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Les Etats-Unis au Moyen-Orient (2) : les ambiguïtés d’une superpuissance au Moyen-Orient (1990-2001)
Article publié le 26/03/2018

Par Laura Monfleur

Durant la Guerre Froide, la présence et les intérêts des Etats-Unis étaient marqués par différents enjeux : création de l’Etat d’Israël, nationalisme arabe, opposition à l’interventionnisme franco-britannique, conflits israélo-arabes, accès au pétrole, soutien aux pays pétroliers ou à des petits Etats, équilibre de la terreur avec l’URSS (cf. Les Etats-Unis au Moyen-Orient (1) : Enjeux et présence américaine dans la Guerre Froide). Le système régional se caractérisait par une bipolarité entre des Etats alliés de la puissance américaine et des Etats proches de la puissance soviétique, séparés par des territoires tampons comme le Liban, le Koweït, les Territoires palestiniens, la Jordanie et les zones de peuplement kurdes (Droz-Vincent, 2007). Le Moyen-Orient est devenu peu à peu une région privilégiée de l’interventionnisme américain et l’objet d’une politique ayant pour objectif la défense de ses intérêts économiques et commerciaux et se caractérisant par des fluctuations et des contradictions.

Après la Guerre Froide et la chute de l’URSS, les Etats-Unis semblent s’imposer comme l’unique puissance. La politique américaine reste cependant ambiguë et oscille entre interventions militaires directes comme dans la Guerre du Golfe et arbitrage des conflits notamment le conflit israélo-palestinien. De nouveaux enjeux viennent contrecarrer la superpuissance des Etats-Unis, alors que celle-ci cherche à imposer une idéologie libérale et sa vision de l’ordre international.

La présence des Etats-Unis au Moyen-Orient : entre interventions militaires et arbitrages

La Guerre du Golfe

L’Irak de Saddam Hussein envahit le Koweït en août 1990 pour acquérir des ressources pétrolières et territoriales. Une coalition menée par les Etats-Unis se met alors en place pour intervenir militairement à partir de janvier 1991 : l’Egypte, Israël, la Syrie, la Turquie, l’Arabie saoudite, Oman, les Emirats arabes unis, le Qatar et Bahreïn déploient des contingents militaires et renforcent ainsi leurs liens diplomatiques et stratégiques avec les Etats-Unis. Au contraire, la Jordanie, pourtant alliée des Etats-Unis durant la Guerre Froide et Etat tampon stable, ne s’engage pas et maintient sa neutralité en raison de sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’Irak. En réponse, les Etats-Unis suspendent leur aide financière et militaire jusqu’en octobre 1994 lorsque la Jordanie signe un traité de paix avec Israël (Al Jiboury, 2006).

L’intervention américaine ne s’explique pas uniquement par la volonté de sécuriser l’approvisionnement énergétique. Pour Philip S. Golub (2011), il s’agit de consolider sa position hégémonique en capitalisant sa victoire contre l’Irak pour affirmer qu’il n’y a pas d’alternative au leadership américain. Pour Philippe Droz-Vincent (2007), les objectifs des Etats-Unis sont plus ambigus. Le gouvernement de Georges H. Bush ne raisonne pas réellement selon les thématiques de l’émergence d’un « nouvel ordre mondial » mais démontre une volonté d’envoyer un message dissuasif aussi bien à l’Irak qu’à l’Iran ou la Syrie qui veulent s’imposer comme puissances au Moyen-Orient après la chute de l’URSS.

L’Irak est mis sous embargo jusqu’en 1996 lorsque les Etats-Unis débutent le programme « pétrole contre nourriture ». La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis mettent en place une zone d’exclusion aérienne sur 60% du territoire irakien pour protéger les minorités kurdes et chiites. L’Irak reconnaît officiellement le Koweït en 1994.

A la suite de la guerre du Golfe, le gouvernement de Saddam Hussein réprime les mouvements chiites au sud du pays et kurdes au nord. Face à ces répressions, la coalition anti-irakienne reste passive. Pour Henry Laurens (2004), deux raisons président à cette hésitation : les Etats-Unis veulent éviter une trop grande déstabilisation régionale par l’effondrement de l’Etat irakien et son basculement vers l’Iran ; ils ne souhaitent pas une démocratisation de cet Etat mais plutôt la mise en place d’une dictature militaire. De plus, le soutien aux populations kurdes et chiites pourrait remettre en cause les liens stratégiques avec des pays comme l’Arabie saoudite qui a un gouvernement sunnite et la Turquie qui fait face également à des tentatives d’autonomisation et à des affrontements dans le Kurdistan turc. En effet, la Turquie est l’un des principaux acheteurs d’armes des Etats-Unis (Josseran, 2014) et un allié laïc contre la montée de l’islamisme (Schmid, 2011). Le gouvernement turc coopère néanmoins avec les Etats-Unis et s’impose comme un partenaire stratégique dans les années 1990. Il accepte que soient mises en place les sanctions vis-à-vis de l’Irak, malgré les pertes économiques que l’embargo représente pour la Turquie en raison des liens commerciaux et énergétiques avec l’Irak. Une aide humanitaire pour les Kurdes dans le cadre des opérations « Provide Comfort » est également distribuée depuis la base américaine d’Incirlif au Sud de la Turquie à partir d’avril 1991.

