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Long Cours, numéro d’automne 2013
Article publié le 19/09/2013

Recension de Pierre-André Hervé

La revue trimestrielle Long Cours est au diapason de l’actualité politique internationale la plus chaude en consacrant, dans son dernier numéro (n°5, automne 2013), un dossier captivant à la géopolitique de l’Islam. Du trésor de Kadhafi au conflit syrien, en passant par la guerre froide entre sunnites et chiites, c’est un portrait original et pertinent de l’Islam en 2013 qui nous est proposé, qui plus est sous la plume alerte d’écrivains et de journalistes aussi prestigieux qu’experts.

Le trésor de Kadhafi

Dans la première partie du dossier, la journaliste d’investigation Leslie Varenne livre les éléments de l’enquête qu’elle a menée sur le trésor de Kadhafi et son pillage après la chute de ce dernier. A l’origine de cette enquête, une question : saisir la fortune colossale du Guide libyen, amassée grâce à la rente pétrolière du pays, a-t-il été une des motivations de l’intervention ou simplement une opportunité qui s’est présentée dans le sillage de cette dernière ? Pour y répondre, Leslie Varenne explique comment le régime de Mouammar Kadhafi s’est racheté une bonne réputation internationale en inondant les marchés de ses pétrodollars, avant que ceux-ci ne soient détournés, dans la plus grande opacité, au moment de l’intervention militaire internationale qui a conduit à la chute puis à la mort du Guide libyen. Mise au ban des nations depuis trois décennies, soumise à un embargo, la Libye de Kadhafi parvient à réintégrer le concert des nations à partir de 2004, après avoir interrompu son programme nucléaire et soldé le dossier Lockerbie, du nom de cette ville écossaise victime d’un attentat commis avec la complicité libyenne en 1988. Mais son retour sur le devant de la scène, Mouammar Kadhafi le doit surtout aux revenus considérables de la production pétrolière libyenne, évalués à 70 milliards de dollars par an. Ceux-ci alimentent des fonds souverains, chapeautés par la Libyan Investment Authority (LIA), qui investissent massivement dans le monde entier, en particulier en Occident et en Afrique. A travers ces fonds, la Libye possède des participations dans de nombreux groupes industriels étrangers, un énorme patrimoine immobilier et des placements au Trésor américain ou dans divers produits financiers. En Afrique, elle investit dans tous les domaines et devient le principal partenaire économique de pays comme le Mali. Kadhafi se croit dès lors tout puissant et multiplie les provocations, comme ce discours antioccidental prononcé à la tribune de l’ONU en 2009. Il n’est pas apprécié mais son argent le protège. En tout cas le croit-il encore à la veille du Printemps arabe qui touche bientôt la Libye. La répression du régime libyen donne l’occasion aux puissances occidentales de faire taire le trublion et, accessoirement ou pas, de faire main basse sur sa fortune. Alors que les avoirs du Guide sont gelés, le Groupe des amis de la Libye, composé des pays ennemis de Kadhafi et des organisations internationales, met en place une structure financière complexe pour transférer l’argent du régime libyen vers le Conseil national de Transition (CNT), qui regroupe les forces rebelles et est reconnu comme seul représentant légal du peuple libyen. Des milliards de dollars sont concernés et doivent permettre de répondre aux besoins humanitaires sur le terrain. Leslie Varenne mène l’enquête : qu’est devenu cet argent ? Les rebelles ont bien reçu des sommes très importantes, mais pour quel usage ? La journaliste prend ensuite des exemples plus précis qui illustrent la complexité et l’opacité des transactions opérées à partir de l’argent du régime libyen dans le contexte de l’intervention internationale. Au terme de son récit, Leslie Varenne s’intéresse à la question des relations franco-libyennes.

Sunnites, chiites, les frères ennemis

Le géopoliticien Gérard Chaliand offre ensuite au lecteur son analyse de l’un des ressorts, longtemps occulté, des conflits du Moyen-Orient : la « guerre froide » que se livrent les représentants des deux principaux courants de l’islam, les sunnites et les chiites. S’intéressant à la crise en Syrie, Gérard Chaliand rappelle que, contrairement à l’exemple libyen, celle-ci n’est pas seulement une guerre civile mais qu’elle est aussi le cœur d’une crise régionale très indécise entre sunnites et chiites. Pour la comprendre, il faut remonter au premier siècle de l’islam. La rivalité entre sunnites et chiites tient en effet sa source d’une querelle de succession entre deux groupes, d’un côté les partisans du quatrième calife Ali, le cousin et gendre du Prophète, et de son fils Hussein, bientôt appelés chiites, et de l’autre ceux du cinquième calife Muawiya et de sa dynastie omeyade. Le courant sunnite représenté par ces derniers, vainqueur d’Ali et d’Hussein, tous deux assassinés, est aujourd’hui majoritaire dans le monde musulman, au sein duquel il représente environ 85 % des croyants. Gérard Chaliand raconte ensuite les transformations de l’islam sunnite au contact des puissances européennes, qui s’affirment dans la région au XIXe siècle.

