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Les Ikhwan : une fraternité de combat (3/3)

Par Yves Brillet
Publié le 26/05/2020 • modifié le 26/05/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Armée d’Ibn Saoud prise par Shakespear en 1911 prés de Thaj. In HVF Winstone Captain Shakespear p. 176.

Lire la partie 1 et la partie 2

Le mouvement des Ikhwan vu depuis le Golfe Persique et la Mésopotamie

Les autorités britanniques dans le Golfe témoignent également du développement du mouvement, en parallèle avec l’accroissement des tensions avec Ibn Rashid et Hussein. L’Agent politique à Bahreïn rend compte de la situation dans le Nedjd en insistant sur le fait que les Ikhwan restent sous le contrôle d’Ibn Saoud bien que les relations qu’il entretient avec les autorités britanniques ne remportent pas l’adhésion de tous les membres de la fraternité. Il rapporte également que bien que des membres de la confrérie ont attaqué des localités au Hedjaz et que seules les villes de La Mecque, de Médine et de Taif restent sous le contrôle des forces chérifiennes et sont protégées par leur statut religieux, Ibn Saoud semble déterminé à ne pas bouleverser le statu quo et a interdit à ses troupes de poursuivre leurs attaques. L’Agent à Bahreïn estime également que le mouvement est devenu un facteur politique décisif en Arabie centrale et que 80% des Bédouins, depuis le wadi Nejran jusque Khurma, se sont convertis. Toutes les tribus font allégeance à Riyad et leurs représentants y reçoivent une instruction religieuse et une aide matérielle. En raison de leur fanatisme religieux, Ibn Saoud pourrait sans difficulté déclencher une conflagration généralisée dans la péninsule [1].

Mais l’influence grandissante des Ikhwan constitue cependant une menace pour l’autorité d’Ibn Saoud. Pour l’Agent politique au Koweït, même si le mouvement n’entretient pas pour l’instant d’ambition politique et n’a pas d’objectif propre, il pourrait outrepasser les consignes d’Ibn Saoud et s’en prendre directement au Chérif, ce qui contraindrait la Grande-Bretagne à intervenir. Un visiteur à Riyad (il s’agit du Dr Harrison de la mission médicale américaine appelé pour soigner des membres de la famille al Saoud) à la même période fait état de la montée de l’intolérance et de l’agressivité à l’égard des étrangers [2]. L’agent politique à Bahreïn est en conséquence prié d’informer Ibn Saoud que le développement du militantisme wahhabite constitue pour les autorités britanniques une menace pour la sécurité du Hedjaz qu’elles sont dans l’obligation de protéger contre toute agression [3].

Pour ce qui concerne la Mésopotamie et plus particulièrement la province de Bassora, les services du gouverneur militaire transmettent au Commissariat Civil à Bagdad une note concernant la situation dans la zone frontalière entre l’Irak et le Nedjd ainsi qu’à Hail. Le gouverneur militaire souligne qu’Ibn Saoud rencontre des difficultés dans ses rapports avec les Ikhwan et ne pourra pas continuer de les contrôler. Il insiste sur l’éventualité d’un rapprochement avec Ibn Rashid pour contrebalancer la force du mouvement en cas de nécessité. Dans cette note, le capitaine Rabino, officier politique adjoint à Bassora, après avoir rappelé en introduction les données de base sur l’origine et l’organisation du mouvement ainsi que sa diffusion auprès des principales tribus sous l’autorité d’Ibn Saoud, indique qu’Ibn Rashid est parvenu à stopper la progression de l’ikhwanisme auprès des Shammar mais que son influence se fait progressivement ressentir au Koweït et à Zubair. Il estime que Riyad n’est plus en mesure de contrôler efficacement les Ikhwan et qu’en cas de conflit avec l’organisation, Ibn Saoud perdra l’avantage et sera forcé de se soumettre. Selon les émissaires d’Ibn Rashid, Hail est protégé d’une attaque grâce à la garantie fournie par le Chérif qui constitue la cible principale de la fraternité. Commentant la montée du fanatisme au sein de la tribu des Muteir, l’auteur de la note souligne que Faisal ad Dawish invite tous les non-convertis à le rejoindre sous peine d’être exécutés. En Mésopotamie, Rabino souligne la crainte suscitée par les Ikhwan au sein des Dhafir et des tribus résidant dans la zone des marais (Marsh Arabs). Le Cheikh de Zubair estime à cet égard que des mesures devraient être prises pour endiguer la progression du mouvement. Dans cette perspective, Ibn Rashid apparait comme l’homme susceptible de fédérer les tribus opposées aux Ikhwan pour constituer une zone tampon entre ces derniers et l’Irak [4].

