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Les Ikhwan : une fraternité de combat (2/3)

Par Yves Brillet
Publié le 20/05/2020 • modifié le 20/05/2020 • Durée de lecture : 11 minutes

Armée d’Ibn Saoud prise par Shakespear en 1911 prés de Thaj. In HVF Winstone Captain Shakespear p. 176.

Lire la partie 1

La perception du mouvement des Ikhwan par les autorités britanniques au Caire, l’analyse de l’Arab Bureau

Le Haut-Commissariat et le Bureau Arabe inscrivent le mouvement (qualifié également de renouveau wahhabite) dans le conflit global opposant Ibn Saoud et le Chérif de La Mecque, et plus généralement dans la rivalité existant entre le Nedjd et le Hedjaz depuis 1806 [1]. Avant même le déclenchement de la Révolte arabe, un rapport rédigé par D.G. Hogarth pour les services de renseignements de l’Amirauté fait état d’une trêve entre Hussein et Ibn Saoud mais souligne que si ce dernier renforce son influence en Arabie, les tensions générées par les craintes d’Hussein vis-à-vis de son rival déboucheront sur un conflit ouvert. Hogarth indique que le Chérif n’admettra jamais la présence de Wahhabites au Hedjaz en raison de leurs exactions contre les Lieux saints un siècle auparavant. Il ajoute que le wahhabisme est un mouvement destructeur, contrastant ainsi avec l’Islam tolérant et accommodant de La Mecque et de Damas [2]. Tout en admettant que les préventions d’Ibn Saoud contre le Chérif n’étaient pas dénuées de fondement, comme l’attestaient les manœuvres d’Hussein en 1910 pour placer les Ateibah sous son autorité, Hogarth nie à Ibn Saoud, qu’il décrit comme le chef d’un mouvement sectaire et fanatique, la légitimité à représenter et à parler au nom de l’Islam [3].

L’Arab Bulletin rédigé par l’Arab Bureau à l’intention du Foreign Office, du War Office, de l’India Office, de l’Amirauté et du Government of India donne régulièrement des informations sur le mouvement des Ikhwan et attire l’attention sur la dangerosité potentielle de la confrérie [4]. Le numéro 73 publie le 16 décembre 1917 une note évoquant la visite dans le Nedjd du Résident politique au Koweït et sa rencontre avec la tribu des Muteir. Le bulletin mentionne leur appartenance à la confrérie sous l’autorité de leur cheikh Faisal ad Dawich ainsi que la fondation d’une colonie regroupant 35.000 hommes près des puits d’Artawiyyah. La note décrit l’ikhwanisme comme la manifestation d’un renouveau wahhabite de plus en plus perceptible, susceptible d’acquérir une grande importance et vu avec inquiétude depuis le Hedjaz [5]. Hamilton qualifie lui aussi le mouvement de fanatique et de sectaire et insiste sur son influence grandissante dans les localités traversées depuis son départ du Koweït [6]. L’Arab Bulletin met en garde contre la dimension fanatique et belliqueuse du mouvement wahhabite en général et l’expansion des Ikhwan en particulier. Une note intitulée Abdullah and the Akhwan publiée le 17 décembre 1917 et signée T. E. Lawrence résume une conversation avec Feisal dans laquelle ce dernier expose la position chérifienne vis-à-vis du mouvement. Feisal indique que les Ikhwan tiennent le jihad comme principe fondamental et reconnaissent l’émir de Riyad comme leur chef suprême tant religieux que temporel. Ibn Saoud paie le salaire de ses prédicateurs dépêchés dans toute la péninsule pour promouvoir la doctrine. Feisal estime que 80% des Bédouins du Nedjd ont rejoint la confrérie qui se développe depuis Taif en direction du Yémen. Les nouveaux convertis sont totalement fanatisés et entièrement sous l’influence de Riyad. Dans cette note, Feisal met également en garde les autorités britanniques contre les visées hégémoniques d’Ibn Saoud qui attend la conversion en masse des Shammar pour s’attaquer à Hail. Il estime qu’Ibn Saoud, lorsqu’il considérera que la situation est propice, lancera ses Bédouins contre les populations sédentaires de l’Arabie (Qasim, Hail, Hedjaz). Dans cette perspective, le rôle de son frère Abdallah est de faire obstacle à l’expansion des Ikhwan en gagnant les Shammar à la cause chérifienne ainsi que les Ateibah sans l’aide desquels Ibn Saoud est dans l’incapacité de prendre le contrôle du Hedjaz. L’effort chérifien porte également sur la province de Qasim [7].

