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Les Almohades : une dynastie pieuse à la tête de l’Afrique musulmane

Par Tatiana Pignon
Publié le 01/03/2013 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Spain, Andalusia, Sevilla, la Giralda Tower, former Almohad minaret of the Great Mosque converted into cathedral steeple topped by the statue nammed Giraldillo symbol of the Christian victorious faith, classified as World Heritage by UNESCO, detail.

ESCUDERO Patrick / hemis.fr / Hemis via AFP

C’est en effet avant tout sur cette dimension religieuse qu’ils s’appuient pour contester le pouvoir almoravide, sous l’égide d’un savant religieux auto-proclamé mahdî (messie), Muhammad ibn ‘Abd Allâh Ibn Tûmart. Une fois au pouvoir, les Almohades prennent d’ailleurs le titre de calife, alors que leurs prédécesseurs almoravides reconnaissaient la suprématie théorique du calife abbasside ; leur attachement à la lutte contre les hérésies les pousse à lancer des mouvements de persécutions, notamment contre l’école juridique malikite qui soutenait le pouvoir almoravide. Toutefois, ils connaissent bientôt une division entre les tenants de la doctrine et les membres de la cour, qui adoptent des pratiques luxueuses, favorisent les chrétiens et doivent dans le même temps faire face à diverses contestations internes : en 1269, sous les coups cumulés des rois catholiques qui reconquièrent une partie de l’Espagne musulmane et de différentes petites dynasties qui parviennent à s’imposer localement, l’Empire almohade s’effondre. Il aura toutefois permis le développement d’une culture brillante, mêlant les influences andalouses et maghrébines, et dont les témoignages architecturaux, encore visibles dans les villes du Maghreb et d’Espagne, confirment l’importance.

Les al-muhawwidûn et l’islam : une contestation religieuse des Almoravides

Le fondateur de la communauté, puis de la dynastie almohade, est issu de la tribu berbère des Harga, appartenant elle-même au groupe tribal des Masmûda : il s’agit de Muhammad ibn ‘Abd Allâh Ibn Tûmart, un savant en sciences religieuses qui, au tournant du XIIe siècle, se rend en Orient pour y étudier l’islam. Ce voyage a une importance décisive non seulement sur sa trajectoire personnelle, mais sur toute la doctrine qu’il développera et qui deviendra celle des Almohades, puisqu’il y entre en contact avec plusieurs courants qui vont profondément l’influencer : l’asharisme, la théologie du philosophe al-Ghazâlî, et le chiisme (notamment sous sa forme persane). Tant sur la conception du monde qui en découle que sur la question, très controversée, des attributs de Dieu, Ibn Tûmart y trouve matière à développer un courant religieux nouveau en Afrique musulmane, lorsqu’il y revient vers 1120. Ces idées l’amènent naturellement à s’opposer aux Almoravides alors au pouvoir : ceux-ci, qui s’appuient notamment sur l’école juridique malikite pour asseoir leur influence dans les différentes couches de la société, défendent en effet une conception anthropomorphe de Dieu qu’Ibn Tûmart assimile à une forme de polythéisme, par opposition au principe de l’unité divine (tawhîd en arabe) qu’il promeut. C’est bien dans cette idée de rétablir le véritable islam, censément dévoyé par les Almoravides, qu’Ibn Tûmart met en place sa contestation politique, qui est donc d’abord une contestation religieuse : il leur reproche en effet de pratiquer un juridisme excessif fondé uniquement sur l’étude des textes de droit, et d’avoir abandonné l’étude du Coran lui-même et de la tradition musulmane. Enfin, il attaque avec virulence les fuqahâ’ malikites, c’est-à-dire les juristes qui forment en réalité, selon le mot de Maxime Rodinson, « l’armature idéologique du régime almoravide [1] ».