L’Irak est également mis sous tutelle de l’ONU qui demande la démilitarisation de la frontière avec le Koweït ainsi que l’interdiction d’armes chimiques, biologiques, nucléaires et balistiques. Une commission chargée de suivre ce désarmement, l’UNSCOM, envoie des observateurs. Mais ces inspections sont rendues difficiles par le gouvernement irakien et les inspecteurs quittent l’Irak en 1998. A la suite de l’échec de l’UNSCOM, les Etats-Unis décident unilatéralement de bombarder les infrastructures irakiennes de production et de stockage d’armes de destruction massive.

La Guerre du Golfe marque le renforcement et l’inscription dans la durée de la présence des Etats-Unis au Moyen-Orient. Elle montre également l’ambiguïté de la position de « gendarme » des Etats-Unis. La recherche d’intermédiaires régionaux pour gérer les conflits laisse place à l’interventionnisme militaire direct. Ce dernier se caractérise néanmoins par des hésitations quant à une gestion directe sur le long terme, notamment pour la question kurde. L’interventionnisme s’effectue dans les premiers temps de manière multilatérale sous l’égide de l’ONU mais les bombardements en 1996 et en 1998, le programme « pétrole contre nourriture » ainsi que le développement des bases militaires dans la région témoignent de l’unilatéralisme des Etats-Unis (Droz-Vincent, 2007).

Le conflit israélo-palestinien

Selon Philippe Droz-Vincent (2007), les Etats-Unis adoptent une « attitude passive » vis-à-vis du conflit israélo-palestinien et privilégient un « rôle de facilitateur », contribuant ainsi à une « relocalisation de la question israélo-palestinienne » à une échelle régionale. Henry Laurens (2004) parle, quant à lui, d’une diplomatie « réactive » montrant que les Etats-Unis ont tendance à ne pas s’engager. Cette attitude peut être expliquée par des enjeux de politique intérieure. En effet, Bill Clinton (1993-2001) a été élu en mettant en avant les questions domestiques, à la suite des critiques émises contre le gouvernement de Bush (1989-1993), accusé de mener une politique trop tournée vers l’extérieur (Droz-Vincent, 2007).

Mais cette position distante n’empêche pas un certain activisme américain. Les différents secrétaires d’Etat entament des tournées au Moyen-Orient afin de convaincre les acteurs régionaux de négocier entre eux (Laurens, 2004). C’est dans ce contexte qu’a lieu la Conférence de Madrid en 1991 puis les accords d’Oslo en 1993. Les Etats-Unis s’appuient également sur différents pays dans le processus de paix. Ils utilisent l’Egypte pour relancer le processus de paix et favorisent l’accord entre la Turquie et Israël en 1996. Le Qatar quant à lui est considéré comme un intermédiaire crédible dans ce conflit puisqu’un bureau commercial israélien ouvre à Doha en 1996 et que ce pays se positionne contre le boycott d’Israël par l’Egypte et la Syrie dans un sommet économique patronné par les Etats-Unis en 1997. Les Etats-Unis se positionnent en faveur de la défense des intérêts israéliens en ne critiquant notamment pas l’emploi de la force par Israël contre les Palestiniens lors de la Seconde Intifada (2000) tout en étant favorables à l’autonomie palestinienne. Ils adoptent une position plus coercitive à la fin du mandat de Bill Clinton, comme en témoignent les tentatives de faire signer un traité de paix entre Israël et la Syrie et de parvenir à un accord lors du sommet de Camp David II en juillet 2000.