De son côté, lors d’une conversation avec Kinahan Cornwallis du Bureau Arabe et C. E. Wilson en poste à Djeddah, Abdallah accuse Ibn Saoud de fomenter la discorde parmi les tribus du Hedjaz, particulièrement celles dont les zones de nomadisation sont situées de part et d’autre de la limite entre le Nedjd et le Hedjaz. Selon Abdallah, Ibn Saoud tente d’acheter les tribus séjournant une partie de l’année dans les territoires sous son autorité ; il ajoute qu’en l’absence de réaction de la part de la Grande-Bretagne, Hussein serait conduit à régler le problème par lui-même [8]. L’Arab Bureau porte également attention aux convertis. T.E. Lawrence annonce en effet la conversion de nombreux cheikhs des Ateibah et des Muteir depuis 1914. Il indique que la plupart des Muteir ayant rejoint les Ikhwan s’installent à Artawiyyah qui est appelé à devenir le centre névralgique du mouvement. D’autres villages (Dukka, Suman, Dahana) regroupent des sections des Harb et des Ateibah [9]. Le Bulletin n°100 du 20 août 1918 conclut que l’indéniable développement de la confrérie parmi les tribus les plus rétives à son autorité peut légitimement inquiéter Hussein [10].

Les réactions de Philby

Suite à sa mission auprès d’Ibn Saoud, la rédaction de son rapport permet à Philby de répondre aux remarques négatives contenues dans l’Arab Bulletin. Il réfute les approximations d’Hamilton concernant la population d’Artawiyyah. Philby l’estime à 12.000 habitants et non 35.000. A son arrivée à Djeddah puis au Caire, Philby s’étonne de l’écho donné au rapport rédigé par Hamilton, dénonçant les calomnies, les informations tronquées, et la propagande hostile à l’égard des Ikhwan dans les cercles du pouvoir chérifien ainsi que dans les antichambres du Bureau Arabe [11]. Il critique la note de T. E. Lawrence (Arab Bulletin n° 74) et met en cause les cercles proches d’Hussein qui exagèrent le danger représenté par le renouveau wahhabite. Selon Philby, la menace est imaginaire et il ne concède qu’un seul incident entre les Ikhwan de GhatGhat et une sous-section des Ateibah. Il soutient que cet incident est mis à profit par le Chérif Hussein pour attirer l’attention sur la nécessité de freiner le développement du mouvement et pour tenter de convaincre le gouvernement britannique de ne rien faire qui puisse renforcer le potentiel militaire d’Ibn Saoud.

Philby soutient qu’une analyse impartiale de la situation en Arabie le conforte dans sa conviction que la notion de péril wahhabite est une invention d’esprits partisans. Il est persuadé qu’Ibn Saoud contrôle efficacement le mouvement wahhabite et que la tactique d’Hussein consiste à pousser Ibn Saoud à agir contre lui pour forcer la main de Londres et obliger la Grande-Bretagne à le soutenir contre son rival [12]. Philby explique la genèse du mouvement des Ikhwan par le fait qu’à la différence du régime de Hail reposant sur une unité tribale entre la famille régnante des Rashid et les Shammar, le pouvoir des Saoud est isolé dans le Nedjd au milieu de populations tribales désunies, rivales et n’entretenant pas de liens familiaux avec les Saoud. Confronté à cette difficulté, Ibn Saoud, d’après Philby, organisa le mouvement des Ikhwan selon les principes suivant :
1-l’organisation concerne essentiellement les Bédouins. Les populations sédentaires, considérées comme strictement wahhabites, ne sont concernées que de manière indirecte et ne requièrent pas d’attention particulière.
2-Les mutawwa (prédicateurs), sont choisis parmi les ulémas pour instruire les Bédouins selon les principes édictés par le Coran et combattre les coutumes bédouines.
3-La destruction /dislocation des caractéristiques essentielles de la vie bédouine se fait grâce à la sédentarisation dans des lieux sélectionnés par Ibn Saoud. Cela rend possible selon Philby de substituer l’appartenance à la fraternité des Ikhwan au lien d’appartenance tribale. Il donne comme exemple les Muteir qui conservent le lien tribal les reliant aux sections non converties de la tribu mais en jouissent du lien « fraternel » les reliant à des tribus converties et qui auparavant leur étaient hostiles. Cette stratégie permet à Ibn Saoud d’édifier son pouvoir politique en s’appuyant à la fois sur les Ikhwan et les populations sédentaires. Cette nouvelle organisation facilite l’interdiction des raids intertribaux et permet de canaliser l’énergie guerrière des nomades. Ils forment ainsi un noyau armé au service de Riyad. Pour résumer, Philby indique que l’objectif d’Ibn Saoud est de favoriser le développement du mouvement pour renforcer sa puissance militaire et pour réduire la faiblesse inhérente à l’Etat et à l’armée bédouine. A long terme, Ibn Saoud entend se prémunir contre ses ennemis et absorber l’émirat de Hail. Pour le reste, il sait qu’il ne peut aller contre les décisions et les attentes de la Grande-Bretagne [13].

