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Les Etats-Unis au Moyen-Orient (8) : l’Administration Obama face aux Printemps arabes (2011)
Article publié le 14/06/2018

Par Laura Monfleur

Dans le discours du Caire en 2009, Barack Obama annonçait sa volonté d’instaurer de nouvelles relations avec les pays arabes en les fondant sur la compréhension et le respect mutuel et en refusant de voir une opposition manichéenne entre Islam et Occident. Il appelait à une démocratisation des pays arabes qui ne serait pas imposée militairement par une puissance étrangère (Mokhefi, 2011). Il semble donc faire rupture avec la stratégie de « regime change » au profit d’une stratégie de « regime alteration » où la démocratisation passerait par une négociation entre les gouvernements et les opposants (Droz-Vincent, 2011). A partir de 2011, les Printemps arabes qui conduisent à la chute ou à la remise en cause de régimes autoritaires surprennent par l’ampleur des événements et de leurs conséquences, faisant émerger de nouveau l’enjeu de la démocratisation de ces pays. Les réactions hésitantes et contrastées de la puissance américaine témoignent de contradictions qui caractérisent sa stratégie dans la région sur le long terme mais également de prises de position pragmatiques selon ses intérêts dans les différents pays.

Les enjeux d’une démocratisation par le bas

L’administration précédente de Georges W. Bush fondait la démocratisation des pays arabes sur une stratégie de regime change, un changement de régime par le haut, soutenu voire impulsé par la puissance militaire américaine. Or, depuis l’invasion et l’occupation en Irak à partir de 2003, la « démocratie imposée » par les Etats-Unis est devenue un « contre-modèle », contribuant « à dissocier la politique américaine du concept de démocratie » (Hoop Scheffer, 2011, p. 560).

De plus, les Etats-Unis ont souvent abandonné cette injonction à la démocratie et ont soutenu les régimes autoritaires en Egypte, en Jordanie ou encore en Arabie saoudite. Ils considèrent ces régimes comme les garants de la stabilité et de la sécurité dans la région face aux groupes terroristes ou islamistes. Ainsi, après des élections au Liban et en Egypte qui ont montré la popularité des groupes et partis islamistes au milieu des années 2000, les Etats-Unis ont abandonné la position idéaliste de promotion de la démocratie et adopté une position plus réaliste en soutenant notamment le régime de Moubarak en Egypte (Mokhefi, 2011 ; Aouardji, 2011). La stabilité de ces régimes autoritaires est considérée comme une barrière à l’arrivée au pouvoir de ces groupes islamistes et une manière de garantir les intérêts économiques (notamment pétroliers), militaires et politiques des Etats-Unis dans la région. La défense de ces régimes associe les Etats-Unis au statu quo dans la région et contribue notamment à un fort sentiment anti-impérialiste et antiaméricain au sein des populations arabes (Droz-Vincent, 2011 ; Aouardji, 2011). La politique américaine se caractérise donc par une ambiguïté fondamentale entre ses valeurs et ses intérêts (Raymond Viden, 2011) : promouvoir la démocratie comme facteur de paix et de développement tout en armant les régimes autoritaires pour garantir la stabilité des pays arabes et la sécurité du Moyen-Orient, pour assurer les intérêts américains et pour lutter contre le terrorisme (Mokhefi, 2011).

L’expression « Printemps arabes » regroupe les contestations contre les régimes autoritaires qui ont eu lieu à partir de 2011 dans de nombreux pays arabes. A une démocratisation imposée par le haut, ces mouvements populaires opposent une démocratisation par le bas, impulsée par la société civile (Mokhefi, 2011 ; Hoop Scheffer, 2011). Cette démocratisation par le bas pose plusieurs enjeux pour la puissance américaine. Si elle pourrait aboutir à une pacification des relations entre les pays arabes et au sein des sociétés civiles, à un ralentissement de la prolifération des armes de destruction massive et à une baisse des risques de guerre (David, Goldberg, 2013), l’arrivée des islamistes au pouvoir et la chute des régimes alliés pourraient remettre en cause les positions américaines. En particulier, la chute du régime de Moubarak pourrait remettre en cause les accords de paix avec Israël.