Muselé par le pouvoir, Ibn Tûmart se réfugie dans la région du Haut-Atlas marocain, à Tînmâl, où il fonde une communauté pour permettre à ses idées non seulement de se diffuser, mais de se réaliser sur le plan politique. C’est également à ce moment, en 1121, qu’il se proclame mahdî [2] et commence à former des disciples. Dans la communauté nouvellement fondée, Ibn Tûmart instaure un mode de vie extrêmement strict, austère et régi par une discipline implacable ; la communauté est dirigée par lui ainsi que deux Conseils, et ses membres doivent payer des impôts et faire le service militaire, ce qui lui permet de préparer la lutte contre les Almoravides. Il tire également parti des tensions internes au régime almoravide pour rallier les membres du groupe tribal des Masmûda, dont il est originaire et qui, en tant que paysans montagnards, sont naturellement hostiles aux nomades sahariens du groupe des Sanhadja dont sont issus les Almoravides. C’est en 1122 qu’il lance la première expédition almohade, contre la capitale almoravide qu’est Marrakech ; s’il meurt avant de voir son entreprise achevée, en 1130, le mouvement qu’il a impulsé est désormais lancé, et son disciple ‘Abd al-Mu‘min ibn ‘Alî prend Fès en 1146 et Marrakech en 1147, signant la fin de la dynastie almoravide.

L’Empire almohade, entre doctrine religieuse et pratiques du pouvoir

Le nom choisi par la communauté formée autour d’Ibn Tûmart, « al-muhawwidûn », signifie littéralement « ceux qui proclament l’unité divine ». C’est donc bien d’une dynastie caractérisée par sa piété qu’il s’agit, du moins à l’origine : en renversant les Almoravides, et en reprenant les rênes de leur empire – ils conquièrent le reste du Maghreb dans les années 1150, et s’installent en Espagne dès 1145 – les Almohades souhaitent véritablement instaurer un pouvoir pieux, qui fasse respecter la loi divine et rétablisse l’islam authentique tout en lui redonnant une vivacité perdue. C’est pourquoi ‘Abd al-Mu‘min, juste avant sa mort en 1184, se proclame calife, dissociant ainsi le nouveau pouvoir africain du califat abbasside de Bagdad ; il impose par la même occasion le principe d’hérédité dynastique, qui dominera pendant toute la période almohade. Outre la diffusion des idées d’Ibn Tûmart, et la construction de nouvelles mosquées et madrasas [3], ‘Abd al-Mu‘min et son successeur Abû Yûsuf Ya‘qûb (1184-1199) impulsent un mouvement de persécution à l’encontre de tous ceux qui sont perçus comme hérétiques : les juifs, les fuqahâ‘ malikites et les philosophes en sont les principales victimes – depuis al-Ghazâlî et son ouvrage sur L’incohérence des philosophes, écrit à la fin du XIe siècle, les tenants de la doctrine asharite dont on a dit qu’elle était l’une des principales influences des Almohades se montrent en effet très virulents à l’égard des philosophes.

Cette phase de persécution ne dure toutefois que peu de temps, et bientôt – en tout cas, à la fin du règne de Yûsuf – la doctrine almohade perd de son importance. Le calife suivant, Muhammad al-Nâsir (1199-1214), va jusqu’à la répudier pour favoriser plutôt les chrétiens. De plus en plus, une scission s’amorce entre les tenants de la doctrine puritaine du mahdî – les cheikhs – et les membres de la famille royale et de la cour – les sayyîd – qui se laissent gagner par le goût du luxe et des arts, évacuant complètement le puritanisme d’Ibn Tûmart. Dans la pratique, le pouvoir se sécularise donc profondément : une fois l’ordre instauré dans le territoire impérial, les Almohades se concentrent davantage sur le développement de l’industrie et du commerce, qui prospèrent notamment grâce à l’ouverture sur la Méditerranée et au contact avec de grands ports chrétiens comme Marseille, Venise, Gênes ou Pise. Mais les dissensions internes, entre cheikhs et sayyîds d’une part et entre différents clans locaux d’autre part, affaiblissent peu à peu le régime almohade, qui finit par tomber en 1269 après avoir été amputé de sa partie espagnole par la Reconquista chrétienne (avec la victoire de Las Navas de Tolosa en 1212, notamment), et avoir vu naître en Afrique plusieurs petites dynasties locales rebelles comme les Hafsides ou les Mérinides, qui finissent par conquérir Marrakech.

