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jeudi 24 septembre 2020
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Par Amicie Duplaquet
Publié le 23/10/2015 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Palestinian President Mahmoud Abbas is seen 20 February 2005 at his West Bank Ramallah headquarter before a meeting with dominant Fatah faction’s central committee.

AFP PHOTO/JAMAL ARURI

Les débuts de son engagement politique

Mahmoud Abbas nait le 26 mars 1935 à Safed, une ville aujourd’hui située dans le nord-est d’Israël. Ses parents fuient la Palestine durant la première guerre israélo-arabe de 1948 et se réfugient en Syrie, à Damas. Alors âgé de 13 ans, le jeune homme travaille comme carreleur pour payer ses études secondaires, avant de partir étudier le droit en Égypte, au Caire. Il effectue par la suite un doctorat en Histoire à Moscou, à l’issue duquel il rédige une thèse controversée sur l’existence de prétendues relations secrètes entre les dirigeants du mouvement sionistes et les nazis durant la Seconde Guerre mondiale (1). Il publie par ailleurs ses travaux en 1984 dans un ouvrage intitulé L’Autre côté.

A la fin des années 1950, et alors qu’il travaille auprès de différentes ambassades arabes au Qatar, Mahmoud Abbas commence à s’affirmer comme un militant de la cause palestinienne. Il rencontre le jeune leader révolutionnaire Yasser Arafatavec qu’il lequel il participe, en 1959, à la création clandestine du Fatah, acronyme inversé pour « Mouvement de libération de la Palestine », qui est encore aujourd’hui le principal parti politique palestinien. En 1964, il participe aussi aux côtés de Yasser Arafat à la création de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), qui devint alors l’institution représente de peuple palestinien. L’organisation est composée de plusieurs départements, le plus important d’entre eux étant le Conseil national Palestinien (CNP) qui désigne le Comité Exécutif en charge des affaires courantes (2). En 1968, Mahmoud Abbas devient membre du CNP. Par ailleurs, plusieurs organisations politiques sont rattachées à l’OLP. Le Fatah en fait évidement parti, mais aussi le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). Sur le plan idéologique, l’OLP prône, dans ses premières années d’existence, la résistance armée contre l’État israélien, ce qui lui vaut d’être considérée par Israël comme une organisation terroriste, avec laquelle le dialogue était banni, et contraint ses dirigeants à l’exil dans les pays arabes voisins.

A partir des années 1980, le Fatah, duquel Mahmoud Abbas est devenu le numéro deux derrière Yasser Arafat, change sa stratégie et préconise la mise en place de négociations avec les dirigeants israéliens. Mahmoud Abbas, à l’origine de cette volonté pacifique, commence alors à entretenir avec certains des dirigeants israéliens modérés un dialogue, qui se poursuit jusqu’en 1993 à Oslo. Depuis Tunis où il est réfugié, le jeune leader chaperonne en effet les pourparlers tenus en Norvège entre Ahmed Qoreï (3) et « les émissaires de la paix » israéliens. Il est avec Yasser Arafat et Shimon Pères l’un des principaux architectes des accords d’Oslo. Connus des Israéliens pour être l’instigateur de la stratégie de négociation de l’OLP, il est considéré comme un interlocuteur viable et participe dans les années qui suivent à de nombreux groupes de discussion sur la mise en place des accords d’Oslo. Suite à ces accords, Mahmoud Abbas rentre en Palestine en 1995 et est nommé, l’année suivante, Secrétaire général de l’OLP, pouvant ainsi prétendre à la succession d’Arafat.