Les enjeux varient selon les pays car les Printemps arabes constituent des événements hétérogènes. En Tunisie, en Egypte et au Yémen, le gouvernement est renversé. Mais si les révolutions en Tunisie et en Egypte ont abouti à des élections, au Yémen, la révolution s’est soldée par une guerre civile. En Syrie et en Libye, les contestations ont également conduit à une guerre civile, et au Bahreïn, elles ont été réprimées par le gouvernement avec l’aide de l’armée saoudienne. D’autres pays comme la Jordanie ou l’Arabie saoudite ont connu des contestations qui ont abouti à des réformes sans toutefois ébranler les régimes.

Des réactions hésitantes et contrastées selon les pays

Les positions des Etats-Unis ont été « hésitantes » (Raymond Viden, 2011), se sont adaptées au cours des événements (Droz-Vincent, 2011) et ont varié au cas par cas selon la situation des pays concernés (Mokhefi, 2011).

En Tunisie, après un silence face aux premiers mouvements en décembre 2010, les Etats-Unis ont dénoncé le contrôle de l’expression publique au début de l’année 2011 et ont soutenu rapidement les mouvements contestataires. Leurs positions ont été plus ambigües concernant l’Egypte : les Etats-Unis ont tout d’abord annoncé que le régime de Moubarak était stable, puis ils ont enjoint le gouvernement égyptien à mener des réformes pour enfin s’aligner sur les positions des révolutionnaires et demander le départ du président (Droz-Vincent, 2011 ; Mokhefi, 2011). En Tunisie et en Egypte, les Etats-Unis ont plutôt favorisé les mouvements contestataires (Sfeir, 2011) en mettant en place des programmes de capacity building (renforcement des capacités locales) pour « accompagner » les transitions politiques et non « les façonner » (Hoop Scheffer, 2011, p. 572). Bien que les Printemps arabes ne soient pas impulsé par les Etats-Unis, ces programmes de sensibilisation aux droits de l’Homme et à la démocratie ont bénéficié à certains révolutionnaires et ont contribué à renforcer leurs compétences politiques et militantes (Mokhefi, 2011).

En Libye et au Yémen, la position des Etats-Unis a été plus « attentiste » (Sfeir, 2011). Ne voulant pas reproduire les erreurs de l’intervention et de l’occupation en Irak (Hoop Scheffer, 2011), les Etats-Unis ont refusé d’intervenir au Yémen et de s’engager militairement en Libye « au-delà d’une escalade soigneusement graduée » (Droz-Vincent, 2011, p. 505) : aide de la CIA, envoi d’armes et de drones. En Libye, les Etats-Unis ont maintenu leurs actions dans le cadre d’une coopération multilatérale sous l’égide de l’ONU jouant le rôle d’appui à une coalition (Hoop Scheffer, 2011). Cette position correspond à la volonté de Barack Obama de mener une démocratisation qui n’est pas imposée par une ingérence étrangère et de donner aux Etats-Unis l’image « d’une Amérique facilitatrice, multilatérale et modeste, diamétralement opposée à celle des néo-conservateurs d’une Amérique hégémonique, auto-puissante, activiste, assurée et leader » (Raymond Viden, 2011, p. 19).

Au contraire, en Syrie et au Bahreïn, les Etats-Unis se sont opposés aux mouvements contestataires, laissant la répression par le Conseil de Coopération du Golfe sous commandement saoudien se faire au Bahreïn et dénonçant publiquement les contestations après l’attaque de l’ambassade américaine en juillet 2011 en Syrie (Droz-Vincent, 2011 ; Sfeir, 2011).

