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Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (2/3) : Des modernisations autoritaires d’Atatürk et de Reza Shah à l’instauration de la République islamique en Iran : apogée et rupture d’un cycle de convergence idéologique et stratégique
Article publié le 12/11/2012

Par Allan Kaval

Le parallélisme qui caractérise les évolutions des mondes ottoman et perse au contact de la modernité occidentale se poursuivent après la Première Guerre mondiale à travers les entreprises réformistes autoritaires menées d’un côté et de l’autre de la frontière par deux militaires de carrière devenus chefs d’état : Mustapha Kemal Atatürk et Reza Shah Pahlavi. Favorisé par la filiation idéologique qui unit leurs régimes politiques, le rapprochement entre l’Iran et la Turquie prend rapidement une dimension stratégique que la Guerre froide ne pourra qu’accentuer. La Turquie comme l’Iran, menacés par les pressions soviétiques, appartiennent alors au camp occidental, une orientation par ailleurs compatible avec l’idéologie séculière qu’ils développent selon leurs modalités propres. La Révolution iranienne de 1979 et la fondation de la République islamique à Téhéran vont cependant marquer une rupture dans les relations entre les deux pays. Leur convergence idéologique est brisée et les options diplomatiques prises par le régime iranien les placent dans des camps opposés et suscitent de nouvelles tensions bilatérales.

Si l’Iran déclare officiellement sa neutralité au début de la Première Guerre mondiale, sa situation géographique ne lui permet pas de se préserver des conséquences du conflit. Son territoire est cerné par des belligérants qui feront bientôt de la Perse un champ de bataille avec les Russes au nord ; leurs alliés britanniques à l’est, dans l’Empire des Indes et au sud, dans le Golfe ; leurs ennemis Ottomans sous influence allemande à l’ouest. Les suites de la Révolution constitutionnelle de 1906 ont affaibli l’Etat perse qui ne peut mener de politique propre et préserver sa souveraineté. Les états impliqués dans la guerre agissent sur son territoire et y contractent des alliances avec des groupes politiques, tribaux ou ethniques opposés. Pour les nationalistes iraniens qui ne supportent plus la mainmise ancienne exercée conjointement par les Britanniques et par les Russes depuis la fin du siècle précédent, l’alliance allemande paraît opportune, d’autant plus que les Ottomans qui subissent également depuis le XVIIIe siècle les pressions russo-britanniques se sont lancés dans un projet de panislamiste visant à débarrasser l’Orient musulman, de Constantinople à Delhi, de la tutelle des puissances chrétiennes. Les Ottomans peuvent ainsi avancer dans le Kurdistan et l’Azerbaïdjan perse et entrainent dans leur sillage des agents allemands auxquels se rallient certains populations d’Iran occidental, la gendarmerie perse et un gouvernement nationaliste dissident du régime de Téhéran, tandis que les Russes et les Britanniques comptent eux aussi sur leurs alliés propres au sein des populations et des structures institutionnelles.

