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Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (1/3) : De l’ère impériale à la diffusion de la modernité

Par Allan Kaval
Publié le 06/11/2012 • modifié le 06/03/2018 • Durée de lecture : 8 minutes

Comme le rappelle Mohammed Reza Djalili co-auteur de Histoire de l’Iran contemporain (La Découverte 2010) « La Turquie et l’Iran sont avec l’Inde les héritiers des trois grands empires musulmans pré-modernes, l’Empire ottoman, l’Empire perse et l’Empire Moghol. Ces trois empires contigus sont unis par des relations très fortes et opposés par des rivalités qui le sont tout autant ». Avant le XIXe siècle, les rivalités qui opposent structurellement l’Empire ottoman à l’Empire perse sont de nature double, religieuse et territoriale. Sur le plan religieux, l’Empire ottoman se veut le champion de l’orthodoxie sunnite tandis que le chiisme duodécimain devient religion d’Etat en Perse. Sur le plan territorial, les expansions des deux empires voisins se heurtent dans le Caucase, au Nord-Est de l’Iran actuel, en Mésopotamie et en Anatolie orientale. Si ces objets de conflits plongent ces empires dans un état de guerre presque permanent jusqu’au début du XIXe siècle, les relations culturelles entre les deux espaces qu’ils dominent sont extrêmement fortes. Elles joueront un rôle essentiel dans les processus de modernisation entrepris par Constantinople et Téhéran au cours du XIXe siècle ».

Guerres des Shahs et des Sultans

L’arrivée au pouvoir de Shah Ismaïl et des Safavides, turcs et musulmans hétérodoxes, en Perse au tout début du XVIe siècle se traduit par le déclanchement d’un conflit durable avec la dynastie ottomane. Les safavides, soucieux de saper l’autorité impériale ottomane et appuyés par une doctrine messianique, soutiennent en effet les révoltes qui éclatent au sein des populations tribales anatoliennes, également hétérodoxes sur le plan religieux, et rétives à l’autorité de Constantinople. Pour le sultan ottoman Selim Ier, le retour définitif de l’ordre en Anatolie doit se traduire par la destruction du Shah. Après l’avoir préalablement fait exclure du monde islamique par les plus hautes autorités religieuses ottomanes, il lance une campagne à son encontre en 1514. Marqué par le choc de la bataille de Tchaldiran, il parvient à vider l’Anatolie de toute influence safavide en quelques années.

Cependant, le conflit lancé par Shah Ismaïl préfigure d’une situation de guerre discontinue mais persistante entre les deux empires qui dure jusqu’au début du XIXe siècle. Tout au long de cette période, les Shahs perses et les Sultans ottomans s’opposent de manière récurrente sur les mêmes champs de batailles. Sous le règne de Soliman le Magnifique (1520-1566) les deux empires s’opposent en 1533 en Mésopotamie où se trouvent les lieux saints du chiisme (Najaf et Karbala), en Anatolie orientale (Erzurum, Van) puis en Azerbaïdjan iranien et dans le Caucase dans les années 1540. De nouvelles hostilités éclatent en 1553 et 1554 pour se clore en 1555 avec le traité d’Amasya qui consacre un retour au satu quo de 1514. Le conflit reprend en 1603-1608 avec les tentatives de conquêtes de Shah Abbas qui suscite la révolte des Kurdes et des Druzes avant de renoncer à les soutenir en 1612.

Le traité de paix prend alors Amasya pour référence mais dès 1624, Shah Abbas conquiert Bagdad qu’il confisque à l’autorité ottomane et envahit le Kurdistan. Des reconquêtes partielles sont menées par les Ottomans en 1625-1626 avant que le conflit ne reprenne dans le Caucase en 1634, puis que Bagdad soit reprise en 1638. Le 17 mai 1639, le traité de Qasr-e Chirin (ou de Zohab) est signé entre l’Empire ottoman et l’Empire safavide. Il sert de référence permanente aux traités qui suivent, fixant, malgré les conflits qui ne manquent pas de se déclencher par la suite, les frontières entre les deux Etats. Aux Ottomans reviennent alors les provinces orientales de l’Irak actuel tandis que les Safavide voient leur autorité reconnue sur l’Arménie orientale et l’Azerbaïdjan. L’affaiblissement de la dynastie safavide assaillie dans les marges orientales de son territoires par les Afghans au début du XVIIIe siècle offre cependant à Constantinople l’opportunité d’une avancée dans le Caucase et jusqu’au cœur de la Perse en 1720-1727. Une paix est cependant signée en 1736 qui revient aux conditions de Qasr e-Chirin.