La note est accompagnée d’un commentaire de l’Officier en résidence à Bassora dans lequel il indique que si les Ikhwan sont devenus dominants dans le Nedjd, Hail et les villages du Djebel Shammar sont également touchés par le phénomène, bien que les éléments tribaux y semblent moins fanatisés. Il rappelle que tous les observateurs s’accordent sur la probabilité d’un « renouveau wahhabite » exacerbé par la présence d’une puissance chrétienne d’occupation en Irak. Il souligne comme Rabino que le mouvement, encouragé par l’attitude bienveillante du cheikh, gagne en influence au Koweït et que Faisal ad Dawich apparait comme un rival potentiel d’Ibn Saoud [5]. L’expansion du mouvement est corroborée par l’Agent Politique à Bahreïn qui rapporte le 6 juillet 1919 les propos d’un marchand du Nedjd indiquant que le mouvement gagne Hail ainsi que les provinces d’Asir, du Yémen, et certaines parties du Hedjaz. Leur présence serait attestée à La Mecque où ils comploteraient contre Hussein et ils seraient prêts à rejoindre Ibn Saoud qui reçoit des émissaires en provenance de toute la péninsule [6].

Mise au point du Caire concernant la nécessité de bloquer le mouvement des Ikhwan dans le Hedjaz. Note du capitaine Garland (E.E.F.) du 10 juillet 1919

Garland rappelle tout d’abord que les Ikhwan sont une création récente et qu’ils ne diffèrent pas fondamentalement des Wahhabites. Ils sont seulement beaucoup plus fanatiques. Pour l’ensemble des observateurs, plus que les croyances elles-mêmes, la caractéristique la plus marquante du mouvement est la violence exercée par ses adhérents. Garland estime indubitable que les Bédouins convertis et fanatisés utilisent la terreur pour forcer les conversions et que ceux qui refusent ou qui sont considérés comme pécheurs sont mis à mort. Il ajoute que sur le champ de bataille, les Ikhwan ne font pas de prisonniers [7]. Garland reprend l’idée selon laquelle Ibn Saoud n’a pas eu de responsabilité directe dans la création du mouvement des Ikhwan mais qu’il n’a rien fait pour en freiner le développement, comme en témoigne la proximité géographique entre les principaux foyers de l’ikhwanisme et Riyad. Il remarque, comme d’autres avant lui, qu’il s’agit d’une version fanatisée du wahhabisme dont Ibn Saoud a pris le contrôle et qu’il utilise à ses propres fins. Il estime que le mouvement s’est répandu dans toute l’Arabie et ne disparaitra pas avec la conclusion de l’affaire de Khurma. Les Ikhwan et leur doctrine sont détestés de tous les voisins d’Ibn Saoud, en particulier Hussein.