La Grande guerre laisse l’Iran dévasté et divisé. Malgré la défaite allemande et la décomposition de l’Empire ottoman, les projets hégémoniques de Londres en Perse n’aboutissent pas. Le traité anglo-persan de 1919 est largement rejeté par la population ainsi que par les élites. La Perse n’en demeure pas moins en proie au chaos tandis que l’Empire ottoman est dépecé par les puissances alliées. C’est dans ce contexte commun de déchéance que deux hommes aux profil similaire vont d’un côté comme de l’autre des frontières établies par le traité de Qasr-ê Chirin, tenter de relever leurs pays en imposant un pouvoir fort, capable de s’imposer dans le concert des nations, d’éloigner les influences étrangères, de restructurer l’Etat et la société. Il s’agit pour ce qui ne sera désormais plus l’Empire ottoman mais la Turquie de Mustapha Kemal, le futur Atatürk, et pour ce qui est encore la Perse et sera bientôt l’Iran de Reza Khan, le futur Reza Shah Pahlavi. Kemal et Reza sont tous deux militaires, formés à l’occidentale et arrivés au rang de colonel durant le Grande guerre. Dans le chaos qu’elle a engendré, ils ont construit des légitimités concurrentes de celles du Sultan pour l’un et du Shah pour l’autre. Forts de leur expérience des armes, ils se sont imposés comme des dirigeants qui pourraient inverser le cycle des réformes orientales, celui d’une modernisation qui se traduisait par une dépendance accrue vis-à-vis des puissances étrangères. Appuyés sur un héritage réformiste vieux de plus d’un siècle, ils ont tous deux choisi la voie autoritaire, centralisatrice et nationaliste. Les rapports entre leurs deux entreprises ne sont cependant pas symétriques. Suivant une permanence historique que nous avons déjà notée, le monde ottoman puis la Turquie précède généralement le monde perse qui s’en inspire à minima. C’est la Turquie kémaliste qui sert de modèle à l’Iran et Atatürk qui inspire Reza Shah, et bien que ce dernier puisse le devancer ponctuellement, il ne parvient jamais, contrairement à son homologue turc, à aller jusqu’au bout de ses ambition réformistes et à éliminer toute opposition.

Modernisations parallèles

Le parallélisme des trajectoires turque et iranienne en ces années de modernisation autoritaire mérite cependant d’être noté. Dans un cas comme dans l’autre, la légitimité des nouveaux dirigeants a d’abord été acquise par la reconquête d’un territoire morcelé, sujet à des tendances centrifuges. C’est ainsi que Kemal récuse l’armistice de Moudros, poursuit la lutte contre les Grecs et leurs alliés avant de les chasser d’Anatolie en 1922. Sur le front intérieur, il réprime les révoltes kurdes, une fois arrivé au pouvoir. Reza Khan quant à lui se lance dans la répression de toutes les autorités dissidentes qui se sont formées sur tout le territoire iranien à la faveur de la guerre, par de nombreuses campagnes militaires qui s’étendent de 1921 à 1925. Une fois le territoire soumis à nouveau au pouvoir des capitales, les deux dirigeants se lancent simultanément dans un processus de refondation centralisatrice, autoritaire et militarisé qui se place dans la continuité des tentatives du siècle précédent. L’œuvre de Reza n’atteint cependant pas le degré de radicalité des réformes kémalistes. Dans les deux cas, le régime change mais si Reza souhaite à l’instar d’Atatürk en 1923 fonder une république en 1924, la résistance des milieux religieux l’en empêche. Il se contente de mettre fin à la dynastie Qâdjâr pour établir la sienne en 1926. De la même manière, celui qu’il convient désormais appeler Reza Shah ne peut placer les religieux sous la tutelle exclusive de l’Etat comme Atatürk a pu le faire avec la création en 1924 de la direction des Affaires religieuses.

Le processus d’occidentalisation est également plus poussé en Turquie qui adopte l’alphabet latin même si les deux Etats souscrivent en même temps au système métrique et introduisent les noms de familles. Les mêmes législations coercitives sont mises en application dans le domaine vestimentaire avec l’interdiction des couvre chefs autres qu’européens sous peine de mort en 1925 en Turquie et celle des tenues vestimentaires traditionnelles en Iran en 1928. Reza Shah va d’ailleurs plus loin qu’Atatürk avec l’interdiction du voile féminin en 1936. Les deux dirigeants participent également à la formation d’une identité nationale mythologique qui se déploie dans un but d’homogénéisation culturelle et identitaire. Une intention particulière est donnée à la langue avec la création d’une Académie en Iran et d’un Institut de langue en Turquie. L’iranité comme la turcité sont exaltées de part et d’autre par le recours à une histoire antique, glorieuse et mythifiée et dans les deux cas préislamique. L’évolution de l’Iran n’atteint cependant pas le degré de la construction nationale turque qui, fondée sur un racialisme « brutal » alterne entre l’assimilationnisme radical et des tendances exterminatoires récurrentes. Reza Shah qui a face à lui des contrepouvoirs plus nombreux ne peut non plus mettre en place un culte de la personnalité comparable à celui dont Atatürk fait encore l’objet.