Fort de ses succès dans l’Inde du Nord, Nadir Shah qui a remplacé la dynastie Safavide en Iran, prétend accroitre ses possessions au Moyen-Orient. En 1743, il entre en guerre contre la Porte qui a refusé de reconnaître le chiisme duodécimain comme la cinquième école théologique de l’Islam. Le conflit n’aboutit pas à une victoire franche d’un des belligérants et la paix signée en 1746 reprend, comme dix ans auparavant, les termes du traité de Qasr e-Chirin mais aboutit cependant à la reconnaissance définitive des chiites comme musulmans. Si un traité d’amitié est signé entre les deux Etats en 1761, les confins caucasiens, anatoliens et mésopotamiens des deux empires restent des enjeux de conflits. Les Persans prennent ainsi Bassorah d’assaut en 1775 avant d’être refoulés par les Ottomans en 1779. Les ultimes échos du conflit séculaire entre Shahs et Sultans se font cependant entendre en 1820-1821, quand les Qadjars (1794-1925) qui règnent désormais sur l’Iran lancent des attaques en Irak puis avancent dans le Kurdistan et en Anatolie orientale. La déroute ottomane est compensée par une épidémie de choléra dans les rangs persans et le premier traité d’Erzurum met fin à cette ultime phase guerrière en 1823 et n’accorde aux Qâdjârs que des avantages territoriaux mineurs. Il faut attendre 1847 et le second traité d’Erzurum pour qu’une paix durable soit signée entre les deux Etats.

On le voit, les conflits qui opposent l’Empire ottoman aux diverses dynasties iraniennes se déroulent toujours sur les mêmes champs de batailles et n’aboutissent à aucun changement territorial important. Le statu quo demeure et le traité de Qasr e-Chirin sert à chaque fois de référence. Paradoxalement, ces conflits incessants ont produit une frontière permanente, à peu de chose près, qui sépare aujourd’hui encore l’ensemble formé par la Turquie et l’Irak de l’Iran. La permanence des frontières qu’il a tracées n’est pas l’unique aspect de l’importance historique du traité de Qasr ê-Chirin. Il s’agit également du tout premier traité passé entre deux puissances musulmanes qui reconnaissent par là même leurs légitimités respectives en tant qu’Etats musulmans, séparés et distincts mais appartenant tous deux au monde islamique, ce qui induit un début de séparation entre la sphère temporelle et spirituelle en matière de politique « internationale ».

Relations de civilisation : Perses et Ottomans face à la modernité

Les relations entre ces deux grands empires orientaux ne peuvent cependant être limitées à cette succession de conflits religieux, politiques et territoriaux. Sur le plan de la culture et de la civilisation, les mondes ottoman et persan se superposent et s’entremêlent à bien des égards. Comme l’indique Thierry Kellner, co-auteur de Histoire de l’Iran contemporain, « On peut parler d’œcoumène turco-iranienne, les peuples de langue turque et de langue iranienne se sont mêlés. » Les deux grandes dynasties Séfévide et Qâdjâr qui ont régné successivement sur l’Iran sont d’ascendance turque et les populations turcophones installées sur le territoire de l’Empire perse sont très nombreuses. Inversement, la langue et la culture persane rayonnent bien au delà des territoires conquis par les dynasties perses. Elles sont langue et culture de cour à Delhi, à la cour des Moghols, comme à Constantinople. Ces relations culturelles intenses vont d’ailleurs s’illustrer avec la diffusion de la modernité politique et culturelle dans le monde oriental incarné par les Empires ottoman et perse qui connaîtront à cet égard des évolutions parallèles. Lorsqu’intervient au début du XIXe siècle la clôture de la très longue phase guerrière qui avait caractérisé les rapports perso-ottomans, les deux grands Empires orientaux sont confrontés à des enjeux structurants similaires : d’une part la pression accrue des puissances européennes, au premier rang desquelles l’Angleterre et la Russie et d’autre part la prise de conscience consécutive de la nécessité vitale pour l’Etat persan comme pour la Sublime Porte de se réformer.

Ottomans et Perses sont en effet en première ligne du Grand jeu qui oppose Londres à Moscou de la Méditerranée à l’Inde septentrionale. La poussée russe vers les mers chaudes rogne le territoire ottoman sur le pourtour de la Mer noire puis, tout au long du siècle, dans les Balkans tandis que des portions importantes du monde iranien tombent sous le contrôle russe. Le Caucase passe ainsi sous domination russe au début du XIXe siècle avant que les Etats persanophones d’Asie centrale ne tombent à leur tour dans l’escarcelle du Tzar. L’emprise croissante exercée par les Britanniques dans les Indes éloigne Delhi et l’Afghanistan de l’influence iranienne, tandis que l’influence de Londres refoule progressivement celle de Constantinople en Méditerranée orientale. A ces pertes territoriales s’ajoutent dans les deux Empires des pertes de souveraineté intérieure importantes. Les Etats ottoman et perse tendent à s’endetter lourdement auprès des puissances occidentales qui se voient octroyer des concessions importantes sur leurs territoires. Dans l’Empire ottoman, les puissances européennes se servent des minorités religieuses et en particulier des chrétiens comme tête de pont.

