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« Les révolutions arabes et les chrétiens », conférence organisée par le Centre Civique d’Etudes du Fait Religieux et animée par Bernard Heyberger le 26 juin 2012 à la mairie de Montreuil

Par Astrid Colonna Walewski
Publié le 03/07/2012 • modifié le 05/03/2018 • Durée de lecture : 8 minutes

Démographie

Bernard Heyberger débute son analyse par une approche démographique, en posant d’emblée la problématique majeure : combien y a-t-il de chrétiens dans le monde arabe ? Une réponse exacte est d’autant plus difficile à fournir que les chiffres peuvent être considérés comme une « arme ». Bernard Heyberger rappelle que les massacres ont commencé au XIXème siècle quand il a fallu faire des statistiques. Tout dépend en effet d’où viennent les chiffres. Certaines paroisses n’hésitaient pas à surestimer le nombre de leurs paroissiens, puisque négocier en situation de faiblesse offre assez peu de chances d’être entendu.

La population chrétienne au Moyen-Orient se calcule en faisant la moyenne des estimations, en l’absence de chiffres officiels. Elle varie selon les époques et les vagues de persécutions. Il y aurait 300 000 chrétiens en Irak, sur une population d’un million, et il semblerait que de nombreux chrétiens égyptiens aient quitté leur pays depuis l’année dernière. Les chrétiens sont traditionnellement importants dans deux Etats au Moyen-Orient : l’Egypte, en nombre (8 millions), et le Liban, en pourcentage de la population (37%).

En un siècle, la population chrétienne au Proche-Orient s’est effondrée. Avant la Première Guerre mondiale, les chrétiens représentaient 25% de la population de la région, et un quart de la population de la Palestine.

Bernard Heyberger explique que les chrétiens ont une histoire démographique différente de celle des musulmans. Ils ont connu au XIXème siècle un dynamisme démographique et ont vu leur nombre augmenter par rapport à celui des musulmans. Puis la tendance s’est inversée au XXème siècle, lorsque les chrétiens ont commencé leur transition démographique, alors que les musulmans connaissaient une explosion démographique. Depuis lors, la plupart des sociétés musulmanes ont connu ou connaissent une transition démographique. Aujourd’hui, les femmes chrétiennes et musulmanes ont un même taux de fécondité.

Bernard Heyberger souligne le rôle important de l’émigration, mais rappelle que l’émigration chrétienne n’est pas récente. A la fin du XIXème siècle, par exemple, les diplômés de l’Université Saint Joseph de Beyrouth trouvaient souvent des postes dans les colonies françaises. Cette orientation vers l’émigration dès l’école a permis la constitution d’un réseau d’émigration et lancé une dynamique : une fois que l’émigration a commencé, elle ne s’arrête plus. Les départs à l’étranger sont souvent provoqués par des événements violents, qui parfois n’ont toujours pas fait l’objet d’études réelles ni d’actes de réconciliation depuis le XIXème. Plus récemment, des événements comme le massacre des Arméniens, l’expulsion des Palestiniens, la guerre civile libanaise (1975-90) ont marqué les réfugiés qui entretiennent la mémoire de ces faits. Mais il n’y a pas que les guerres qui provoquent le départ des chrétiens. Dans des régimes politiques comme ceux du parti Baath ou de Nasser, qui sont complotites et alimentent une peur de l’étranger, les chrétiens sont soupçonnés d’être complices de l’étranger et pâtissent directement des nationalisations d’entreprises et d’écoles.

Une islamisation progressive de la société a vu des standards islamiques s’imposer dans les années 1990, dans la vie quotidienne, dans la rue, dans les écoles. L’Egypte est devenue le pays le plus bigot de la région, c’est là que les chrétiens subissent le plus de discriminations.
Partout, les chrétiens autochtones diminuent ; mais cela ne veut pas dire que le christianisme diminue. Le nombre de chrétiens en Arabie saoudite s’élève à un million, ce qui est révélateur d’une présence chrétienne d’immigrés, d’étrangers. Ainsi, la question du pluralisme religieux se pose dans tous les Etats, même en-dehors de la présence d’un christianisme autochtone.

Territoire

En ce qui concerne le territoire de la chrétienté en Orient, Bernard Heyberger constate l’éclatement entre les différentes Eglises. La construction d’Eglises dissidentes et concurrentes s’est faite au Vème siècle. Depuis, il n’y a jamais eu à la fois un territoire, un pouvoir, une religion : les chrétiens vivent en situation de minorité politique. Sous domination byzantine, ils étaient subordonnés à un pouvoir étranger. En Perse, les assyro-chaldéens vivaient sous la domination des Sassanides et d’une religion officielle, le zoroastrisme. Ainsi, cette situation de ne pas être du côté du pouvoir existe depuis très longtemps.

