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Les lieux saints partagés

Par Mathilde Rouxel
Publié le 29/09/2015 • modifié le 07/03/2018 • Durée de lecture : 7 minutes

House of the Virgin Mary on Bulbul Hill, 9km from Ephesus, Izmir, Turkey.

Picture by Manuel Cohen, AFP

Origines communes et croyances dérivées

Dans les religions monothéistes, la croyance en un dieu suppose que l’on ne partage pas ses lieux saints avec un autre système de croyances. Il était pourtant courant, au Sud de la Méditerranée, de partager avec d’autres religions du Livre le sanctuaire de sa confession. Issues tous trois de la Bible, le judaïsme, le christianisme et l’Islam partagent en effet de nombreux cultes. Malgré les guerres de religions qui déchirent depuis toujours la région, il existe ainsi un certain nombre de circulations interreligieuses. N’oublions pas qu’en Orient et qu’au Maghreb, les chrétiens prient en arabe et appellent dieu Allah.

Nombreux sont ainsi les prophètes que se partagent les trois religions. Le premier de tous, Abraham, est dans la Bible le premier homme auquel s’est adressé Dieu. Il est le premier prophète de l’Ancien Testament ; le Nouveau Testament assure la continuité de son rôle de prophète, puisqu’il y demeure le receveur des deux promesses divines, celle du peuple et celle de la terre, l’ancêtre du peuple d’Israël, le premier de la lignée des Patriarches et est annoncé comme le précurseur de Jésus [2]. En Islam, Abraham devient Ibrâhim Al Khalil, l’ami de Dieu et croyant « universel » [3]. Réinterprétant le texte en retranchant ou ajoutant certains éléments, le Coran fait d’Abraham un modèle de droiture ; comme dans le Talmud juif, il brise les idoles de son père lors de l’absence de celui-ci, pour limiter les intermédiaires entre Dieu et l’Homme. C’est à lui, également, que Dieu intime l’ordre divin de bâtir un lieu pour adorer Allah : c’est la Kabaa de La Mecque. Ce premier pèlerin, qui a rejoint la terre promise, s’est entretenu avec Dieu au pied du Chêne de Mambré (situé en Cisjordanie actuelle), lieu de culte pour les trois religions.

S’il est aujourd’hui réservé aux juifs, le Tombeau de Rachel est lui aussi un lieu fréquenté par les trois religions depuis le Moyen Âge. Situé sur le territoire Biblique de Judée, près de la ville de Bethléem (Cisjordanie actuelle), ce tombeau honore la femme de Jacob, Rachel, qui est décédée en donnant naissance à Benjamin. Fréquenté par les pèlerins chrétiens depuis les débuts du christianisme, il fut également un lieu de recueillement important pour les musulmans [4], à tel point que l’UNESCO décréta au moment du blocage de l’accès au lieu saint par l’armée israélienne, que le tombeau était une mosquée [5].

La grotte d’Élie au Mont Carmel est également une référence pour les trois religions et, situé dans les hauteurs israéliennes, appartient également aux juifs ; le lieu est cependant pacifié. Dans le premier livre des rois, Élie défie les prophètes de Baal sur l’autel du Mont Carmel pour déterminer quelle divinité était effectivement le dieu du royaume d’Israël. L’ordre du Carmel a été fondé sur le site de la grotte dans laquelle Élie a mythiquement vécu [6], succédant ainsi à une communauté d’ermites juifs qui avait occupé l’espace du temps d’Élie à l’arrivée des Carmélites. La présence musulmane est marquée quant à elle par la présence sur le mont Carmel de la plus grande mosquée de la communauté Ahmadiyya, la mosquée Kabbir, qui côtoie la chapelle des carmélites. Celle-ci accueillait au Moyen Âge les pèlerins musulmans de retour de La Mecque.

Sanctuaires partagés

Certains cultes, de par la symbolique commune qu’elle sous-tend, conduisent certains sanctuaires bâtis par une religion particulière à être fréquentés par d’autres populations religieuses que celles attendues naturellement.

