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Les Ikhwan : une fraternité de combat (1/3)

Par Yves Brillet
Publié le 07/05/2020 • modifié le 07/05/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Armée d’Ibn Saoud prise par Shakespear en 1911 prés de Thaj. In HVF Winstone Captain Shakespear p. 176.

La formation du mouvement

Les Ikhwan apparaissent comme contemporains de la conquête de la province littorale de Hasa par les troupes d’Ibn Saoud en 1913. Ils sont la manifestation de ce que les observateurs de l’époque définissent comme un renouveau wahhabite (Wahabi revival) caractérisé par un zèle extrême en matière de religion et une allégeance indiscutée envers Ibn Saoud considéré comme leur Imam [2]. L’Agent politique à Bahreïn H.R.P. Dickson mit à profit sa rencontre avec l’émir de Riyad à Hasa en février 1920 pour obtenir, malgré les réticences d’Ibn Saoud, des informations sur le mouvement des Ikhwan. Selon Dickson, ce dernier est conscient de l’image négative de la fraternité au-delà des limites du Nedjd, de l’existence de récits défavorables à leur égard ainsi que de la crainte qu’ils suscitent dans certains milieux. Enfin, d’après Dickson, Ibn Saoud ne désire pas apparaitre comme la figure tutélaire du mouvement [3].

La nature du mouvement : origine et doctrine

L’Agent politique à Bahreïn Dickson souligne la difficulté à déterminer avec précision la date à laquelle la fraternité est apparue. Il rappelle qu’en 1915, soit 5 ans avant la rédaction de son mémorandum, le terme Ikhwan était pratiquement inconnu et que les membres de la confrérie, particulièrement nombreux aux alentours de la colonie de peuplement d’Artawiyyah n’avaient pas participé à la reconquête de Riyad par Abd el Aziz al Saoud en 1902 [4]. Conscient de la nécessité de prendre le contrôle du mouvement avant d’en devenir éventuellement l’otage, Ibn Saoud, après la prise de la province de Hasa, choisit d’utiliser les Ikhwan pour renforcer sa position dans le Nedjd et asseoir son autorité sur les éléments tribaux susceptibles de contester sa légitimité. Ainsi en 1916, Ibn Saoud avait-il stipulé que toutes les tribus devaient lui verser l’impôt (zakat) en échange de sa protection, le reconnaissant ainsi comme leur suzerain. Dickson souligne que cette situation de conflit illustrée par la répression à l’encontre des Ajman, avait culminé en 1916-1917. Toujours selon lui, Ibn Saoud était parvenu en 1918 à forcer les tribus du Nedjd à adopter la doctrine et les mœurs des Ikhwan [5].

L’utilisation du mouvement par Ibn Saoud lui permet d’accélérer le processus de sédentarisation des Bédouins. Afin de s’assurer l’obéissance des tribus et de renforcer son contrôle, Ibn Saoud avait enjoint les autorités religieuses de Riyad de décréter que les Ikhwan devaient s’établir dans des lieux permanents et développer une activité agricole. Selon Dickson, cette injonction aurait été suivie avec enthousiasme et 53 « villes » auraient été ainsi fondées dans la partie de l’Arabie contrôlée directement par Riyad [6]. L’emplacement de chacun de ces établissements était sélectionné par Ibn Saoud en personne, les localisations les plus proches du centre du pouvoir wahhabite étant réservées aux tribus les plus difficiles à contrôler. Dickson insiste sur le fait que la stratégie d’Ibn Saoud consiste à scinder les tribus rétives à son autorité en différentes sections reparties au sein d’autres groupes tribaux ayant embrassé la doctrine de la confrérie afin de réduire leur pouvoir de nuisance. Il ajoute que les cheikhs sont regroupés à Ryad auprès de l’émir afin de renforcer le système de contrôle. En dernier lieu, Dickson indique la présence dans ces nouvelles localités d’ulémas rattachés à la grande mosquée chargés de s’assurer de l’efficacité des méthodes d’endoctrinement et de veiller au respect des règles de l’ikhwanisme.