L’émergence de nouveaux enjeux dans les années 1990

Durant la Guerre Froide, le pétrole, la défense d’Israël et l’anti-communisme constituaient la « sainte Trinité » des intérêts des Etats-Unis au Moyen-Orient (Hudson, 1996). Or, dans les années 1980 et 1990, de nouveaux enjeux émergent ayant pour fondement des « dynamiques régionales » et « la montée des traits particularistes » (Droz-Vincent, 2007) :
- les tentatives de certains Etats d’instaurer un ordre multipolaire en remettant en cause l’hégémonie américaine. C’est le cas de l’Irak lors de l’invasion du Koweït mais aussi de l’Iran. Ce dernier défend une idéologie anti-libérale et anti-américaine et montre néanmoins parfois une volonté pragmatique de normaliser les relations avec les Etats-Unis en instaurant un « dialogue des civilisations », comme l’exprime Mohammad Khatami, président de l’Iran à partir de 1997. A partir de 1993, la politique sécuritaire américaine se construit autour d’un « dual containment » (« endiguement dual ») vis-à-vis de ces deux pays considérés comme des « rogue states » (« Etats voyous ») ou des « backlash states » (« Etats évoluant à contre-courant ») (Droz-Vincent, 2007).
- Le nationalisme kurde. Après l’instauration d’une zone de protection aérienne, les Kurdes créent un gouvernement régional dans le nord de l’Irak.
- Des revendications chiites apparaissent au Liban, à Bahreïn. En Irak, elles ont été réprimées par le gouvernement de Saddam Hussein en 1991.
- La montée de l’Islam politique et du terrorisme. L’Islam politique se développe de plus en plus dans l’espace public notamment en Egypte et en Arabie saoudite. Il se caractérise notamment par une opposition à l’hégémonie des Etats-Unis et une volonté de ré-islamiser les sociétés. Des attentats ont eu lieu contre des infrastructures américaines à Aden (Yémen) en 1992, à Riyad (Arabie saoudite) en 1995 et Khobar (Arabie saoudite) en 1996. L’antiaméricanisme est donc à la hauteur de la présence stratégique et militaire des Etats-Unis qui disposent de bases et de facilités militaires dans de nombreux pays (cf. carte 2). L’anti-islamisme remplace ainsi l’anti-communisme dans la « trilogie » de l’après Guerre Froide (Golub, 2011).
- La prolifération des armes de destruction massive, qu’il s’agisse d’armes biologiques ou chimiques ou de missiles de longue et moyenne portée (Droz-Vincent, 2007).

L’ambiguïté des intérêts et de la position d’une superpuissance au Moyen-Orient

Les années 1990 constituent une décennie charnière dans les intérêts et la position des Etats-Unis au Moyen-Orient. Certes, la chute de l’URSS et la victoire lors de la Guerre du Golfe renforcent l’hégémonie américaine. Mais cette dernière s’exprime de manière ambiguë. Par leur rôle de « gendarme du monde », les Etats-Unis alternent entre interventionnisme direct et arbitrages parfois vains des conflits, entre multilatéralisme et unilatéralisme (Droz-Vincent, 2007), entre présence militaire imposée par les circonstances conflictuelles et refus de la responsabilité d’une gestion directe des conflits (Laurens, 2004). Les Etats-Unis hésitent entre, d’une part, le maintien d’une distance vis-à-vis des conflits en favorisant uniquement un endiguement dissuasif de certains pays pour sauvegarder les intérêts énergétiques et stratégiques et, d’autre part, l’imposition d’un nouvel ordre par son soft power. C’est dans ce contexte que se développent les notions de « communauté internationale » et de « zone de paix démocratique » qui se caractériseraient par la diffusion des normes libérales et démocratiques.

Les Etats-Unis se trouvent également à la « croisée d’un nouveau type de défis » (Droz-Vincent, 2007) qui remettent en cause son hégémonie : montée des revendications régionales et du terrorisme, antiaméricanisme croissant et étiolement du soutien de certains pays face aux interventions unilatérales américaines en Irak, prolifération des armes de destruction massive. Dans les années 1990, se développe alors une pensée néo-conservatrice en réponse notamment aux échecs de l’endiguement duel et à l’enlisement du processus de paix israélo-palestinien. Cette pensée trouvera un écho important après le 11 septembre 2001 et la politique moyen-orientale de Georges W. Bush.

Lire également :
Les Etats-Unis au Moyen-Orient (1) : enjeux et présence américaine pendant la guerre froide (1945-1990)
Les Etats-Unis au Moyen-Orient (3) : guerre contre le terrorisme et remodelage du Grand Moyen-Orient (2001-2004)

Bibliographie :
AL JIBOURY A., 2006, « Les relations jordano-américaines », Irénées [en ligne], http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-959_en.html (consulté le 15 mars 2018).
DROZ-VINCENT P., 2007, Vertiges de la puissance : le « moment américain » au Moyen-Orient, Paris : La Découverte, 370 p.
HUDSON M.C., 1996, « To play the Hegemon : Fifty years of US policy toward the Middle East », Middle East Journal, Vol. 50, n°3, p. 329-343.
JOSSERAN T., 2014, « La Turquie et les Etats-Unis. Le croissant et la bannière étoilée », Diploweb [en ligne], https://www.diploweb.com/La-Turquie-et-les-Etats-Unis.html (consulté le 13 mars 2018).
LAURENS H., 2004, L’Orient arabe à l’heure américaine. De la guerre du Golfe à la guerre d’Irak, Paris : Armand Colin, 302 p.
SCHMID D., 2011, « La Turquie, alliée de toujours des Etats-Unis et nouveau challenger », Diploweb [en ligne], https://www.diploweb.com/La-Turquie-alliee-de-toujours-des.html (consulté le 10 mars 2018).

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