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Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (2/3)

Par Yves Brillet
Publié le 25/10/2017 • modifié le 08/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

A Painting dated in the early 20s, shows al-Sharif Hussein (1856-1931) descendant of the Moslem prophet Mohammed and founder of Hashemite dynasty. King of the Hejaz from 1916 until 1924 and head of the Arab Nationalist Movement in 1916.

AFP

Lire la partie 1 : Les affaires de l’Arabie centrale 1915-1916 : conflits internes et rivalités dynastiques (1/3)

II. Ibn Saoud et la révolte des Ajman

Le soulèvement de la tribu des Ajman, implantée à l’est du Nedjd dans le Hasa, constituait pour Ibn Saoud un second facteur de déstabilisation, dans la mesure où pouvait se constituer une alliance de fait entre les rebelles et Ibn Rashid. L’hostilité entre Ibn Saoud et la tribu des Ajman pouvait également générer des tensions avec le Koweït et les principautés du littoral du golfe Persique. Le contentieux entre Ibn Saoud et la tribu des Ajman datait de la conquête de la province par l’émir de Riad en 1913/1914. Après avoir établi son autorité sur la zone côtière, Ibn Saoud, en les empêchant de taxer les individus et les caravanes traversant leur zone tribale, les priva d’une source importante de revenu. Ibn Saoud considérait la tribu comme étant inféodée à la Turquie et les accusa d’avoir perçu des fonds en provenance des Turcs et d’Ibn Rashid pour le combattre en raison de ses sympathies pro-britanniques (1). En dernier lieu, l’animosité de Riad à leur égard était exacerbée par leur soutien aux Araif, une branche rivale des Al Saoud. Ces cousins d’Ibn Saoud s’étaient tout d’abord réfugiés auprès de Moubarak, d’autres avaient fui vers le Hedjaz, au Qatar et à Bahreïn (2). En 1914, le cheikh Isa de Bahreïn avait vainement tentée de les réconcilier.

En juin 1915, Ibn Saoud leva des troupes dans la province du Hasa pour combattre les Ajman et dans une lettre à l’agent politique à Bahreïn, se plaignit de l’aide apporté aux Araif par Abu Dhabi (3). Keyes informa également Cox que la rébellion des Ajman était en partie la conséquence de l’affaiblissement durable et de la perte d’influence d’Ibn Saoud à la suite de son échec contre Ibn Rashid lors de la bataille de Jerrab ainsi qu’aux méthodes du gouverneur de la province Abdullah bin Jawali. Après que les Araif se furent joints à la révolte des Ajman, Ibn Saoud fit appel au cheikh du Koweït, mais avant d’avoir obtenu le soutien de ce dernier, il attaqua les rebelles qui, au cours de la bataille tuèrent son frère Saad et le forcèrent à battre en retraite (4). Selon les informations parvenues à l’agence britannique à Bahreïn, les hommes d’Ibn Saoud tenaient Katif, mais les caravanes ne pouvaient s’aventurer dans l’intérieur. Dans une note confidentielle à Cox, Keyes fit savoir depuis Bahreïn qu’Ibn Saoud cherchait à mettre sur pied un détachement de 500 hommes pour assurer le ravitaillement de ses troupes et qu’il avait écrit aux cheikhs du Qatar et de Bahreïn pour leur demander de ne pas fournir d’assistance aux rebelles. Keyes ajoutait néanmoins que l’opinion au Qatar était favorablement disposée envers les Ajman (5). Ces derniers, ainsi que les Araif, avaient aussi de leur côté demandé l’assistance et l’appui du Koweït, mais Moubarak leur conseilla de s’entendre avec Ibn Saoud. Moubarak ordonna également à son fils Salim de suspendre les opérations de soutien en direction d’Ibn Saoud en retardant sa progression vers Hasa, espérant ainsi forcer l’émir de Riad à suivre son avis. En août 1915, les rebelles contrôlaient l’ensemble de la province et Ibn Saoud se trouvait pratiquement prisonnier à Hofouf (6). Ibn Saoud sollicita Isa pour obtenir des armes ; l’agent politique à Bahreïn fit parvenir à Ibn Saoud 6 caisses de munition contenant 5000 cartouches, envoi confirmé le 1er août. Ibn Saoud parvint à reprendre le dessus en septembre 1915 et à infliger une défaite totale à la tribu rebelle. Le 4 octobre, Cox fut informé de la victoire d’Ibn Saoud. Keyes fit cependant savoir que selon les Ajman, il ne s’agissait là que d’une retraite en bon ordre lorsque la situation était devenue trop tendue (7). Cox demanda un complément d’information ; il lui fut confirmé que les Ajman avaient été sévèrement battus mais pas totalement neutralisés, qu’ils s’étaient repliés en bon ordre mais que leur pouvoir de nuisance avait été considérablement diminué (8). Les principaux chefs rebelles se refugièrent vers le nord et approchèrent Salim avec des propositions de paix. Salim leur fit savoir qu’ils devaient s’adresser à Moubarak ou à Ibn Saoud pour négocier la fin des hostilités (9).