Ces réactions sont différentes et ont évolué de manière réaliste selon les intérêts stratégiques, politiques et économiques des Etats-Unis dans les différents pays (Droz-Vincent, 2011 ; Sfeir, 2011 ; Mokhefi, 2011) : « les deux poids, deux mesures correspondent aux intérêts occidentaux et notamment américains » (Sfeir, 2011, p. 11). Les positions et les intérêts américains sont moins importants en Tunisie qu’en Egypte, ce qui explique qu’ils ont pris parti pour les mouvements populaires plus rapidement en Tunisie. Les Etats-Unis défendent les mouvements révolutionnaires en Egypte car ils considèrent que l’armée égyptienne est un garant de la stabilité (Raymond Viden, 2011) et qu’ils se sont assurés de la fidélité de ce pays en renouvelant son financement à hauteur de 1,3 milliards de dollars et en effaçant la dette égyptienne d’1 milliard de dollars. Au Yémen, les mouvements contestataires sont perçus comme des facteurs d’instabilité pouvant mener à une partition du pays entre factions tribales et à un accroissement du terrorisme (le Yémen est notamment une base d’Al-Qaida) et de la piraterie alors que 65% des approvisionnements pétroliers des économies occidentales passent par le détroit de Bab el Mandeb (Sfeir, 2011). En Libye, les conflits et violences pourraient remettre en cause la construction et l’amélioration des infrastructures pétrolières et gazières. Quant à Bahreïn, sa stabilité est considérée comme un enjeu important puisque ce pays abrite une partie de la VIe flotte américaine. Il s’agit également d’un pays proche de l’Arabie saoudite, majoritairement sunnite alors que les contestations bahreïnies étaient majoritairement menées par des chiites (Droz-Vincent, 2011).

Le 19 mai 2011, le président Obama a annoncé dans un discours prononcé au département d’Etat son soutien aux révolutions et aux transformations en cours (Mokhefi, 2011). Ce discours reste vague et fait l’impasse sur les événements syriens, yéménites ou saoudiens. Barack Obama « s’efforce donc de soutenir les évolutions en cours tout en rassurant ses alliés » (Droz-Vincent, 2011, p. 505) tels que la Jordanie ou l’Arabie saoudite.

Loin de constituer une rupture avec l’idéologie et la politique de l’administration Bush (Raymond Viden, 2011), la politique d’Obama « n’a offert qu’une adaptation aux événements » (Mokhefi, 2011, p. 640). Les révoltes du Printemps arabe ont surtout mis en lumière les ambiguïtés persistantes de la politique américaine : soutenir les mouvements populaires de démocratisation dans la mesure où ils ne remettent pas en cause la présence de régimes alliés et la sécurité des positions militaires, économiques et politiques des Etats-Unis (Mokhefi, 2011). Elles ont également souligné les limites et l’impuissance de la puissances américaine à façonner la région (Stephens, 2011 ; David, Goldberg, 2013).

Bibliographie :
AOUARDJI H., 2011, « Après Tahrir : un renouveau des relations égypto-américaines ? », Les Cahiers de l’Orient, Vol. 4, n°104, p. 21-27.
DAVID Steven, GOLDBERG A., 2013, « Quatre années de plus : l’Administration et le Moyen-Orient en ébullition », Outre-Terre, Vol. 3, n°37, p. 257-263.
DROZ-VINCENT P., 2011, « Du 11 septembre aux révolutions arabes : les Etats-Unis et le Moyen-Orient », Politique étrangère, Vol. 3, p. 495-506.
HOOP SCHEFFER (de) A., 2011, « Les Etats-Unis en Irak : les errances du regime change », Politique étrangère, Vol. 3, p. 559-572.
MOKHEFI M., 2011, « Washington face aux révolutions arabes », Politique étrangère, Vol. 3, p. 631-643.
RAYMOND VIDEN A., 2011, « Les Etats-Unis et le Printemps arabe », Confluences Méditerranée, Vol. 2, n°79, p. 13-26.
SFEIR A. (entretien réalisé par Boris Eisenbaum), 2011, « Les Etats-Unis et l’Arabie saoudite à l’épreuve du Printemps arabe », Les Cahiers de l’Orient, Vol. 4, n°104, p. 9-20.
STEPHENS E., 2011, « Les Etats-Unis et Israël après le Printemps arabe », Les Cahiers de l’Orient, Vol. 4 n°104, p. 39-51.

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