Convergences stratégiques

Ces convergences idéologiques coïncident avec une convergence politique accrue dès avant le Seconde Guerre mondiale. La Turquie républicaine abandonne en effet certaines idées panturquistes qui auraient pu aboutir à un conflit contre Téhéran du fait des importantes populations turcophones d’Iran et les deux Etats, lancés dans des projets politiques similaires, entament des relations de bon voisinage excellentes. Un traité d’amitié entre la Turquie et l’Iran est signé dès 1926 puis renouvelé en 1932. La même année, Ankara et Téhéran parviennent à un accord sur le tracé définitif de leur frontière et signent un traité de conciliation de règlement juridique et d’arbitrage, afin d’organiser leurs rapports pour l’avenir. A cet égard, il est important de noter que l’unique voyage officiel à l’étranger de Reza Shah Pahlavi le conduit chez son voisin turc en 1934 et ce à l’invitation de Mustapha Kemal Atatürk. Enfin, en 1937, l’Iran et la Turquie signent le pacte de Sahadabad qui les lie à l’Irak et à l’Afghanistan. Ce système d’alliance prévoit l’inviolabilité des frontières entre ces quatre Etats, la non-ingérence dans les affaires intérieures et prévoit également leur coopération dans la luttes contre d’éventuels mouvements subversifs. Cette dernière disposition concerne en premier lieu l’Iran et la Turquie vis-à-vis de la contestation kurde.

Alors que la Turquie déclare sa neutralité dans la Seconde Guerre mondiale, les tendances pro-allemandes de Reza Shah lui valent son trône et l’Iran demeure jusqu’en 1946 sous la double tutelle de l’URSS et de la Grande-Bretagne. La victoire des alliés est rapidement rattrapée par la rivalité entre Occidentaux, les Soviétiques et la Turquie comme l’Iran se trouvent sur la nouvelle ligne de front. Les ambitions stratégiques traditionnelles de Moscou vers les mers chaudes convergent en effet vers les détroits et le Caucase. Au cours de l’année 1946-1947, en Iran, les Soviétiques soutiennent la création de deux républiques sécessionnistes d’inspiration socialistes en Azerbaïjan et au Kurdistan avant de les abandonner sous la pression des Américains. Faces à ces pressions, c’est dans un mouvement simultané que Téhéran et Ankara se rapprochent des Etats-Unis et du camp occidental en adhérant à la stratégie américaine d’endiguement. En Iran, avec la chute de Mossadegh et le renforcement de Mohammed Reza Shah Pahlavi, fils de Reza Shah, rien n’entrave cette nouvelle orientation qui consacre la convergence stratégique des deux pays. Elle se traduit par la signature de multiples pactes militaires régionaux. En 1952, la Turquie rejoint l’Alliance atlantique en temps que pays européen et assume sa double nature géopolitique en entrant avec l’Iran, l’Irak et le Pakistan dans le pacte de Bagdad http://www.lesclesdumoyenorient.com/Pacte-de-Bagdad.html. Ce système d’alliance placé sous l’égide du Royaume-Uni et des Etats-Unis est dirigé contre l’URSS et fonctionne sur le modèle de l’OTAN. Après le retrait irakien consécutif au renversement de la dynastie Hachémite à Bagdad, il prend le nom de CENTO ou Central Treaty Organization. D’abord politique et militaire, le rapprochement continu de la Turquie et de l’Iran pendant les années de Guerre froide prend une orientation économique en 1964 avec la création de la RCD ou Regional Cooperation for Development qui lie les deux pays au Pakistan. Sur la scène régionale, l’alignement occidental de la Turquie et de l’Iran se traduit également par leur alliance avec Israël.