Cette particularité est liée à nouveau à de grandes figures communes à plusieurs religions du livre. Parmi elles, Saint Georges, qui sauva Beyrouth du dragon qui dévorait tous les animaux de la contrée et exigeait des habitants un tribut quotidien de deux jeunes personnes. Saint Georges, en s’attaquant au dragon, sauva la fille du roi. Son tombeau est à Lydda, en Israël, et est vénéré par les trois religions ; il s’apparente en effet au messager Al-Khidr, qui après avoir bu à la Fontaine de vie, guida à travers le monde beaucoup d’hommes de Dieu [7]. Sur l’île des Princes, au large d’Istanbul, l’église orthodoxe de Saint Georges reçoit chaque 23 avril près de 100 000 musulmans en pèlerinage [8].

Si elle n’est pas reconnue par la religion juive, dans laquelle elle « n’est que l’apparence humaine prise par l’ange Michel représenté dans la tradition juive comme l’ange protecteur d’Israël - afin de faire ‘entrer’ dans le monde humain ce personnage céleste qu’est le Christ » [9], Marie (Maryam) est également une figure centrale du christianisme comme de l’islam, qui reconnaissent toutes deux sa virginité. La différence fondamentale entre les deux religions porte sur la nature de l’enfant : fils de Dieu pour les chrétiens, Jésus n’est dans l’islam qu’un homme, bien qu’il soit reconnu comme un grand prophète [10]. À Éphèse, la Maison de la Vierge, découverte à la fin du XIXe siècle, est un lieu de pèlerinage qui attire des foules considérables de fidèles musulmans et chrétiens [11].

La présence plurimillénaire des juifs au Maghreb et au Moyen-Orient jusqu’à la création de l’État d’Israël en 1948 a nécessairement provoqué des croisements interreligieux. Dionigi Albera note en qu’Afrique du Nord, et particulièrement en Algérie, que « certaines dévotions chrétiennes sont appropriées par des musulmans et par des juifs, sans que cela ne manifeste un désir (ou une tentation) de conversion. Des sanctuaires urbains (comme celui de Notre-Dame d’Afrique à Alger et de Notre-Dame de Santa-Cruz à Oran) et des chapelles rurales (par exemple à Misserghin) attirent une clientèle disparate où se mêlent les fidèles des trois religions » [12] ; il cite M’Halla [13], qui note à la fin des années 1990 que « Sidi Mehrez, le saint patron de Tunis, est vénéré aussi bien par les Musulmans que par les Juifs qui trouvent en lui un protecteur. Dans un sens inverse, on a relevé le cas de visite, ziyara, de Musulmans à un saint juif, en l’occurrence Rebbi Fradji de Testour, pour sa qualité de thaumaturge ». Le terme arabe « ziyara » définit la visite de la tombe d’un saint en islam comme dans le judaïsme [14].

Ces échanges, beaucoup plus fréquents au Maghreb qu’au Machrek, trouvent leur expression la plus remarquable dans la synagogue de Ghriba, (Djerba) en Tunisie, l’un des rares témoignages encore visibles des croisements interconfessionnels entre juifs et musulmans depuis le départ des juifs d’Afrique du Nord pour Israël. Cette synagogue est l’un des principaux marqueurs identitaires des juifs de Djerba, l’une des dernières communautés juives active dans le monde arabe. Il s’agit d’un lieu de pèlerinage majeurs pour tous les juifs d’Afrique du Nord, qui se réunissent principalement pour la fête du Lag Ba ‘Omer. L’attrait de cette synagogue réside par-delà cette caractéristique ethnique et historique dans le fait qu’on vit apparaître à partir de la seconde moitié du XIXe siècle des témoignages soulignant son caractère sacré reconnu également par les musulmans, qui le fréquentent encore aujourd’hui pour obtenir, par ces « ziyara », la baraka (grâce divine) [15].