Sauf en Egypte copte, les Eglises d’Orient ont un grand problème : elles sont divisées entre plusieurs Etats. L’idée d’Eglise, de communauté, n’est donc pas une idée simple. Par exemple, le patriarche grec orthodoxe installé à Damas a des fidèles dans de nombreux pays de la région, comme en Jordanie, ainsi qu’en diaspora.

Le rapport au pays est différent selon les communautés. Bernard Heyberger choisit d’illustrer son propos par quelques exemples. On ne peut être plus « Egyptiens » que les coptes, ne serait-ce qu’en considérant l’étymologie du mot « copte ». L’identification au territoire national est totale, à cet égard une enclave copte en Egypte est tout à fait inimaginable. Le Liban a été créé en 1920 par les Français et pour les maronites, mais dans l’objectif de composer avec les autres confessions, et que toutes vivent conjointement. Pendant la guerre du Liban, on a vu une tentative de créer un micro-Etat chrétien : ce projet a échoué, mais aujourd’hui les chrétiens vivent beaucoup plus entre eux et beaucoup moins mélangés qu’avant-guerre.

La communauté des Assyro-chaldéens est centrée sur l’Iraq depuis le XVème siècle, plus particulièrement près de la frontière montagneuse dans le nord du pays. Pendant la Première Guerre mondiale, les Assyro-chaldéens se rangèrent du côté des Russes et des Britanniques dans l’espoir de constituer une nation autonome. Mais les alliés ne sont jamais arrivés, écrasés par les Turcs et les Iraniens. En 1933, le patriarche fut expulsé avec ses fidèles par le nouveau pouvoir iraquien ; il est aujourd’hui installé à Chicago. Récemment, les Assyro-chaldéens se sont construits une identité en imaginant qu’ils étaient les descendants des Assyriens de l’Antiquité et en s’appropriant des découvertes archéologiques. Mais une revendication nationale assyro-chaldéenne étant impossible dans l’Iraq arabiste de Saddam, la communauté a été persécutée. Le pouvoir a même créé une Eglise dissidente pro-baathiste. La branche des chaldéens, qui sont des citadins arabisés depuis longtemps, revendique moins une identité propre, et a su trouver un compromis avec Saddam Hussein. Les Assyro-chaldéens ont un parti politique, le Mouvement démocratique assyrien, qui a obtenu quatre ou cinq sièges dans le Kurdistan autonome, où ils sont reconnus minorité officielle. Mais après la chute de Saddam Hussein, la question de la place des Assyriens s’est posée. Actuellement, le projet de créer une enclave assyrienne sur le territoire arabe, près de Mossoul, montre comment les Kurdes acceptent que les Assyriens aient leur propre patrie, à condition qu’elle ne soit pas sur le territoire qu’ils contrôlent. Les catholiques latins ont exprimés leur opposition à une telle enclave, qui serait contraire à la vocation chrétienne d’être témoin au milieu des musulmans.

Ce qu’il s’est passé en Iraq a eu des conséquences sur les autres Etats. Les images de persécutions d’Assyriens ont alimentés la peur des chrétiens en Syrie, d’autant plus que ce pays accueille de nombreux réfugiés assyriens. Mais contrairement à ceux-ci, les chrétiens en Syrie se considèrent comme de vrais Arabes et revendiquent leur intégration comme tels. En cela, le projet du parti Baath leur convient parfaitement. Beaucoup de chrétiens syriens vivent dans l’idée d’un complot organisé par l’extérieur. Se soulever contre Bachar al-Assad n’apparaît pas toujours comme une révolte légitime, mais plutôt comme un complot judéo-américain ou judéo-impérialiste visant à redessiner les frontières du Proche-Orient. Par ailleurs, les chrétiens savent que l’alternative à une nation arabe est l’umma musulmane.

La relation entre chrétiens et régimes autoritaires

Les régimes autoritaires de Saddam, Assad, Moubarak, selon les exemples retenus par Bernard Heyberger, étaient des protecteurs contre les islamistes. Cela expliquerait pourquoi la majorité des coptes ont voté pour le candidat Chafik au second tour des élections présidentielles égyptiennes. Ces dictateurs ont réussi à interpréter le terrorisme à leur profit, en désignant al-Qaïda comme responsable d’attentats d’églises par exemple. L’obsession du terrorisme leur a permis de rester au pouvoir dix ans de plus.

