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Les Frères musulmans dans la crise égyptienne

Par Pierre-André Hervé
Publié le 05/09/2013 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

EGYPT, Cairo : Supporters of the Muslim Brotherhood and Egypt’s toppled president Mohamed Morsi demonstrate in Cairo on August 30, 2013. Several thousand Egyptians protested in Cairo in support of ousted president Mohamed Morsi.

MOHAMMED ABDEL MONEIM / AFP

Un an plus tard cependant, le 3 juillet 2013, le président Morsi a été renversé et emprisonné au terme d’un vaste mouvement d’opposition populaire et d’un coup d’Etat militaire. Depuis, plusieurs centaines de personnes ont été tuées ou blessées dans les affrontements entre l’armée et des manifestants pro-Morsi, plus de deux mille membres de la confrérie ont été arrêtés, dont son Guide suprême, Mohammed Badie, ainsi que le chef de sa branche politique, le Parti de la Liberté et de la Justice, et plusieurs d’entre eux condamnés à des peines allant jusqu’à la perpétuité. Le 3 septembre, la chaîne de télévision des Frères, Ahrar 25, a également été fermée par les autorités. En l’espace d’un an, les Frères musulmans sont ainsi passés d’une victoire politique, espérée depuis des décennies de lutte plus ou moins clandestine, à l’échec devant l’insatisfaction populaire et sous les coups de l’armée. L’histoire des Frères musulmans offre les clés de compréhension de cette confrontation de la confrérie avec la réalité du pouvoir politique.

Une ascension lente et discontinue, jusqu’à l’opportunité saisie de la révolution

La victoire électorale des Frères musulmans en 2012 est à la fois la conséquence de leur installation comme acteur prépondérant dans le paysage politique et social égyptien et d’une rupture politique majeure très opportune, à savoir la révolution de 2011 et la chute de l’ennemi historique des Frères, ce régime laïc et autoritaire installé au Caire depuis la décolonisation.

La confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 par Hassan al-Banna, un jeune instituteur égyptien. Inspiré par les penseurs musulmans réformateurs du début de XXe siècle comme Rashid Rida, il souhaitait ainsi créer une organisation dédiée à l’établissement d’un Etat islamique en Egypte, capable de renouveler une société égyptienne trop longtemps soumise au joug colonial britannique. L’organisation elle-même est organisée à l’image de l’Etat islamique envisagé, avec sa hiérarchie et ses liens de solidarité. De façon à s’attacher les classes populaires et moyennes, elle lance des activités caritatives et d’éducation religieuse. D’un point de vue plus directement politique, bien que d’abord opposés au principe du multipartisme, qu’ils considèrent comme une menace pour l’unité de la communauté des croyants, l’umma, Hassan el-Banna et les Frères musulmans ne s’opposent pas au système politique en tant que tel. Plutôt que la révolution, la confrérie soutient l’idée d’une islamisation de l’Etat de l’intérieur. Forte d’une base militante croissante, elle participe donc à la vie politique et envoie notamment des militants en Palestine combattre contre le nouvel Etat d’Israël. Peu après cet épisode, une période de tension s’ouvre avec le régime alors monarchique, sanctionnée par l’assassinat du Guide suprême el-Banna. En 1952, le coup d’Etat dit des Officiers libres, qui renverse la monarchie et porte Naguib puis Nasser au pouvoir, permet à la confrérie de souffler quelques temps. Mais Nasser, qui d’une part adopte une idéologie nationaliste arabe peu compatible avec l’islamisme, s’inquiète d’autre part du pouvoir de nuisance de la confrérie, organisation en partie secrète, et décide de la dissoudre et la réprimer à partir de 1954. Dans les prisons de Nasser, certains Frères musulmans adoptent progressivement une posture plus radicale, révolutionnaire, suivant l’enseignement de Sayyid Qutb, l’un de leurs membres emprisonnés qui devient un martyr après son exécution en 1966. Celui-ci appelle au renversement du régime par la violence s’il le faut et à son remplacement par un Etat islamique. Sévèrement réprimée mais toujours influente, la majeure partie de la confrérie opte toutefois finalement pour une stratégie non-violente d’action sociale et de participation au jeu politique. Reconnue comme organisation religieuse à partir de 1984 par le régime d’Hosni Moubarak, elle présente à chaque élection suivante des candidats indépendants, s’affirmant comme la deuxième force politique du pays derrière le Parti national démocrate (PND) de Moubarak lors des élections législatives de 2005.