Méfiance des autorités britanniques en Egypte

La méfiance des autorités britanniques au Caire continue de s’exprimer dans les colonnes de l’Arab Bulletin. Le 18 octobre 1918, un article intitulé The Ikhwan and the Wahabis décrit le mouvement comme ayant pris le contrôle de la société wahhabite. La note met l’accent sur l’existence de réunions et de délibérations secrètes ainsi que sur des innovations concernant les lois sur le mariage associées à un laxisme croissant en matière de sexualité. La note indique également que les Ikhwan ne participent pas au pèlerinage (haj) et considèrent que les Lieux saints sont pollués par la présence du Chérif. L’auteur de l’article indique que les Bédouins reconnaissent Ibn Saoud comme le chef de leur confrérie et que l’appui apporté à l’immoralité des adhérents a contribué à l’expansion du mouvement. Politiquement, l’auteur de la note concède qu’Ibn Saoud a renforcé sa position en interdisant le « ghazzu » (raids intertribaux). La note insiste également sur le fait que les Ikhwan contrôlés par Ibn Saoud constituent une menace pour l’orthodoxie mecquoise et que les relations entre wahhabites et chérifiens sont de plus en plus conflictuelles. Pour les Ikhwan, Hussein est un mécréant et tout homme l’ayant servi peut être victime d’ostracisme familial et social. Ibn Saoud capitalise sur les difficultés rencontrées par Hussein au Hedjaz et en raison du discrédit dont il est frappé. Les Ateibah, Harb et Ageil l’ont abandonné. La note cite une lettre de Hussein du 18 août dans laquelle il considère que le gouvernement britannique doit absolument obliger Ibn Saoud à dissoudre et disperser les Ikhwan qui constituent une menace pour les intérêts arabes [14].

Philby répondit point par point en janvier 1919. Il insiste sur le fait que les Ikhwan ne contrôlent pas la société wahhabite mais sont les instruments aux mains des principaux leaders du mouvement qui reconnaissent l’autorité supérieure d’Ibn Saoud. Les réunions auxquelles assistent les membres de la confrérie ne sont pas secrètes et sont consacrées à la lecture du Coran, des Hadith et des Tafsir (exégèses du Coran). Au cours de ces réunions, Ibn Saoud évoque aussi les opérations contre Hail ainsi que les relations avec le Hedjaz, dans le but selon Philby de calmer l’ardeur conquérante de ses troupes. Le terme Ikhwan définit d’après Philby les Bédouins qui ont rejoint le cercle intérieur du wahhabisme. Concernant les accusations d’immoralité, il indique qu’ils respectent les prescriptions du Coran en matière de mariage et que le laxisme sexuel est condamné. En dernier lieu, les Ikhwan participent au pèlerinage et respectent le caractère sacré de la Maison de Dieu (Beit Allah). Philby considère qu’Ibn Saoud tient fermement les rênes du mouvement, et que contrairement à ce qui avait été écrit, il perçoit l’impôt (zakat) auprès des tribus converties [15].