La succession de Yasser Arafat

A partir de septembre 2000, Abbas s’oppose publiquement à la militarisation de la deuxième intifada et dénonce la vague d’attentats palestiniens en Israël (4). Il continue de prôner un dialogue pacifique entre les deux parties et rencontre à plusieurs reprises le Premier ministre Ariel Sharon, avant d’être invité, seul, à Washington par le Président W. Bush. Sa popularité auprès des Palestiniens commence à diminuer à ce moment alors qu’elle augmente parmi les dirigeants israéliens et américains, qui ne veulent plus négocier directement avec Arafat du fait de son soutien à l’intifada. Sous la pression américaine et européenne, il est nommée le 13 mars 2003 Premier ministre de l’Autorité palestinienne, alors présidée par Arafat. De part leur différent point de vue sur l’intifada, les relations entre les deux se détériorent et mènent à de nombreux conflits quand à la répartition des pouvoirs, notamment au sujet du commandement des services de sécurité palestiniens. Six mois plus tard Mahmoud Abbas démissionne, accusant l’opposition de Yasser Arafat de l’empêcher de gouverner et déplorant un manque de soutien des États-Unis et d’Israël.

A la mort de Yasser Arafat en novembre 2004, Mahmoud Abbas se porte candidat à sa succession et remporte l’élection du 9 janvier 2005, malgré le boycott des partisans du Hamas et du Djihad islamique. Ariel Sharon, son homologue israélien de l’époque, pose « l’arrêt total du terrorisme » comme condition à la poursuite de leurs bonnes relations. Abbas s’engage dans cette voie puisqu’il continue à condamner les différentes attaques commises par certains groupes palestiniens et se lance, dès les premiers mois de son mandat, dans la démilitarisation de l’intifada, qu’il juge par ailleurs contre-productive. En effet, les cinq années de violences et d’attentats qui ont eut lieu durant la deuxième intifada n’ont fait, selon lui, qu’accroître le poids de la colonisation et des restrictions israéliennes. En contrepartie de sa politique qui appelle à l’arrêt des violences contre les Israéliens, Abbas rappelle aussi à Sharon que l’arrêt de la colonisation est la clé d’une solution durable. À l’issue plusieurs rencontres entre les deux hommes, Sharon organise finalement en 2005 le retrait des colonies des vingt-et-une colonies juives présentes à Gaza (5).

Suite au retrait israélien de Gaza, des élections palestiniennes sont organisées en 2006 et le Fatah perd contre le Hamas. Abbas propose alors à Ismaïl Haniyeh, le premier secrétaire du mouvement islamiste, le poste de Premier ministre en vue de la formation d’un gouvernement commun. Cette union rompt toutefois brutalement en juin 2007, suite à une guerre civile entre les partisans du Hamas et du Fatah et à l’issue de laquelle les représentants du Fatah sont expulsés de la bande de Gaza. Mahmoud Abbas, qui ne gouverne désormais plus que la Cisjordanie, limoge Haniyeh le 14 juin et déclare l’état d’urgence. Salam Fayyad est choisi pour succéder au poste de Premier ministre. Durant ses six années à la tête du gouvernement de l’Autorité palestinienne, Fayyad a travaillé, selon la vision d’Abbas, à la création d’un État « par le bas », en modernisant administrations et infrastructures cisjordaniennes pour rendre le futur État palestinien institutionnellement viable. Cette volonté d’Abbas de créer les bases d’un futur État s’est confirmée suite à l’échec du processus d’Oslo. En effet, même si Abbas participe aux pourparlers d’Annapolis en 2007 et de Washington en 2010, les discussions échouent à poser un nouveau cadre de négociation et continuent de buter sur les mêmes points de discordes, à savoir le statut de Jérusalem, le droit au retour des réfugiés palestiniens, la démarcation de la ligne des frontières et la colonisation.

Le désaveu de la fin des années 2000

La fin des années 2000 est marquée par un désaveu grandissant de Mahmoud Abbas au sein de la population palestinienne, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord son mandat, qui avait officiellement prit fin le 9 janvier 2009, a été prolongé la même année sur décision du Conseil central de l’OLP « jusqu’aux prochaines élections législatives » (6), élections qui n’ont à ce jour pas eu lieu. Cette décision, qui est expliquée par certains responsables de l’OLP comme étant « préventive » pour éviter une nouvelle crise politique et institutionnelle, a sensiblement affaibli la popularité du Président auprès des Palestiniens de Cisjordanie.