De façon assez surprenante, une sorte d’accord tacite entre le pouvoir et les Frères musulmans permet un partage des rôles. L’Etat abandonne de larges pans de son rôle social à la confrérie contre la reconnaissance implicite par celle-ci du monopole du régime dans le domaine politique. Pour le régime, il s’agit d’assurer son contrôle sur l’ensemble de l’appareil étatique, source du pouvoir mais aussi de revenus financiers. S’il accepte une certaine ouverture du champ politique, permettant à la confrérie de présenter des candidats sans étiquette, c’est pour mieux déminer les éventuelles critiques des démocraties occidentales qui le financent et surtout leur rappeler l’existence d’un risque islamiste s’il venait à tomber. En laissant la sphère sociale aux Frères musulmans, le régime a toutefois pris un risque, leur donnant l’opportunité de gagner le soutien populaire, fut-il clientéliste.

Pour autant, si le régime d’Hosni Moubarak est finalement tombé, ni les Frères musulmans ni les puissances occidentales n’en sont directement responsables. L’augmentation de la pauvreté et la corruption, conséquences de réformes ultralibérales menées dans les années 2000, ont constitué un terreau fertile pour une mobilisation de la jeunesse connectée, laquelle a initié un mouvement populaire massif d’opposition au régime d’Hosni Moubarak. Avec un peu de retard, les Frères musulmans ont rejoint le mouvement et ont contribué par leur nombre et leur sens de l’organisation à son ampleur. Le processus démocratique consécutif au renversement du président Moubarak leur a ensuite offert l’opportunité historique rêvée. L’opposition non-islamiste ayant été laminée par le régime et très divisée, aucune autre organisation ne pouvait revendiquer une meilleure position que la confrérie dans l’optique de la campagne électorale à venir. Forts de leur encrage social et de leurs moyens logistiques, les Frères musulmans ont donc remporté les premières élections réellement démocratiques de l’histoire du pays et porté leur candidat à la présidence de la République. Pour la première fois, la confrérie accède au pouvoir et possède ainsi les moyens de réaliser son agenda islamiste. Un an plus tard, la chute n’en est que plus brutale.

La descente aux enfers, sous la pression populaire et militaire

La crise de l’été 2013 sonne le glas de l’heure de gloire des Frères musulmans. Elle met en relief le caractère en réalité très relatif de leur victoire électorale et leur cruel manque d’expérience du pouvoir, faiblesse rédhibitoire dans un environnement politique caractérisé depuis la révolution de 2011 par une opinion publique très attentive et impatiente, n’hésitant plus à recourir à l’action de rue, et une armée vigilante.

Elu à la présidence de la République dans le cadre d’un scrutin libre, Mohamed Morsi doit cependant sa courte victoire au soutien conjoncturel de ceux qui refusaient le retour à l’ancien régime incarné par son adversaire du second tour, Ahmed Chafik, le dernier Premier ministre d’Hosni Moubarak. Parvenu aux commandes de l’Etat, le nouveau président s’est ensuite rendu compte qu’il n’en contrôlait pas les rouages, qu’il s’agisse de l’armée, la police, la justice ou les médias. Il s’est résolu à les mettre au pas, croyant bénéficier d’une légitimité suffisante par sa victoire électorale, mais, ce faisant, il a bientôt donné l’impression de vouloir livrer l’ensemble des institutions de l’Etat aux Frères musulmans. L’opposition croissante, jusque là très désunie, s’est soudée devant l’attitude dédaigneuse de l’administration Morsi vis-à-vis de ses critiques et son incapacité à mobiliser les institutions du pays pour répondre aux attentes quotidiennes de citoyens impatients, mécontentés par une situation économique et sécuritaire plus dégradée que jamais (coupures d’électricité fréquentes, pénuries d’essence, délinquance croissante…). La tentation autoritaire du président et de la confrérie manifestée notamment par la publication du décret constitutionnel du 22 novembre 2012, qui immunisait le Parlement de la dissolution par la justice, octroyait au président de nouveaux pouvoirs exécutifs et destituait le procureur général nommé sous Moubarak, a été particulièrement décriée. Le décret a finalement été retiré par le président sous la pression populaire mais une nouvelle constitution aux accents islamiques, dans laquelle est notamment inscrite la charia, a été adoptée par référendum peu après, malgré le boycott de l’opposition non-islamiste et une faible participation.