Le port du turban blanc constitue le signe distinctif de l’appartenance à l’organisation. Chaque Frère (Akh) doit faire vivre la fraternité entre les membres et proclamer le caractère unique et indivisible de Dieu. Il est interdit d’utiliser le nom du Prophète, qui n’est qu’un homme ayant transmis la Parole, en relation avec Dieu. Les Ikhwan considèrent les Chiites comme des mécréants parce qu’ils prononcent le nom de Dieu en association avec une personne (Hassan ou Hussein), ce qui constitue un crime. L’érection de tombes et de monuments constitue une forme d’idolâtrie et il est du devoir des frères de les détruire. L’usage du tabac, la consommation de haschisch, d’alcool ou d’opium est illicite et formellement proscrit. Un « Akh » se doit de mettre à mort le coupable s’il est témoin d’un tel agissement. Parmi les autres croyances, les Ikhwan considèrent que la période actuelle est celle qui précède immédiatement le retour du Christ parmi les hommes. Dickson souligne que les membres de la confrérie se comportent avec intolérance et fanatisme devant les éléments étrangers et refusent de leur rendre le salut (salaam). Concernant la question des conversions forcées, Ibn Saoud indique à Dickson qu’il n’a jamais donné son aval à de tels agissements mais qu’il n’est parvenu à y mettre fin qu’en 1916, après avoir fait fusiller quelques Ikhwan qui n’avaient pas respecté ses ordres. Ibn Saoud considère que le mouvement est un facteur de civilisation parmi les Bédouins qui jusque-là n’avaient pas vécu selon les préceptes du Coran [7].

Le gouvernement d’Ibn Saoud et ses relations avec les Ikhwan

Le territoire d’Ibn Saoud est divisé en provinces administrées par un émir chargé du maintien de l’ordre public et de la collecte de l’impôt (zakat). Les villes sont autogouvernées avec à leur tête leur propre émir responsable de l’ordre public dans son district [8]. La Charia est la seule loi appliquée dans les territoires du Nedjd. Elle concerne l’ensemble des habitants et des sujets d’Ibn Saoud, qu’ils soient sédentaires, nomades bédouins, membres des Ikhwan. Les cadis nommés dans les principales agglomérations ont pour mission de veiller à la stricte application des principes de la Loi et de s’assurer de la bonne exécution de la justice (mutilation, amputation, décapitation). Riyad ne reconnait pas la validité des lois tribales. En matière militaire, les forces d’Ibn Saoud sont constituées de troupes régulières, peu nombreuses, en garnison dans chaque province. Dickson indique que la troupe cantonnée à Hofouf comprend 800 hommes. Ce sont les Ikhwan qui constituent l’essentiel de l’armée de Riyad, ils seraient, selon Dikson qui rapporte chiffres avancés par Ibn Saoud, 300,000 hommes mobilisables rapidement [9]. Les revenus d’Ibn Saoud proviennent des impôts (zakat et miri) collectés auprès des populations sédentaires par les gouverneurs de province. Ibn Saoud lui-même se charge de la collecte auprès des Bédouins et des Ikhwan sédentarisés. Il fait le tour des lieux de sédentarisation tous les trois mois pour mieux contrôler le mouvement. Ibn Saoud, selon Dickson, ne dispose pas en l’état d’un revenu suffisant pour couvrir ses dépenses et établir un budget. Il dépend en conséquence des subsides qui lui sont alloués par le gouvernement britannique, bien que l’organisation financière (système de taxation et collecte de l’impôt) soit en progrès. Dickson ajoute qu’Ibn Saoud espère une amélioration de la situation grâce aux revenus générés par les ports d’Ojair et de Jubail.

L’ensemble des informations obtenues lors de ce séjour à Hasa permet à Dickson d’estimer que le mouvement des Ikhwan n’est pas aussi négatif qu’on ne le décrit généralement. Il y voit un effort partagé par le peuple pour se régénérer et une tentative pour purger l’Islam de ses impuretés. Le mouvement est constitué principalement par les groupes les moins éduqués de la société et inclut en majorité les tribus bédouines. Les habitants des villes et les marchands, plus éduqués, sont majoritairement des wahhabites orthodoxes et si, selon Dickson, ils n’approuvent pas l’intolérance et le fanatisme des Ikhwan, ils préfèrent cet état de fait à la situation qui prévalait avant la naissance du mouvement [10].

En quoi la montée en puissance du phénomène Ikhwan peut-elle avoir une incidence sur la formulation de la politique de la Grande-Bretagne en Arabie et sur sa relation avec Ibn Saoud ? Dans une note d’octobre 1920 sur la situation politique en Arabie, Dickson considère que l’on assiste en Arabie à la formation de deux groupements antagonistes, l’alliance du nord d’une part, formée par les tribus Harb, Hutaim, Madain Saleh, Shammar, Dhafir, Zubeir, l’émirat du Koweït regroupées autour d’Ibn Rashid et l’émirat de Hail, l’alliance du sud d’autre part, autour du Nedjd, constituée par Idrisi de la province d’Asir, et Oman. Selon Dickson, le premier groupe dispose d’une plus grande capacité financière, la seconde d’une force militaire plus importante [11]. Il ajoute dans cette note que les Ikhwan en forment l’élément essentiel. Une défaite d’Ibn Saoud aurait un effet désastreux pour le régime semi militaire instauré par Riyad. En revanche, une victoire d’Ibn Saoud sur ses ennemis coalisés pourrait s’avérer positive pour les intérêts britanniques. Dickson estime qu’un pouvoir fort en Arabie centrale entretenant des relations amicales avec la Grande-Bretagne permettrait à Londres d’imposer plus facilement sa politique vis-à-vis des Etats du Golfe [12].