La même année, le gouvernement d’Abbas est à nouveau décrié, non seulement par sa population mais aussi par une partie du Fatah et de nombreuses ONG palestiniennes pour avoir demandé le retrait de l’examen par la Commission des droits de l’Homme de l’ONU du rapport Goldstone. Ce rapport accusait Israël et le Hamas d’avoir tous deux commis des crimes de guerre lors de l’opération Plomb durci menée par l’armée israélienne à Gaza en 2008-2009. La décision de ce retrait, qui a suscité une large incompréhension dans la population palestinienne et a fait les frais politiques du Hamas, a par la suite été expliquée par « une intense pression israélienne et des Occidentaux » (7) sur Abbas. Des pressions économiques auraient également influencé Abbas dans son renoncement au vote du Conseil (8).

L’affaire Goldstone est suivie de près par un autre scandale aux frais de l’Autorité palestinienne, celui des « Palestine papers » (9). En Janvier 2011, la chaîne al-Jazeera révèle ce qui semble être des tractations secrètes entre les dirigeants palestiniens et israéliens et publie des centaines de documents revenant notamment sur le droit au retour des Palestiniens, les importantes concessions territoriales à Israël et un transfert des Arabes israéliens. Cependant, les révolutions tunisienne et égyptienne font que le dossier n’est plus à l’ordre du jour. Le « printemps Arabe » ajoute toutefois d’autres inquiétudes à Mahmoud Abbas, qui craint que le mouvement ne se propage en Cisjordanie. Pourtant, les rares mobilisations en Palestine dans le contexte du Printemps arabe se focalisent principalement sur la demande de réconciliation nationale, entre le Hamas et le Fatah. Contre toute attente, ces revendications sont entendues puisque les deux partis rivaux signent au Caire, le 4 mai 2011, un accord de réconciliation qui aurait dû mener à la mise en place de nouvelles élections présidentielles et législatives pour la formation d’un gouvernement d’union nationale (10). Cet accord, et la promesse d’élections qui l’accompagne, est toutefois rompu quelques mois plus tard et le gouvernement d’Abbas fait depuis face à une inquiétante valse ministérielle (11).

Plus globalement, c’est pour sa coopération sécuritaire avec Israël et son attitude jugée trop conciliante que Mahmoud Abbas est critiqué par sa population. Sa stratégie de négociation, qu’il défend depuis des années, est aujourd’hui mise à mal par l’échec du processus de paix. Conscient de cette réalité et des risques que cela entraîne pour sa pérennité, Abbas s’est engagé en 2011 dans une démarche unilatérale d’adhésion de l’État de Palestine, sur les frontières de 1967, auprès de l’ONU et de ses différentes institutions. Sa première demande effectuée en septembre 2011 est refusée par le Conseil de Sécurité de l’ONU, puisqu’il n’a pas obtenu la majorité de ses neuf membres et que les États-Unis ont posé leur véto. L’année suivante, Abbas a donc soumis sa demande d’adhésion au voté de l’Assemblée générale de l’ONU. Il obtint une majorité de 138 voix sur 193 pour la reconnaissance d’un statut d’État non-membre observateur. Cette reconnaissance ne peut changer à elle seule la réalité sur le terrain mais elle apporte, en théorie, d’importants bénéfices à la délégation palestinienne. Tout d’abord, cela permettra à terme aux Palestiniens d’accéder à toutes les agences de l’ONU, telles que l’UNESCO ou l’Organisation mondiale de la Santé. Ensuite, cela leur permet de saisir les leviers juridiques internationaux, à savoir la Cour internationale de Justice et la Cour pénale internationale, pour y engager des investigations contre les violations israéliennes du droit international, notamment concernant la colonisation. Toutefois, aux vues des pressions que le gouvernement palestinien a subies à l’issue du rapport Goldstone, la marge de manœuvre de Mahmoud Abbas à l’ONU semble limitée. En revanche, cette adhésion offre la reconnaissance symbolique de la communauté internationale et a poussé certains États européens à reconnaître l’État palestinien sur ses frontières de 1967. C’est notamment le cas du gouvernement suédois qui, le 30 octobre 2014, est le premier pays membre de l’UE à reconnaître l’État de Palestine, considérant « que les critères de droit international pour une reconnaissance de l’État de Palestine sont remplis » (12). Durant le mois suivant, des débats sur le sujet se sont déroulés en Grande-Bretagne et en France, aboutissant le 2 décembre 2014 au vote d’une résolution reconnaissant la Palestine et invitant le gouvernement français à faire de même. Ce texte n’est donc pas contraignant mais a une lourde portée symbolique et pourrait être utilisé comme un « levier » en cas d’échec de futures négociations.