La délégation arriva au Koweït le 20 novembre et fut cordialement reçue par Moubarak qui accepta leur soumission contre une promesse de bonne conduite ainsi qu’un engagement à reconnaitre l’autorité de Riad sur la province de Hasa. Le représentant britannique auprès de Moubarak estima que cette suite d’événements ne se terminait pas de façon très concluante pour Ibn Saoud et que sans l’appui de Moubarak, il aurait été dans l’impossibilité de continuer à combattre les rebelles après le revers subi à Hofouf. Le lendemain, Ibn Saoud fit savoir qu’il ne souhaitait pas que le cheikh du Koweït traite avec les rebelles et demanda leur expulsion (10). Le 22 décembre, Grey informa le Résident politique que le cheikh du Koweït et les Ajman avaient conclu un accord de paix. La situation fut rendue compliquée par le décès de Moubarak, ses héritiers craignant à la fois l’hostilité d’Ibn Saoud et la possibilité d’une alliance entre les Ajman et Ibn Rashid. Le fils de Moubarak, Salim, écrivit à Riad pour demander à Ibn Saoud de mettre fin au conflit. Grey proposa en cas d’échec d’initier la négociation d’un compromis acceptable par les deux parties (11).

En février 1916, Ibn Saoud insista pour que les Ajman soient expulsés du Koweït, refusant ainsi de prendre en compte la proposition du cheikh Jabir de conclure les hostilités avec les rebelles. Après cette expulsion, ces derniers se retirèrent au nord-ouest du Koweït et se rangèrent aux côtés du cheikh Sadun Ajeimi et d’Ibn Rashid. Un de leurs chefs, Dhaidan, écrivit au commandant turc qu’il se mettait à la disposition des autorités militaires. Malgré leur bannissement, un accord passé avec le Koweït leur permettait de s’y rendre occasionnellement pour s’y ravitailler à condition de ne rien faire qui puisse troubler l’ordre public. Ils s’engageaient enfin à ne pas s’attaquer aux tribus soumises à l’autorité du cheikh Jabir (12). Cox répondit au télégramme de Grey en lui conseillant de faire comprendre au cheikh que ses intérêts ainsi que ceux d’Ibn Saoud étaient liés aux intérêts de la Grande-Bretagne et qu’il devait veiller à ce que le Koweït ne soit pas utilisé par les Ajman pour s’y approvisionner (13). Le 12 mars 1916, Grey annonça la rupture des relations entre le Koweït et les sections des Ajman qui avaient rejoint Ajaimi et Ibn Rashid (14). En mai 1916, ils reçurent l’autorisation de s’installer à Safwan. Le mois suivant, lorsqu’Ibn Rashid leur demanda de le rejoindre et de l’assister dans ses opérations contre les tribus réfractaires à son autorité, 300 d’entre eux quittèrent Safwan sans en avertir le cheikh de Zubair, tout en précisant qu’ils ne nourrissaient pas de sentiments d’hostilité envers les forces britanniques (15).

Dans une lettre adressée à Cox le 15 août 1916, Ibn Saoud exprima une nouvelle fois son opposition à une solution négociée permettant de mettre fin au conflit l’opposant aux Ajman. Il l’informa que les rebelles qui avaient été accueillis par le cheikh Ibrahim de Zubair et qui s’étaient ralliés à Ibn Rashid avaient été autorisés, à la suite de l’entente négociée entre Ibn Rashid et le cheikh Jabir, à résider de nouveau sur le territoire koweïtien. Ibn Saoud réaffirmait son refus de tout accommodement avec une tribu considérée comme hors la loi, condamnant ainsi le soutien qui leur avait été apporté par le Koweït (16).

