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Les Kurdes en Syrie : politiquement désunis, géopolitiquement alliés (1/2). Une politisation réprimée mais irrépressible

Par Emile Bouvier
Publié le 17/04/2020 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Paysans kurdes. Photographie de Charles Lallemand (1826-1904) in "La Syrie, costumes, voyages et paysages". 1865. Collection privee.

©Jean Bernard/Leemage
Leemage via AFP

Les Kurdes syriens souffrent, de fait, du traitement médiatique dont ils font l’objet et qui les résument, la majeure partie du temps, aux Forces démocratiques syriennes (FDS) dont les Unités de protection du peuple (PYD) - bras armé du Parti de l’union démocratique (PYD) - constituent la colonne vertébrale. Pourtant, il existe une véritable pluralité politique parmi les Kurdes syriens, éclipsée par l’omnipotence que le conflit en Syrie a conférée au PYD.

Cet article ambitionne donc de présenter la vie politique des Kurdes syriens, de la façon dont ils sont considérés par les autorités syriennes jusqu’à leur consécration à l’aune de la guerre civile en Syrie (première partie). Un accent sera tout particulièrement mis sur la montée en puissance du PYD mais aussi sur sa cohabitation, parfois difficile, avec le Conseil national kurde (deuxième partie).

1. De l’entre-deux-guerres à l’indépendance syrienne : des mouvements politiques syriens autorisés, voire encouragés

L’idée de doter les Kurdes de leur propre Etat a été évoquée à plusieurs reprises durant la Première Guerre mondiale et sera presque concrétisée dans l’entre-deux-guerres lors de la signature du Traité de Sèvres (10 août 1920). Le fondateur de la République turque Mustafa Kemal Atatürk s’opposera toutefois vivement à cette idée au début des années 1920, concomitamment à la Grande-Bretagne qui peinait à venir à bout de nombreuses révoltes kurdes en Irak. Le Traité de Lausanne (24 juillet 1923), viendra définitivement mettre fin aux espoirs kurdes de se doter d’un Etat indépendant grâce aux institutions internationales.

Les Kurdes en Syrie vivaient quant à eux sous la juridiction du mandat conféré à la France par la Société des Nations (SDN) le 28 juin 1919. Dans ce cadre, les populations kurdes jouissaient de droits dont leurs semblables en Irak, en Turquie ou en Syrie ne pouvaient se targuer. La France encourageait en effet les minorités dans leur revendications identitaires autonomistes et l’armée française a ainsi recruté de vastes contingents d’Alaouites, de Druzes, ou encore de Kurdes dans ses rangs. La France a également accordé la nationalité syrienne aux milliers de Kurdes turcs ayant fui les représailles de l’Etat turc dans les années 1930, notamment celles ayant suivi la rébellion de Dersim.

De fait, c’est en Syrie que, durant l’entre-deux-guerres et la Seconde Guerre mondiale, la politisation des Kurdes sera la plus forte et, à bien des égards, la plus prometteuse pour l’autonomie kurde. Le mouvement identitaire kurde Xoybûn, qui sera notamment à l’origine de l’historique rébellion du mont Ararat en Turquie, s’est ainsi organisé et coordonné essentiellement en Syrie, où les autorités françaises autorisaient ses activités. Par exemple, lors des élections législatives syriennes de janvier 1932, trois députés kurdes du mouvement Xoybûn seront ainsi élus, Kahlil bey Ibn Ibrahim Pacha dans la province d’Al-Jazira (actuel district de Hassaké), Mustafa bey Ibn Shahin à Jarablus (même district que de nos jours) et Hassan Aouni dans la province de Kurd Dagh (« les montagnes kurdes »), actuel district d’Afrin.

Les Kurdes ont tenté à maintes reprises de glaner de nouveaux droits et opportunités de représentation politique dans les différents pays au sein desquels ils vivaient. La Syrie, après l’indépendance en 1946, ne fera pas exception à cet égard. Dès 1945 par exemple, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de ses nombreux bouleversements géopolitiques, une nouvelle organisation, la Ligue kurde, est venue remplacer le mouvement Xoybûn afin de profiter de cette nouvelle configuration internationale et porter plus haut le flambeau de la cause indépendantiste et du pankurdisme.

2. De l’après-guerre à nos jours : entre répression culturelle et discrimination ethnique

A l’aune de l’indépendance de la Syrie en 1946, beaucoup de leaders politiques et religieux syriens d’ethnie arabe se montraient cependant préoccupés par les dommages que l’indépendantisme kurde pourrait causer au futur Etat syrien. Ainsi, peu de partis ou de responsables se sont montrés enclins à promettre, ou accorder, des concessions politiques aux Kurdes. Rapidement, comme l’indique le chercheur suisse Jordi Tejel Gorgas (2), « les Kurdes sont devenus les boucs-émissaires du nationalisme arabe et ont été catégorisés comme des « shu’ubiyyun », c’est-à-dire, en d’autres mots, comme des personnes qui n’allaient pas se laisser « arabiser ». Les Kurdes ont ainsi été parfois considérés comme des agents infiltrés à la solde de puissances étrangères ennemies du panarabisme ».