La conscience du déclin est vive à Constantinople comme à Téhéran, la capitale des Qâdjârs, de même que la volonté d’embrasser des réformes nécessaires. A cet égard, les Ottomans font figure pour les Perses, plus éloignés de l’Europe, de modèles et de médiateurs de modernité. Les réformes ottomanes du Tanzimat lancées par le sultan Abdulmajid (http://www.lesclesdumoyenorient.com/Abdulmajid-et-son-regne-1839-1861.html) en 1839 sont une source d’inspiration importante pour les modernisateurs iraniens des années 1870 http://www.lesclesdumoyenorient.com/L-Iran-des-Qadjars-d-Agha-Mohamed.html. La communauté perse de Constantinople joue à cet égard un rôle important. Installée aux portes de l’Occident, elle est porteuse de conceptions nouvelles et défend, dans les premiers journaux modernes en persan comme Aktar qu’elle édite dans l’Empire ottoman pour échapper à la censure, des idées réformistes audacieuses. Par ailleurs, à la modernisation politique doit par ailleurs correspondre une modernisation matérielle. Dans ce domaine, les perses emboitent de la même manière le pas des Ottomans en ayant massivement recours aux savoir-faire occidentaux pour tenter de former, selon les standards modernes, une élite de militaires, de fonctionnaires et d’ingénieurs.

Cependant, la modernisation des institutions étatiques et des sociétés de ces deux empires paraît impossible à réaliser sans accroître dans le même mouvement leur dépendance vis-à-vis des puissances européennes. Moderniser a un coût, et ce coût engendre pour Téhéran comme pour Constantinople des dettes impossibles à honorer. Aussi, dans un cas comme dans l’autre, l’incapacité des souverains à moderniser l’Etat sans l’affaiblir renforce une opposition nationaliste et réformiste, influencée par les idées européennes et qui est souvent le fait de responsables qui ont connu l’Europe où étudiants perses et ottomans se rencontrent et échangent, ou qui ont été formés dans les nouvelles académies inspirées de l’Occident qui ont vu le jour à Téhéran ou à Constantinople. C’est à ces dernières que l’on peut d’ailleurs imputer les développements politiques majeurs du début du XXe siècle survenus en Perse et dans l’Empire ottoman, et dans le déclanchement desquels les Iraniens auront pour une fois précédé leurs voisins, à savoir la Révolution constitutionnelle perse de 1906 et la Révolution jeune turque de 1909 dirigée contre un modernisateur autoritaire, Abdülhamid II http://www.lesclesdumoyenorient.com/Abdulhamid-II-sultan-ottoman-1876.html.

C’est cependant la Première Guerre mondiale qui va induire une rupture dans les processus de modernisation des mondes ottoman et perse, qui vont conserver cependant des évolutions plus que jamais parallèles. L’instauration de la République turque par Mustapha Kemal et la fondation en Iran de la dynastie Pahlavi par un autre militaire, Reza Shah, vont ouvrir une période faste dans les relations entre deux pays ruinés, qui vont adopter la voie autoritaire pour se remettre à flot.

Lire les parties suivantes :
- Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (2/3) : Des modernisations autoritaires d’Atatürk et de Reza Shah à l’instauration de la République islamique en Iran : apogée et rupture d’un cycle de convergence idéologique et stratégique
- Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (3/3) : 2002-2012 : De la politique turque de bon voisinage à la rupture des printemps arabes

Bibliographie :
Les articles de cette série ont bénéficié des éclairages de MM. Mohammad-Reza Djalili http://www.bibliomonde.com/auteur/mohammad-reza-djalili-1431.html et Thierry Kellner http://dev.ulb.ac.be/sciencespo/fr/membres_kellner-thierry.html qui ont gracieusement accordé au rédacteur des entretiens séparés.

- Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, Paris, Fayard, 1989.
- Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, Paris, Fayard, 2006.
- Hamit Bozarslan, Histoire de la Turquie contemporaine, Paris, La Découverte, coll. « Repères Histoire », 2006.
- Thierry Kellner et Mohammed-Reza Djalili, Histoire de l’Iran contemporain, Paris, La Découverte, coll. « Repères Histoire », 2010.

Publié le 06/11/2012


Journaliste, Allan Kaval travaille sur les politiques intérieures et extérieures de la Turquie et de l’Iran ainsi que sur l’histoire du nationalisme et des identités minoritaires au Moyen-Orient.


 


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