Au-delà des conflits religieux et des renforcements des frontières, dans cette zone-poudrière qu’est l’Orient arabe, des dialogues et des échanges persistent à travers l’histoire. Souvent objet de guerre, la religion conçue comme seul acte spirituel permet donc, au sein d’une histoire commune, une tolérance que la politique, parfois, bafoue.

Notes :
(1) « Fruit de plusieurs années de recherches scientifiques conduites au sein du CNRS et de l’Université d’Aix-Marseille, l’exposition pose un regard différent sur les comportements religieux des populations méditerranéennes et mettra en évidence l’un des phénomènes les plus intéressants (et aussi parmi les plus méconnus) de la région, à savoir le partage, l’échange entre communautés religieuses. », extrait de la description de l’exposition issue du dossier de presse du MuCEM : http://www.mucem.org/sites/default/files/mucem_dp-lieux_saints_fr_bd.pdf
(2) Voir Michel Quesnel, « Visages d’Abraham dans le Nouveau Testament », Le Monde de la Bible.
(3) Jean-Claude Basset, « Ibrahim à La Mecque, prophète de l’islam », in Abraham, nouvelle jeunesse d’un ancêtre, Genève, éditions T. Römer, 1997, p.79.
(4) Joseph Blenkinsopp, « Benjamin traditions read in the early persian period », dans Oded Lipschits et Manfred Oeming, Judah and the Judeans in the Persian period, Winona Lake, Einsensbrauns,‎ 2006.
(5) « Lieux Saints : Israël suspend sa collaboration avec l’UNESCO », Le Monde, 03/11/2010, http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2010/11/03/lieux-saints-israel-suspend-sa-collaboration-avec-l-unesco_1435126_3218.html
(6) Voir Cheyne et Black, Encyclopaedia Biblica : A Critical Dictionary of the Literary, Political and Religion History, the Archeology, Geography and Natural History of the Bible, 1899.
(7) Richard G. Hovannisian, Georges Sabagh, Religion and Culture in Medieval Islam, Cambridge University Press, 2000, p.109-110.
(8) Vidéo « L’église des musulmans – Istanbul, Turquie », disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=lv-ikpsOzWM
(9) Enrico Norelli, Marie des apocryphes. Enquête sur la mère de Dieu dans le christianisme antique, Labor et Fides, 2009, p.68.
(10) Amélie Neuve-Église, « De Sainte Marie à Maryam Moqaddas : la Vierge dans la tradition islamique et la Maison de Marie à Éphèse », La Revue de Téhéran, 29/04/2008 : http://www.teheran.ir/spip.php?article179#gsc.tab=0
(11) Dionigi Albera, « Pèlerinages mixtes et sanctuaires « ambigus » en Méditerranée », in Sylva Chiffoleau, Anna Madoeuf, Les Pèlerinages au Maghreb et au Moyen-Orient, Beyrouth, Les Presses de l’IFPO, 2005, disponible en ligne : http://books.openedition.org/ifpo/1222?lang=fr#ftn1.
(12) Op.cit.
(13) M’Halla, M., 1998, « Culte des saints et culte extatique en islam maghrébin », in Mohamed Kerrou (éd.), L’autorité des saints. Perspectives historiques et socio-anthropologiques en Méditerranée occidentale, Paris, IRMC-MAE, p. 121-131 ; Dugas, G., 2003, « Ni paradis perdu, ni terre promise. Le juif dans le regard du musulman, le musulman dans le regard du juif à travers leurs littératures de langue française », in Sonia Fellous (éd) Juifs et musulmans en Tunisie. Fraternité et déchirements, Paris, Somogy éditions d’art, p. 275-293.
(14) En islam, cette dévotion à un saint se distingue absolument du pèlerinage canonique à La Mecque.
(15) Voir le film « La Ghriba à Djerba » de Manoël Pénicaud réalisé pour l’exposition « Lieux saints partagés » du MuCEM, disponible en ligne : http://www.idemec.cnrs.fr/spip.php?article686

Publié le 29/09/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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