Après avoir fait la synthèse des événements survenus au cours des crises de Khurma et Turabah, Garland constate que les forces chérifiennes ont chaque fois été défaites par les forces d’Ibn Saoud. Il pose la question des mesures à prendre pour mettre en place un système de défense efficace des villes de Médine et de La Mecque, se demandant s’il est possible de compter sur la tribu des Harb pour protéger ces deux localités. Une défense aérienne de Taif et de La Mecque ne peut être envisagée que de manière temporaire et les opérations des Ikhwan reprendront dès que l’aviation aura été retirée. Il estime que les forces chérifiennes ne sont pas en état de s’opposer aux forces armées de Riyad et que la défense du Hedjaz incombera de facto à la Grande-Bretagne. Pour Garland, il sera donc nécessaire de maintenir une force armée commandée par des officiers entrainés et compétents afin de contenir les Ikhwan et d’encourager une alliance entre Hussein et Ibn Rashid. L’émir de Hail, souligne-t-il, a toujours été hostile au wahhabisme militant et peut mobiliser un contingent important dans le centre de la péninsule capable de menacer les lignes de communications d’Ibn Saoud dans le Nedjd. Selon Garland, cela implique l’octroi d’un soutien financier à Ibn Rashid. Il sera aussi opportun de faire pression sur Ibn Saoud à partir de la province littorale de Hasa, ceci pouvant s’avérer plus productif qu’un soutien armé à Hussein. Il conclut enfin que pour freiner efficacement la progression du mouvement des Ikhwan, il serait judicieux d’inclure dans les futurs traités avec les principautés arabes une clause leur permettant de renvoyer les émissaires d’Ibn Saoud présents sur leurs territoires [8].

L’évolution du mouvement vue depuis Bahreïn, Bagdad et le Koweït : 1920

Les notes confidentielles de l’Agent politique à Bahreïn sont plus positives et insistent sur la popularité croissante du mouvement dans l’ensemble de la péninsule, depuis le Qatar, Hasa, les Etats riverains du Golfe jusqu’au Yémen et la province d’Asir. Les rapports indiquent que les conversions sont de plus en plus nombreuses et que les Ikhwan apparaissent comme autant d’éléments purificateurs de l’Islam. Dickson souligne l’enthousiasme des habitants du Nedjd et la popularité dont bénéficie Ibn Saoud. Il estime que le mouvement est devenu clairement politique, que l’unité du Nejd et l’avenir de la fraternité sont liés et qu’Ibn Saoud n’a aucunement l’intention de laisser les Ikhwan échapper à son contrôle. Dickson considère que dans la compétition l’opposant à Hussein, l’alliance avec les membres de la fraternité lui donne un avantage substantiel [9].

Le 22 janvier 1920, Dickson demande l’autorisation de se rendre à Hasa pour rencontrer Ibn Saoud et profiter de l’occasion pour obtenir des informations complémentaires sur l’évolution de la situation dans le Nedjd [10]. Au cours de ses conversations avec Ibn Saoud, il a pu rassembler les éléments suivants : l’émir de Riyad exprimait son accord avec les croyances et les pratiques religieuses des Ikhwan et se présentait comme le guide du mouvement dont les principes essentiels reposaient sur la reconnaissance du dieu unique et la fraternité de tous les Musulmans. Ibn Saoud estime que le mouvement a un impact bénéfique pour les Bédouins et leur mode de vie sur le plan religieux et en matière d’éducation grâce à la construction d’écoles dans les centres de sédentarisation déterminés par lui. Une fois cette sédentarisation effectuée, Ibn Saoud fait venir à Riyad les chefs de tribus qui le suivent dans ses déplacements et forment ainsi sa garde personnelle. Il confie à Dickson qu’il contrôle désormais tous les Bédouins d’Arabie à l’exception des Dhafir et qu’il reçoit des émissaires en provenance du Yémen, de l’Hadramaout, d’Oman ainsi que de la tribu des Shammar qui demandent à le rejoindre et proposent de lui verser le zakat [11]. Dickson informe Bagdad que le phénomène des Ikhwan, qui gagne en puissance et en influence n’est pas aussi négatif qu’on le présente fréquemment, mais qu’il peut se transformer en un nouveau mahdisme s’il est mal dirigé, et qu’Ibn Saoud l’utilise habilement à des fins politiques. Il note que la présence à Hofouf de représentants de tribus périphériques est significative de l’attraction qu’exerce l’émir de Riyad [12].