Toutefois, et malgré ces avancées diplomatiques, l’Autorité palestinienne n’a pas réellement réussi à améliorer la situation sur le terrain et la majorité des Palestiniens en tiennent Abbas pour responsable. À la fin du mois d’août dernier, Abbas a démissionné de son poste de président du Comité exécutif de l’OLP (13), entraînant avec lui près de la moitié des dix-huit membres qui le composent. Ces démissions contraignent le Conseil national palestinien (CNP) a se réunir pour organiser de nouvelles élections, les dernières ayant eu lieu il y a près de vingt ans. Cette réunion qui devait se tenir en septembre a toutefois été reportée à la fin de l’année 2015, laissant ainsi planer une certaine incertitude sur l’avenir de la direction palestinienne (14).

Notes :
(1) http://www.wymaninstitute.org/articles/2003-03-denier.php
(2) http://www.medea.be/fr/pays/palestine/olp-organisation-de-liberation-de-la-palestine/
(3) Alors membre comité central du Fatah, Ahmed Qorei fut le principal négociateur palestinien des accords d’Oslo. Il fut par la suite Premier ministre de l’Autorité palestinienne sous les présidence de Yasser Arafat et de Mahmoud Abbas.
(4) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/10/08/mahmoud-abbas-le-baroud-d-honneur_1584157_3218.html
(5) http://www.lefigaro.fr/international/2014/01/11/01003-20140111ARTFIG00302-gaza-la-decision-politique-marquante-d-ariel-sharon.php
(6) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2009/12/16/l-olp-prolonge-les-mandats-du-president-abbas-et-du-parlement-palestinien_1281566_3218.html
(7) http://www.liberation.fr/planete/2009/10/12/le-rapport-goldstone-embarrasse-abbas_587125
(8) http://renebackmann.blogs.nouvelobs.com/archive/2010/01/18/rapport-goldstone-les-vraies-raisons-de-la-volte-face-de-mah.html
(9) http://www.aljazeera.com/palestinepapers/
(10) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2011/05/04/reconciliation-hamas-fatah-trois-deputes-arabes-israeliens-presents-au-caire_1516599_3218.html
(11) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/06/23/palestine-abbas-accepte-la-demission-de-son-premier-ministre_3435036_3218.html
(12) http://www.liberation.fr/monde/2014/10/30/la-suede-reconnait-l-etat-de-palestine_1132448
(13) http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/08/22/mahmoud-abbas-demissionne-de-la-direction-de-l-olp_4733865_3218.html
(14) http://www.france24.com/fr/20150912-demain-a-une-partie2-palestine-olp-abbas-hamas-rugby-coupe-monde-xv-france

Publié le 23/10/2015


Amicie Duplaquet est étudiante à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon, en Master Coopération et développement au Maghreb et Moyen-Orient. Après avoir suivi des cours de sciences politiques à l’université de Birzeit, en Cisjordanie, elle a réalisé un mémoire sur les conséquences du printemps arabe sur la stratégie israélienne et prépare une thèse sur le même sujet à l’Institut Français de Géopolitique. 


 


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