Bernard Heyberger soulève la problématique suivante : Est-ce que ces dictateurs étaient des protecteurs des chrétiens ?
En dressant un parallèle avec le califat, Bernard Heyberger précise qu’être « protégé » par le calife, le raïs, le président, est différent d’être protégé par la loi. Ce n’est pas être citoyen dans un Etat moderne. Les Frères musulmans revendiquent un « pluralisme » d’ancien régime, de tolérance et de discrimination. Selon Bernard Heyberger, la vraie protection serait que le pouvoir respecte la loi et les droits des citoyens. Or, si les Etats nationaux n’établissaient pas de différence entre les confessions, en fait ils étaient marqués par un caractère confessionnel assez fort. Puis les pays se sont peu à peu islamisés. En Egypte, dès lors que le président Sadate a introduit la sharia dans un article de la constitution, les chrétiens sont devenus une minorité. En Syrie, les chrétiens « protégés » ont plus librement accès à des postes administratifs, alors qu’en Egypte les coptes sont discriminés pour de nombreux postes, administratifs et médicaux entre autres. Cependant, Bernard Heyberger attire l’attention sur le fait que le confessionnel se mêle toujours à d’autres dimensions, en donnant l’exemple d’un gouverneur copte qui, après les révoltes de 2011, fut retiré à la suite d’une émeute. Pour bien comprendre cet incident, il faut voir que ce gouverneur copte était aussi très impliqué avec le régime Moubarak. La question de la construction des églises représente un enjeu connexe. La loi ottomane requiert une autorisation du raïs ou président, et interdit qu’une église soit construite à moins d’un kilomètre d’une mosquée. Ces contraintes paraissent de plus en plus difficiles à respecter, ce qui n’empêche pas le voyageur d’observer le long des routes en Egypte des églises monumentales récentes : c’est que l’idée d’une église discrète n’existe pas pour les chrétiens orientaux. Depuis les manifestations sanglantes de Maspero en octobre 2011, une nouvelle loi a été votée pour mettre à égalité les projets de construction d’églises et de mosquées. Mais tout l’enjeu est d’appliquer la loi.

Bernard Heyberger constate que généralement après une agression, le coupable n’est pas désigné. Une seule fois, on trouva un coupable : Hamman Kamouni, jugé pour la tuerie contre une église en Haute Egypte, condamné en février 2011. Mais ses deux complices furent graciés, et lui-même s’échappa avec la complicité de la police. Or s’il n’y a pas une personne coupable, alors toute une communauté est coupable, et l’autre est victime. Cette ambigüité, selon Bernard Heyberger, entretient la haine entre les communautés. Ainsi pour les comités de réconciliation au Liban, personne n’est coupable individuellement, et il n’y a pas de victime personnelle.

Dans ces Etats autoritaires, les citoyens jouissent de peu de liberté, dont la liberté de religion. Le lieu de culte incarne donc l’endroit où l’on peut se retrouver, le culte étant la seule structure autorisée après la famille. Cette situation peut favoriser le fanatisme, et Bernard Heyberger note qu’un certain cléricalisme s’est installé chez les chrétiens, le clergé devenant l’interlocuteur privilégié du pouvoir. Par exemple, l’évêque d’Alep s’occupe de tout, du logement à l’école en passant par la vie associative. Cet autoritarisme et ce cléricalisme fût poussé à l’extrême par le pape Chénouda, d’autant plus que l’Eglise copte est presque un monopole. En s’opposant à Sadate, il a imposé un tyrannisme sur les coptes, notamment en les soumettant à la censure. Depuis 2011, de jeunes coptes se mettent à dénoncer ce patriarcat autoritaire. De manière générale, les patriarches du monde arabe n’ont eu aucun mot de soutien pour les révolutionnaires de 2011, en revanche ils ont soutenu les régimes autoritaires en place.

Bernard Heyberger conclut que ces régimes autoritaires ne sont pas bons pour les chrétiens, qui ont intérêts à être pour un régime pluraliste, même dans un Etat islamiste, qui accepterait cependant les règles de ce pluralisme et respecterait le jeu des élections. Il rappelle, au cours du débat avec la salle, que ce n’est pas servir les chrétiens d’Orient que de les enfermer dans ce rôle d’éternelles victimes. Plutôt que de prendre parti, il s’agit de faire honnêtement son travail d’historien, d’anthropologue, pour apporter un soutien aux sociétés du monde arabe.

Publié le 03/07/2012


Après avoir obtenu une licence d’Histoire à l’université Paris IV Sorbonne, Astrid Colonna Walewski étudie actuellement à l’Université Catholique de Louvain en Master de Relations Internationales. Elle suit des cours de spécialité sur le monde arabe et écrit un mémoire sur la révolution égyptienne.


 


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