Le Haut-commissaire civil à Bagdad informe l’India Office de la teneur des rapports de Dickson en insistant sur le fait que de nouvelles tribus se convertissent et reconnaissent l’autorité d’Ibn Saoud. Parmi les derniers convertis, Bagdad fait état des Ajman. Bagdad note également que le mouvement est considéré avec bienveillance à Bahreïn et qu’Ibn Saoud reçoit des messages des principautés du littoral du Golfe désireuses de se rapprocher de lui. Le Haut-commissariat remarque également que le cheikh du Koweït fait pression sur le Cheikh Isa de Bahreïn afin de contrer l’influence d’Ibn Saoud. D’autre part, la prise éventuelle de La Mecque est évoquée à Bahreïn avec complaisance, ainsi que dans les principautés du Golfe et en Mésopotamie [13].

Les craintes exprimées face à la menace des Ikhwan au Hedjaz

L’Agent politique à Djeddah, le lieutenant-colonel Vickery rapporte le 6 mars 1920 une conversation avec le chérif Abdallah au cours de laquelle ce dernier critique et met en doute le mémoire de Dickson sur le mouvement des Ikhwan [14]. Le compte rendu de cette conversation est transmis au Foreign Office par Allenby le 20 mars. Allenby insiste sur la nécessité de parvenir à un accord entre Hussein et Ibn Saoud avant le commencement du pèlerinage afin d’éviter que la tension ne conduise à un conflit ouvert entre les deux protagonistes [15]. Allenby critique les avis de Dickson à Bahreïn et d’A.T. Wilson, Civil Commissioner à Bagdad sur le mouvement des Ikhwan. Il conteste les conclusions des autorités dans le Golfe et à Bagdad sur la manière dont serait perçue une prise de La Mecque par les forces d’Ibn Saoud. Il soutient que cela constituerait un véritable revers pour la Grande-Bretagne et que le gouvernement britannique a contracté des obligations envers le gouvernement chérifien. Allenby considère aussi qu’il serait très dangereux de se montrer complaisant envers un mouvement qui remettrait fondamentalement en cause l’équilibre des forces en Arabie et laisserait la péninsule aux mains d’une secte de fanatiques [16].

Concernant les analyses de Dickson, Vickery estime qu’il est impossible d’accepter l’idée selon laquelle les Ikhwan pourraient se montrer bien disposés envers la Grande-Bretagne. Depuis Djeddah, il considère que le mouvement représente un danger, plus particulièrement dans la zone frontière entre le Nedjd et le Hedjaz. Ibn Saoud peut se présenter comme le réformateur de l’Islam mais si la purification des pratiques se fait par la violence, la position de la Grande-Bretagne dans la péninsule en sera fragilisée. Le gouvernement doit donc faire face à une situation difficile et doit éviter que le royaume chérifien ne tombe sous les assauts des Ikhwan.

Conclusion

L’année 1920 constitue un moment déterminant dans l’évolution de la situation en Arabie centrale. Comme les pages qui précèdent ont tenté de le montrer, Ibn Saoud a illustré sa capacité à prendre le contrôle du royaume du Hedjaz, ce que reconnaissent les autorités britanniques au Caire qui continuent cependant à apporter leur soutien à Hussein et attirent l’attention du Foreign Office et de l’India Office sur le danger que font peser les Ikhwan sur l’équilibre des forces dans la péninsule. La suspension des opérations dans le Hedjaz acceptée par Ibn Saoud dans un souci de temporisation va le conduire à utiliser la force des Ikhwan pour construire une stratégie alternative visant à affaiblir le pouvoir chérifien en neutralisant les deux principaux alliés d’Hussein, l’émirat de Hail et le Koweït.

Publié le 26/05/2020


Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.


 


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