonner écrit ainsi : « Au cours de cette expansion remarquable, les Almoravides reçoivent un élan du jihâd, aussi bien en tant que force motivante pour les membres des tribus qui se battent dans leurs armées, que comme élément de légitimation pour les populations civiles, en Espagne et ailleurs » (p. 165). Les Croisades représentent un autre moment intéressant dans la construction d’une pensée et d’une pratique du jihâd. En effet, la Contre-Croisade mobilise d’importantes forces, tant du côté des érudits que de celui du pouvoir officiel. Ainsi, de nombreux intellectuels développent rapidement la littérature existante, encourageant à l’engagement armé en faveur de l’islam ; Michael Bonner souligne notamment l’importance du travail du juriste syrien al-Sulamî. Quant au pouvoir officiel, il met en œuvre activement le jihâd, avec plusieurs cas de ghazi-sultans, notamment Nur-al-Din à partir de 1154, puis Saladin avec sa grande victoire sur l’armée croisée à Hittîn en 1187. Dans les deux cas, ces souverains s’appuient sur un réseau de savants, religieux, poètes et historiens, qui les dépeignent comme des chefs austères, trouvant leur motivation dans la religion et leur désir de chasser les infidèles, mais aussi les musulmans égarés. La Contre-Croisade est ainsi l’occasion d’une mobilisation importante et sur plusieurs fronts (notamment littéraire et militaire), fédérés autour de l’idée de jihâd. Si c’est un nouveau contexte d’interprétation et d’utilisation du concept, on retrouve néanmoins de forts éléments de continuité, puisque la composition de l’armée, par exemple, ne change pas, reposant toujours majoritairement sur des esclaves. L’importance de la Contre-Croisade réside plutôt dans l’affirmation de la Syrie et de l’Egypte comme centres de pouvoir et de production culturelle. Si leur prédominance dans la lutte contre les Croisés apparaît comme une évidence du fait de leurs positions géographiques vis-à-vis de Jérusalem, le fait que la mobilisation autour de l’idée de jihâd en fasse de nouveaux centres culturels et politiques et révélateur de l’importance du jihâd dans la vie politique dans le monde islamique médiéval. L’Etat se renforce en utilisant et en développant cette notion.

Au-delà de ces quelques cas, Michael Bonner développe d’autres exemples, évoquant aussi bien la lutte contre Byzance que celle contre les Mongols au XIIème siècle. Il s’inscrit ainsi dans une démarche résolument comparatiste, qui permet l’esquisse d’une typologie de la formation des Etats en fonction de la théorie du jihâd mise à l’œuvre. Son travail est riche en cela qu’au-delà de la dimension militaire du jihâd, il en évoque bien d’autres aspects. Ainsi, le jihâd n’apparaît pas seulement à l’œuvre dans les conquêtes militaires, mais aussi développé par les savants, les juristes, les religieux. Michael Bonner donne également une place importante à l’étude de la gouvernance, analysant les différents régimes de fiscalité. L’instauration d’impôts intervenant après la conquête comme une seconde étape dans la domination des populations, elle fait partie de la rencontre de l’autre et de la propagation de l’islam initiées par le jihâd ; c’est donc avec raison que Michael Bonner lui consacre son attention.

Du fait de l’importance accordée dans l’ouvrage aux sources primaires, de la démarche résolument comparatiste, et de cette analyse poussée des différentes dimensions (littéraire, juridique, militaire, politique, religieuse, etc.) soulevées par la notion de jihâd, l’auteur dévoile la complexité d’une notion trop souvent simplifiée. Il montre ainsi que le jihâd n’est pas une théorie monolithique, mais une notion construite de manière plurielle, développée, repensée et utilisée différemment selon les espaces et les périodes.

Michael Bonner, Le jihâd, origines, interprétations, combats, Paris, Téraèdre, 2004, 213 p.

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