Après l’indépendance du pays, le gouvernement syrien continue à refuser aux Kurdes des droits égaux à ceux dont jouissent les autres habitants du pays. Par exemple, les dialectes kurdes ne sont pas reconnus parmi les langues de l’Etat syrien, a contrario des autres langues et dialectes parlés dans le pays et qui se montraient davantage compatibles avec le panarabisme alors en vogue. En 1958 par exemple, le gouvernement syrien décrète l’interdiction de toutes les publications diffusées en langue kurde ; la simple possession d’une publication rédigée en kurde pouvait suffire à être incarcéré (3). Dans le même temps, alors que l’école publique n’offrait aucune opportunité aux Kurdes d’apprendre ou pratiquer leur langue, le gouvernement a également interdit aux établissements privés d’enseigner le kurde. Durant les années 1960, le gouvernement syrien a renommé plusieurs agglomérations kurdes avec des noms arabes : la ville de Kobanê est ainsi devenue Ayn al-Arab, tandis que celle de Serê Kaniyê devenait Ras al-Ayn, par exemple.

L’un des éléments les plus marquants de la politisation des Kurdes syriens consistera en le recensement réalisé par les autorités syriennes, le 23 août 1962, dans le gouvernorat d’Al-Jazira (actuel district de Hassaké), peuplé à majorité de kurdes : à l’issue de ce recensement, le gouvernement syrien a décrété que les 120 000 personnes comptabilisées (soit environ 20% de la population kurde de l’époque) étaient des immigrés illégaux en provenance de Turquie et, qu’à ce titre, ils étaient déchus de leur nationalité. Ils perdent ainsi leur statut de citoyen syrien et deviennent soit des « ajanib » (« étrangers »), soit des « maktumin » (« non-enregistrés »). Avec ces statuts, les Kurdes syriens déchus de leur nationalité n’étaient plus en mesure de scolariser leurs enfants, de trouver un travail, d’acheter un bien immobilier ou encore de se marier. Un grand nombre de leurs propriétés ont été, par la suite, saisies par les autorités syriennes et données à des citoyens syriens d’ethnie arabe ou assyrienne.

Les politiques d’arabisation à marche forcée du nord-est syrien se poursuivront durant les années 1960 et la première moitié des années 1970. Le gouvernement syrien tentera d’établir un « cordon arabe » (Hizam Arabi) le long de la frontière avec la Turquie, dont les modalités résonnent très singulièrement avec le projet de « corridor de paix » voulu par Ankara dans le nord-est du pays et qui aura été à l’origine du déclenchement de l’opération « Source de Paix » par l’armée turque le 9 octobre 2019. Dans le cadre de la mise en œuvre de ce projet de « cordon arabe », le gouvernement syrien aurait déplacé près de 140 000 Kurdes dans les zones désertiques de la Baadiya. En 1976, le Président syrien Hafez al-Assad décide d’arrêter ce projet, sans pour autant envisager de revenir sur les décisions et déplacements mis en œuvre à l’époque.

La création le 27 novembre 1978 du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie monopolise rapidement le militantisme nationaliste kurde, et d’autant plus à partir du 15 août 1984, où le jeune mouvement révolutionnaire kurde lance ses premières opérations armées contre l’Etat kurde. Le nationalisme kurde reprend de l’ampleur à travers le Moyen-Orient, tant militairement que politiquement et culturellement. Le 21 mars 1986, à l’occasion du nouvel an kurde (« Newroz »), plusieurs milliers de Kurdes décident de défiler dans les rues de Damas et d’Afrin en tenue traditionnelle kurde afin de célébrer la nouvelle année, conscients que le port de ces habits traditionnels est normalement prohibé par le gouvernement. La police syrienne ouvre le feu, tuant un manifestant à Damas et trois à Afrin.

Le 12 mars 2004, un nouvel incident se produit : au cours d’un match de football à Qamishli (en territoire kurde syrien), les supporters de l’équipe arabe brandissent des portraits de Saddam Hussein afin de provoquer les Kurdes, dont les semblables irakiens avaient subi des attaques chimiques (4) (« l’Anfal », de février à septembre 1988) sous le régime de Saddam Hussein, occasionnant la mort de 50 000 à 180 000 Kurdes. Les affrontements dans le stade dégénèrent rapidement en émeutes, durant lesquelles le parti bassiste local est incendié par les manifestants kurdes qui renversent également une statue de Hafez al-Assad. Les forces de sécurité syriennes répriment les émeutiers : 30 Kurdes meurent et des milliers d’autres fuient vers l’Irak.

Jusqu’en 2011, date du début de la guerre civile syrienne, les partis politiques kurdes resteront discrets et divisés en Syrie en raison de la pression politique exercée sur eux, en particulier depuis les émeutes de 2004. La lutte du PKK en Turquie accaparera la plupart des militants de la cause kurde et les volontaires désireux de participer au combat pour la reconnaissance du droit à l’indépendance, ou au moins à l’autonomie, des Kurdes. Le conflit en Syrie consacrera en revanche l’arrivée en force, sur la scène politico-militaire syrienne, des mouvements politiques kurdes. C’est à eux que la deuxième partie de cet article sera consacrée.

Lire la partie 2

Notes :
(1) Les deux citations sont consultables dans cet article du quotidien kurde irakien Rudaw : https://www.rudaw.net/english/analysis/26112019
(2) 2007 Le mouvement kurde en exil. Continuités et discontinuités du nationalisme kurde sous le mandat français en Syrie et au Liban (1925-1946), Bern : Peter Lang, 375 pages.
(3) https://www.hrw.org/report/2009/11/26/group-denial/repression-kurdish-political-and-cultural-rights-syria
(4) Lors de la condamnation le 23 décembre 2005 à la Haye de l’homme d’affaire néerlandais Frans Van Anraat pour son implication dans la fourniture de substances chimiques au régime de Saddam Hussein, le tribunal affirme pour la première fois que les Kurdes ont fait l’objet d’un génocide.

Publié le 17/04/2020


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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