H. St John Philby : propos d’un commentateur engagé

Après la mort accidentelle du capitaine Shakespear, les contacts directs avec Ibn Saoud ne reprirent que lorsque fut décidé en octobre 1917 l’envoi d’une mission destinée à négocier avec Riyad les conditions d’une participation wahhabite aux opérations menées contre les Turcs et leur allié au Djebel Shammar [13]. Philby accompagné de Cunliffe-Owen avait été précédé à Riyad par le docteur Harrison, chef de la mission médicale américaine à Bahreïn. Harrison indiquait dans une note transmise par le Chief Political Officer à Bagdad qu’Ibn Saoud était occupé à unir tous les Bédouins sous son autorité et que sa force militaire en dépendait. La capitale du Nedjd était le centre de l’organisation des Ikhwan et 300 membres de la confrérie y recevaient une instruction religieuse pour devenir avec le consentement d’Ibn Saoud, des guides spirituels auprès des différentes tribus. Harrison soulignait que l’interdiction des guerres intertribales constituait un des points essentiels de l’action d’Ibn Saoud [14].

L’expérience de Philby dans le Nedjd lui permet de mettre en avant les aspects les plus remarquables de l’organisation des Ikhwan. Il divise la population en trois catégories distinctes : les habitants sédentaires des villes et des agglomérations qui vivent selon les préceptes du wahhabisme dans lequel ils ont été élevés et éduqués, les Bédouins dont les habitudes de vie sont teintées de wahhabisme par proximité avec les centres urbains mais qui ne suivent pas scrupuleusement dans leur pratique les règles du wahhabisme, et les Ikhwan [15]. Philby souligne que les Ikhwan sont une création d’Ibn Saoud lui-même dans le but de canaliser l’énergie des nomades et de l’utiliser pour mener à bien son projet d’établissement d’un Etat établi sur une base religieuse et militaire [16]. Selon Philby, désireux de ne pas répéter les erreurs de ses ancêtres qui n’avaient pas pu empêcher l’effondrement du premier Etat saoudien au XIXème siècle, Ibn Saoud fonda à Artawiyyah sur la route reliant Qasim au Koweït, le premier établissement destiné aux Ikhwan qui allait radicalement transformer la société bédouine [17]. Philby souligne que le mouvement est une forme radicalisée du wahhabisme dont l’objectif est de discipliner les relations intertribales et de substituer la légitimité de la religion à celle de la généalogie. La sédentarisation et la promotion de l’agriculture ainsi que l’interdiction des guerres intertribales favorisent la coopération là où n’existait auparavant que la confrontation [18].

A côté des sections tribales sédentarisées dans les colonies, Ibn Saoud reconnait comme faisant partie du mouvement les tribus suivantes : Subai, Dawasir, la section de la tribu Qathan établie dans le Nedjd, une grande partie des Harb, des Muteir et des Ateibah. Ces éléments respectent les principes de la confrérie mais conservent leur organisation traditionnelle et ne sont considérés que comme une force supplétive pas toujours disponible et pas toujours fiable. Les villages et les villes fournissaient avant le développement du mouvement des Ikhwan un quota d’hommes destinés au service actif au prorata de leur population et de l’importance des opérations envisagées (quota maximum en cas de danger important, minimum en cas d’expéditions limitées, le recrutement dans ce cas s’effectuant dans les localités situées à proximité de la zone d’opérations). Avant l’émergence des Ikhwan, les populations sédentaires constituaient le dispositif majeur des forces d’Ibn Saoud. Philby fait remarquer qu’Ibn Saoud s’appuie de plus en plus sur les Ikhwan qui forment avec sa garde personnelle, le « Gom », mobilisé pour le service actif [19].

Publié le 07/05/2020


Yves Brillet est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure de Saint Cloud, agrégé d’Anglais et docteur en études anglophones. Sa thèse, sous la direction de Jean- François Gournay (Lille 3), a porté sur L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche et Moyen-Orient à la fin du XIX siècle et au début du XXème.
Il a obtenu la qualification aux fonctions de Maître de Conférence, CNU 11 section, a été membre du Jury du CAPES d’anglais (2004-2007). Il enseigne l’anglais dans les classes post-bac du Lycée Blaringhem à Béthune.


 


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