Depuis, les multiples indices complémentaires de l’autoritarisme et de l’incompétence du pouvoir ont conduit à l’indignation d’une partie importante de la population égyptienne, qui s’est mobilisée par millions le 30 juin, à l’appel du mouvement Tamarrod (nom qui signifie « rébellion » en arabe), pour demander la démission de Mohamed Morsi. La pression de la rue à l’encontre de l’administration islamiste a ensuite été utilisée à leur profit par les généraux qui, exaspérés par la gestion politique de Mohamed Morsi menaçant leur pré-carré et frustrés par son incapacité à écouter leurs demandes de compromis, ont décidé, contrairement aux événements de 2011, de prendre clairement position. Ils ont alors destitué manu militari le président élu à l’issue d’un ultimatum de 48 heures, suspendu la Constitution et mis en place un nouveau régime de transition avec notamment l’appui d’Al-Azhar, la principale autorité musulmane égyptienne, et de l’Eglise copte. Cette transition doit conduire à la rédaction d’une nouvelle constitution, un référendum constitutionnel et des élections parlementaires et présidentielles, le tout dans un délai de neuf mois. Dans la foulée, l’armée a lancé une répression sévère des Frères musulmans, mobilisés à leur tour massivement dans la rue en réponse à ce coup d’Etat.

Désormais, défaits et poursuivis comme jamais depuis les années 1950 et 1960, les Frères musulmans se réfugient dans leur traditionnel discours, s’érigeant en défenseurs de l’islam et de la démocratie contre leurs contempteurs. Réclamant le retour de Morsi à la présidence et la restauration de la Constitution, ils ont resserré les rangs et se sont lancés dans une guerre d’usure avec le pouvoir militaire, espérant exposer ainsi la figure particulièrement répressive du nouveau régime, semblable à celle du gouvernement prérévolutionnaire, pour mieux le discréditer. Pour les Frères musulmans, il s’agit d’une lutte existentielle, leur survie est en jeu et le moindre signe de faiblesse est donc à bannir. Leur organisation, sans comparaison en Egypte, leur nombre - plus d’un million de militants et beaucoup d’autres sympathisants -, leur expérience de la clandestinité et le souvenir de leur renaissance après des années de répression sous Nasser les confortent d’ailleurs dans leur position intransigeante. En tenant si ferme, ils accentuent cependant également leur propre discrédit auprès de l’opinion publique locale comme internationale, qui souhaite un retour rapide à la stabilité, et justifient, aux yeux d’une partie du public, la dureté de l’Etat à leur égard.