La rupture de 1979

La révolution iranienne de 1979 renverse le régime autoritaire et séculier de Mohammed Reza Shah et aboutit à l’accession au pouvoir de l’imam Rouhollah Khomeiny et à la création d’une République islamique. Elle marque une rupture dans les relations turco-iraniennes, aussi bien sur le plan idéologique que politique. La convergence autour d’un certain sécularisme et d’une mise à distance des références islamiques qui caractérisait les idéologies d’Etat turque et iranienne est alors rompue. Pour Khomeiny et ses partisans, le réformisme laïc radical déployé par Reza Pahlavi et son successeur sont une calamité sur laquelle il est nécessaire de revenir. Atatürk qui avait tant inspiré le premier souverain Pahlévi et demeure la référence suprême en Turquie représente l’antithèse de ce qu’ils préconisent et plus le contre-exemple à ne pas suivre, l’incarnation de l’ennemi à combattre. Dans l’esprit de Khomeyni, le nouveau régime politique, s’il intègre certaines références démocratiques, doit se conformer intégralement à la loi islamique et être régi par le principe du vélayet-e faqih, à savoir la tutelle exercée par une juriste théologien, le Guide suprême, sur les institutions politiques. Ces bouleversements ont nécessairement des implications en matière de politique étrangère et c’est l’orientation antioccidentale prise par la politique étrangère iranienne qui va affecter en premier lieu les relations entre Téhéran et Ankara. Si la légitimité du nouveau régime iranien est reconnue en moins de vingt-quatre heures par la Turquie en février 1979, la prise d’otage de l’ambassade américaine à Téhéran qui constitue l’acte fondateur de la nouvelle diplomatie iranienne, entraine une condamnation tout aussi prompte du gouvernement turc.

Le fait que la République islamique quitte l’axe pro-occidental et que la Turquie maintienne sont alliance avec les Etats-Unis et Israël, le « Grand » et le « Petit Satan » de la phraséologie khomeyniste, ne sont pas les seules raisons de la détérioration des rapports entre les deux voisins. Au delà des implications diplomatiques du jeu de miroir hostile sur les questions religieuses, notamment autour de la question du voile féminin, interdit en Turquie et obligatoire en Iran, Ankara et Téhéran s’opposent également du fait de problématiques bilatérales liées à leur frontière commune. Dans un premier temps, la Turquie doit en effet faire face à de très importants flux de réfugiés fuyant la révolution, considérés comme une menace lourde sur sa stabilité intérieure, et ce d’autant plus qu’ils comprennent des militants hostiles au nouveau régime comme les Moudjahiddines du peuple. La Turquie craint également que l’exportation de la révolution islamique prônée par Khomeiny ne se traduise par un renforcement des forces dites « réactionnaires » et hostiles à l’ordre laïc et à l’orientation pro-occidentale qui continue à la caractériser. Le risque est d’autant plus grand pour Ankara que l’Etat turc se trouve confronté dans les années 1980 à une très grande agitation politique où des acteurs islamistes inspirés par l’exemple iranien prennent une part importante. La question pose également problème, Téhéran faisant preuve d’une certaine indifférence voire d’un réel soutien au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui, entré en guerre contre l’Etat turc en 1984, lance des attaques en direction de la Turquie depuis la frontière iranienne.

Les articles de cette série ont bénéficié des éclairages de MM. Mohammad-Reza Djalili http://www.bibliomonde.com/auteur/mohammad-reza-djalili-1431.html et Thierry Kellner http://dev.ulb.ac.be/sciencespo/fr/membres_kellner-thierry.html qui ont gracieusement accordé au rédacteur des entretiens séparés.

Lire également :
- Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (1/3) : De l’ère impériale à la diffusion de la modernité
- Les relations Turquie – Iran. De l’ère des empires aux « printemps arabes » (3/3) : 2002-2012 : De la politique turque de bon voisinage à la rupture des printemps arabes

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