Face au blocage de la situation, Cox, après avoir mentionné qu’une section des Ajman, à laquelle appartenait la famille des chefs suprêmes de la tribu, avait en vain cherché refuge auprès de Jabir pour échapper aux hommes d’Ibn Saoud, estimait en octobre 1916 qu’il était difficile de trouver comment contourner l’obstacle que constituait la haine implacable nourrie par Ibn Saoud à l’encontre des Ajman depuis la mort de son frère en 1915. Il rappela que Moubarak réprouvait totalement l’attitude de l’émir de Riad et qu’il avait accordé l’asile aux fugitifs sur son territoire. Son successeur Jabir ainsi que le cheikh de Zubair se méfiaient quant à eux des Ajman mais n’accepteraient jamais de suivre Ibn Saoud dans sa politique d’hostilité radicale vis-à-vis de la tribu. Cox ajoutait que ce conflit avait entrainé un refroidissement notable des relations entre Riad et le cheikh du Koweït, ce dernier estimant avec Ibrahim de Zubair qu’Ibn Saoud ne parviendrait pas à réduire les Ajman qui se rangeraient en toute probabilité sous la bannière d’Ibn Rashid. Cox concluait qu’il mettrait à profit une rencontre éventuelle à la demande d’Ibn Saoud pour tenter de le convaincre d’adopter une attitude plus raisonnable (17).

Notes :
(1) File E-8 (II), Major Keyes, Political Agent, Bahrein to Sir Percy Cox, repeated Grey, Kuwait. 8 Jul. 1915.
(2) File E-8 (II), Major Keyes to Sir Percy Z. Cox, Causes of the Present Rising of the Araif and the Ajman, 12 Jul. 1915.
(3) File 53/7 X (D 54), Kuwait Affairs, Bin Saud. IOR/R/15/1480.
(4) File E-8 (II), Lt-Col. Grey to Political Resident in the Persian Gulf, Bushire, 23 Jul. 1915.
(5) Ibid., Major Keyes, Political Agent, Bahrein to Sir Percy Cox, Political Resident, Basrah, Confidential Memorandum, 4 Jul. 1915.
(6) Ibid., Major Keyes, Political Agent, Bahrein, to Sir Percy Z. Cox, Political Resident in the Persian Gulf, Basra, 6 Aug. 1915.
(7) File E-8 (II), Major Keyes, Political Agent, Bahrein, to Sir Percy Z. Cox, Political Resident, Basrah, 4 Oct. 1915.
(8) Ibid., Telegram Cox, Kut, to Holland, Basrah, 28 Oct. 1915, réponse Keyes to Holland, 28 Oct. 1915.
(9) File 2182/1913 part 5, Mesopotamian Expeditionary Force, Chief Political Officer, Basrah, 25 July 1916, to Officer in Charge, Cairo Section, Eastern Bureau, c/o Director, M.I., Memorandum on Relations between Ibn Saoud and the Ajman and recent History of the latter.
(10) File E-8 (II), N° C37 of 1915, Political Agency, Kuwait, from Lt-Col. W.G. Grey, Political Agent, Kuwait, to the Hon’ble the Political Resident in the Persian Gulf, Bushire, 25 Nov. 1915.
(11) File 53/7 X (D54), N° C43 of 1915, Political Agent, Kuwait.
(12) File X/2 Bin Saoud, Koweit, and Ibn Rashid, IOR/R/15/5/25, N° C3 of 1916, from Lt-Col. W.G. Grey, Political Agent, Kuwait, to the Hon’ble the Political Resident in the Persian Gulf and CPO, Basrah, dated Kuwait, Feb. 2nd 1916.
(13) Ibid., Political Office, Basrah, to Political Agent, Kuwait, 13 Feb. 1916.
(14) Ibid., W.G. Grey, Political Agent, Kuwait to CPO, Basrah, 12 Mar. 1916.
(15) File 2182/1913 part 5, Mesopotamia Expeditionary Force, CPO, Basrah, to the Officer in charge, Cairo Section, Eastern Bureau, c/o Director Military Intelligence, 25 Jul. 1916, Relations between Ibn Saud and the Ajman and the recent History of the latter.
(16) File E-8 (II), Letter from Abdul Aziz bin Abdur Rahman al Faisal to the Chief Political Officer, Basrah, 15 Aug. 1916.
(17) File 2182/1913 part 5, India Expeditionary Force, CPO, Basrah, to the Officer in charge, Cairo Section, Eastern Bureau, c/o Director Military Intelligence, Cairo, 14 Oct 1916.

Publié le 25/10/2017


Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.


 


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