Des perspectives très négatives

L’avenir de la crise égyptienne apparaît bien sombre. Déterminées par leur expérience respective du pouvoir, deux légitimités s’y affrontent, paralysant le système institutionnel et empêchant le compromis politique inclusif nécessaire à la sortie de crise. D’un côté, l’armée estime avoir un mandat populaire pour écraser les manifestants et détruire la confrérie une fois pour toute. En réalisant sa feuille de route (nouveau gouvernement civil, nouvelles élections, relance économique…), elle souhaite établir un fait accompli accepté par la population validant définitivement son coup d’Etat et la mise à l’écart des Frères. De l’autre, ces derniers et leurs nombreux partisans continuent de se mobiliser contre ce qu’ils considèrent être la confiscation illégale et illégitime par l’armée de leur mandat démocratique et le retour à la période prérévolutionnaire. Au-delà du désaccord politique entre deux forces de la scène politique égyptienne, se joue une vaste partition idéologique, un débat crucial sur l’identité du pays et la place de la religion dans l’Etat et la société, qui contribue à enflammer les passions et incite les différentes parties à la surenchère. Les positions des uns et des autres sont, de plus, confortées par le soutien d’acteurs extérieurs. L’armée bénéficie, en effet, du soutien financier de l’Arabie saoudite, du Koweït et des Emirats arabes unis, trois Etats conservateurs que le potentiel révolutionnaire des Frères musulmans a toujours effrayés. De son côté, la confrérie reçoit des fonds du Qatar, le rival péninsulaire de la monarchie saoudienne dont certains dignitaires revendiquent une proximité idéologique avec la confrérie et qui s’est fait une doctrine du soutien aux islamistes modérés parvenus au pouvoir au lendemain des révolutions de 2011. La Turquie a également pris fait et cause pour les Frères musulmans.

Dans ce contexte, de nombreux observateurs s’inquiètent particulièrement de la grande brutalité de l’armée vis-à-vis de la confrérie, brutalité qui a déjà brisé la coalition gouvernementale formée au lendemain du coup d’Etat, obscurcissant au passage le calendrier de transition, et risque de conduire les islamistes à une radicalisation accrue. Les Frères musulmans ont conscience qu’un conflit ouvert pourrait s’avérer suicidaire mais leurs soutiens les plus extrémistes sont susceptibles de passer à la violence. Si la guerre civile n’est pas inéluctable, on peut craindre que cette crise n’embarque l’Egypte dans un cycle de violence politique comparable au précédent local du début des années 1990. Le risque d’une dérive communautaire n’est pas non plus écarté, comme peuvent le laisser penser une certaine confessionnalisation des discours et plusieurs cas déjà observés de violences entre les communautés musulmane et chrétienne. Une chose est sûre, alors que la confiance dans l’appareil politique est au plus bas et que l’usage de la violence se normalise, les deux forces historiques de la scène politique égyptienne se font face, imperturbables, prenant en otage le peuple égyptien qui compte ses morts et voit ses conditions économiques, sociales et politiques se détériorer toujours plus.

Bibliographie :
- Armin Arefi, « Comment le Qatar et l’Arabie saoudite s’affrontent en Egypte », LePoint.fr, 21 août 2013.
- Stéphane Lacroix, « Le prévisible échec de Mohamed Morsi », LeMonde.fr, 4 juillet 2013.
- Interview de Stéphane Lacroix dans l’édition numérique du quotidien La Croix, 10 juillet 2013.
- « Marching in Circles : Egypt’s Dangerous Second Transition », International Crisis Group, Middle East-North Africa Briefing n°35, 7 août 2013.
- « Qui sont les Frères musulmans ? », LeMonde.fr, 20 août 2013.
- « En Egypte, la justice ferme quatre chaînes, dont une filiale d’Al-Jazira », LeMonde.fr, 3 septembre 2013.
- « Egypte : 52 Frères musulmans condamnés par la justice militaire », LeMonde.fr, 3 septembre 2013.

Publié le 05/09/2013


Pierre-André Hervé est titulaire d’un master de géographie de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et d’un master de sécurité internationale de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il s’intéresse aux problématiques sécuritaires du Moyen-Orient et plus particulièrement de la région kurde.
Auteur d’un mémoire sur « Le Kurdistan irakien, un Etat en gestation ? », il a travaillé au ministère de la Défense puis au Lépac, un laboratoire de recherche en géopolitique associé à ARTE, pour lequel il a notamment préparé une émission « Le Dessous des Cartes » consacrée aux Kurdes d’Irak (avril 2013).


 


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