La menace des Ikhwan sur le Hedjaz

Au cours de l’année 1918, la crainte de voir les Ikhwan envahir le Hedjaz se fait de plus en plus pressante. En juillet 1918, Wingate évoque les craintes d’Hussein de ne pouvoir s’opposer à l’expansion du mouvement wahhabite [16]. L’instabilité du régime chérifien et la faiblesse du contrôle exercé par Hussein sur les tribus bédouines, plus particulièrement celles installées dans la zone de contact avec le Nedjd rendent plausible une attaque généralisée. Wingate fait part à Londres de l’augmentation du prosélytisme wahhabite et du renforcement de l’influence des Ikhwan en raison de l’arrêt du versement par Hussein des subsides aux Bédouins [17]. Le 6 décembre 1918, Wingate mentionne un pillage organisé par les Ikhwan à 45 milles de Taif. Il transmet la demande d’Hussein d’intimer à Ibn Saoud l’ordre de procéder à la dispersion des colonies d’Ikhwan à Hentry, GhatGhat et Artawiyyah sous les 35 jours. En outre, les Ateibah devraient se voir interdits d’entrer en communication avec ces localités. Wingate indique que le colonel C.E. Wilson à Djeddah estime lui aussi que l’activité des Ikhwan s’intensifie et qu’Ibn Saoud est responsable de ce regain d’agitation. Wilson considère qu’il serait opportun d’ordonner à Ibn Saoud de retirer les Ikhwan de la zone de Khurma [18]. Il estime que les craintes d’Hussein concernant les objectifs militaires d’Ibn Saoud sont fondées [19].

Quelques jours plus tard, Wingate attire l’attention sur la menace que les Ikhwan sous le commandement de Sultan bin Bijad font peser sur La Mecque. Il demande que le Foreign Office agisse pour demander le retrait de toutes les forces des Ikhwan présentes à l’ouest de Khurma. Wingate prévient que les Ikhwan ont repris l’offensive et qu’ils constituent une menace directe pour La Mecque. Pour lui, il est impensable d’accepter la présence des Ikhwan à proximité des villes saintes. Il demande qu’Ibn Saoud soit mis en garde immédiatement et averti que le non-retrait de ses forces l’exposerait à des mesures de rétorsion de la part des autorités britanniques ainsi qu’à la suspension du versement de l’aide financière [20]. Dans sa réponse, le Secrétaire d’Etat pour l’Inde indique que si les propos de Wingate concernant l’offensive des Ikhwan sont confirmés, l’India Office se verra dans l’obligation de reconsidérer sa position à l’égard d’Ibn Saoud [21]. Le 18 décembre, Wingate mentionne la réception du rapport de Philby sur sa mission en Arabie, rapport qualifié d’excellent. Il indique en outre qu’Hussein estime que si rien ne vient modifier l’état des choses, l’influence des Ikhwan au Hedjaz deviendra prépondérante et rendra sa situation intenable [22]. Wingate n’est pas le seul à attirer l’attention sur l’influence grandissante des Ikhwan au Hedjaz. Dans un télégramme à Bagdad, il fait référence à une conversation rapportée par C.E. Wilson avec un émissaire d’Ibn Rashid qui confirme les progrès du mouvement wahhabite, en d’autres termes les Ikhwan, ainsi que le ralliement d’une partie importante des tribus Muteir et Ateibah. Il indique que selon son informateur, l’objectif d’Ibn Saoud est de reconstituer le premier Etat des Saoud et de conquérir La Mecque [23]. Wilson ajoute que Riyad doit être fermement invité à retirer ses hommes qui constituent une réelle menace pour la sécurité du Hedjaz. Selon lui, Ibn Saoud doit être informé qu’une concentration de forces hostiles à proximité de La Mecque et de Médine ne sera pas tolérée en raison des engagements pris par la Grande-Bretagne d’assurer la sécurité et la stabilité du royaume [24].

Le Caire s’inquiète de l’influence grandissante et de l’intensification du prosélytisme des Ikhwan. Le Haut-Commissariat informe Londres que les chefs de la tribu des Ateibah ont informé Hussein qu’ils ne pourront tenir longtemps leurs positions s’ils n’obtiennent pas un soutien actif. Cheetham mentionne la présence de 8 émissaires d’Ibn Saoud dans la province d’Asir. Hogarth de l’Arab Bureau se déclare favorable à une intervention sur le terrain pour contraindre Ibn Saoud à contrôler les Ikhwan et restaurer le prestige d’Hussein en Arabie centrale [25].

Publié le 20/05/2020


Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.


 


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