Confrontés à la modernité et à l’impérialisme européens, des mouvements réformistes se développent dans les sociétés d’Orient, encourageant ces dernières à l’adaptation ou, au contraire, au retour rigoureux à la pureté réelle ou supposée des premiers temps de l’islam. Le salafisme, défendu par les wahhabites saoudiens, est le tenant de cette deuxième posture. Tandis que des mouvements sécularistes, essayant de reproduire les normes européennes tout en revendiquant leur indépendance, émergent, à l’instar du kémalisme en Turquie ou du panarabisme nassérien en Egypte, un militantisme islamique se manifeste dans le monde musulman, souvent opposé à la mainmise coloniale des Européens. Les Frères musulmans apparaissent comme les représentants les plus emblématiques de cet activisme politique islamique. Aujourd’hui, on remarque son influence sur les sociétés musulmanes, au détriment des courants séculiers. L’Arabie saoudite, en particulier, a adopté une conception particulièrement conservatrice de la société, dictée par le courant wahhabite. D’un point de vue géopolitique, Gérard Chaliand fait remarquer que ce pays, précisément, est à la fois opposé aux régimes séculiers arabes et à l’Iran persanophone et chiite, qui lui conteste, depuis la révolution islamique menée par l’ayatollah Khomeiny en 1979, son rôle de guide du monde musulman. En Iran, la révolution islamique inaugure un changement de cap du pays, jusque là dirigé par un régime monarchique séculier et allié des Etats-Unis. Désormais, le clergé chiite s’affirme comme l’un des pivots du pouvoir tandis que les Etats-Unis, Israël et, dans une moindre mesure, l’URSS deviennent les ennemis du nouveau régime. Celui-ci souhaite ainsi s’attirer l’adhésion des masses musulmanes. Il s’attire surtout un rival de poids, l’Arabie saoudite sunnite, qui profite de ses ressources financières, multipliées après les chocs pétroliers, pour contribuer au djihad sunnite en Afghanistan et à la réislamisation militante des populations du monde musulman. L’Iran, pour sa part, aide ici et là les communautés chiites, souvent réprimées par des régimes d’obédience sunnite. Entre 1980 et 1988, l’Irak de Saddam Hussein, qui s’appuie sur la minorité sunnite malgré une population majoritairement chiite, mène une guerre sanglante contre l’Iran. Les Etats-Unis, hostiles à ce dernier, laissent faire avant de s’en prendre à l’Irak en 1991, quand celui-ci dépasse une ligne rouge en envahissant le Koweït voisin. Mais la coalition internationale ne renverse pas Saddam Hussein pour éviter l’arrivée au pouvoir de chiites favorables à l’Iran. En 2003, la donne a changé et le gouvernement américain, sous l’influence des néoconservateurs, attaque l’Irak et renverse cette fois son dirigeant, dans le cadre d’un vaste projet de remodelage du Moyen-Orient, dont le but est de favoriser l’arrivée au pouvoir dans les différents pays de la région de régimes démocratiques favorables aux Etats-Unis et non agressifs envers Israël. L’Iran et la Syrie sont les prochains sur la liste. Ce projet est un échec, les Etats-Unis multipliant les erreurs politiques et médiatiques alors que les sunnites irakiens marginalisés se tournent vers le terrorisme et que le nouveau pouvoir s’affirme chiite et pro-iranien. Un constat renforcé par les déboires occidentaux en Afghanistan.

Dans ce contexte, l’internationalisation de la guerre civile en Syrie, pays dominé par la minorité alaouite, une secte rattachée au chiisme, apparaît logique. L’Iran a tout intérêt à protéger le régime de Bachar el-Assad et utilise, à cette fin, son influence sur ses alliés chiites du Hezbollah libanais et du pouvoir irakien. A l’inverse, l’Arabie saoudite, en particulier, souhaite la chute du régime syrien, tandis que des mouvements djihadistes sunnites luttent contre ce dernier ainsi que contre les chiites irakiens. Sans parler des intérêts divergents de la Russie, alliée du régime syrien, des Etats-Unis ou de la Turquie, lesquels s’y opposent. Pour Gérard Chaliand, « la crise syrienne est l’épicentre d’une éventuelle recomposition géopolitique de toute la région ».

Du Mali à la Syrie

Un autre article d’analyse et une œuvre de fiction viennent compléter le dossier. Le premier, écrit par le journaliste David Martin, revient sur la crise malienne. Il analyse ses origines, celles, profondes, qui sont liées aux conséquences de la colonisation française et aux vieilles rivalités communautaires entre Touaregs, d’une part, et entre ceux-ci et les Bambaras noirs du Sud, d’autre part, et celles, plus récentes, qui tiennent à l’influence de la Libye de Kadhafi, aux effets collatéraux de la chute de celui-ci, et au développement du djihadisme depuis l’Algérie voisine. David Martin fait, ensuite, le portrait d’un Etat malien faible et corrompu qui a laissé prospérer dans le Nord les trafiquants et les islamistes radicaux. Dans ce contexte, selon les experts que le journaliste a sollicités, le succès militaire de l’intervention française pourrait s’avérer inutile si aucun accord durable n’est trouvé entre les factions maliennes et si le développement économique et social tarde à se manifester dans le Nord.

Le second texte s’intéresse à la guerre civile en Syrie sous l’angle original de la fiction. Œuvre de l’écrivain Mathias Enard, il relate le retour au pays, pour assister à un mariage, d’un chrétien syrien exilé dans le Golfe, alors que la guerre fait rage. Accueilli dans un village épargné par les combats, il se confronte à un conflit qui s’affiche brutalement à la télévision et plus subtilement dans la vie quotidienne du village.

Istanbul la rebelle

Enfin, en marge du dossier consacré à la géopolitique de l’Islam, Long Cours propose un article aussi vivant que son sujet, signé de la main du grand reporter Olivier Weber et illustré par les photos de Bruno Barbey, sur les mille et une vies d’Istanbul. L’écrivain-voyageur y est venu saisir les multiples facettes et le dynamisme d’une métropole cosmopolite de 16 millions d’habitants, ancienne capitale d’empires juchée entre Orient et Occident, qui est aujourd’hui le cœur de la contestation populaire contre le gouvernement de l’islamiste Tayyip Erdogan, installé à Ankara, la rivale anatolienne plus conservatrice.

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