Du puritanisme à une culture brillante

Si la diminution progressive, mais rapide, du poids de la doctrine d’Ibn Tûmart au sein du régime almohade et particulièrement dans la haute société permet le développement d’une culture brillante en laissant place au goût immodéré des califes pour les arts, elle n’efface pas les scrupules religieux de ces derniers, qui se montrent toujours sévères face à des personnages dont l’orthodoxie peut sembler douteuse. Ainsi, le philosophe andalou Averroès – Ibn Rushd de son nom arabe – est d’abord encouragé dans son œuvre de traduction d’Aristote par le calife Abû Yûsuf Ya‘qûb, mais voit ses livres brûlés vers 1189 à la suite d’une guerre sainte menée contre une rébellion chrétienne au Maroc ; il sera même exilé en 1197, le recours à la raison et la pratique de la philosophie ayant alors été interdits. Le philosophe juif Maïmonide, quant à lui, est victime des persécutions lancées au début de l’ère almohade : après un premier exil de Marrakech à Fès, il doit, pour ne pas abjurer sa religion, s’exiler en 1165 vers la Palestine et l’Égypte, où il finira par entrer au service du sultan Saladin. Toutefois – comme l’illustre l’exemple d’Averroès – ces vexations diverses n’empêchent pas le développement d’une intense activité intellectuelle à la cour almohade, favorisée par les échanges nombreux avec l’Orient, l’Europe, et surtout entre l’Afrique du Nord et al-Andalûs. Sur le plan artistique, les réalisations almohades sont peut-être plus brillantes encore : les arts plastiques et la musique sont largement encouragés, et l’architecture de l’époque réalise une admirable synthèse entre influences maghrébines et andalouses, dont la mosquée de Hassan à Rabat ou la Giralda de Séville comptent parmi les plus belles réalisations.

Issus d’un mouvement religieux fondé par un seul homme, Ibn Tûmart, au début du XIIe siècle, les Almohades parviennent à renverser la dynastie almoravide et à imposer leur pouvoir de la Libye actuelle jusqu’à l’Espagne. Leur règne est marqué à son début par un grand rigorisme religieux, qui se traduit notamment par des mouvements de persécution et par une grande méfiance vis-à-vis d’intellectuels comme Averroès ; mais l’adoption d’un mode de vie luxueux et l’abandon de ces fondements religieux dans les hautes classes de la société, notamment la famille royale, favorise un affaiblissement du pouvoir almohade, qui permet la mise en place de petites dynasties locales qui vont finir par le renverser. Pour autant, les Almohades, qui règnent plus d’un siècle sur ce vaste territoire, ont laissé une trace importante dans l’histoire de cette région par la brillante culture qu’ils ont su développer, en mettant à profit la terre d’échanges qu’était devenu leur empire.

Bibliographie :
- Albert Hourani, Histoire des peuples arabes, Paris, collection Points Seuil, 1993, 732 pages.
- Ibn Khaldûn, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale, Paris, Geuthner, 2000, 2 vol., 485 et 605 pages.
- Dominique Sourdel, L’Islam médiéval : Religion et civilisation, Paris, Presses Universitaires de France, 2005, 230 pages.
- Dominique & Janine Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, Paris, Presses Universitaires de France, 1996, 1010 pages.
- Maxime Rodinson, article « Almohades », Encyclopédie Universalis.

Publié le 01/03/2013


Tatiana Pignon est élève en double cursus, à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, ainsi qu’à l’Université de la Sorbonne en Histoire et en langue. Elle s’est spécialisée en l’histoire de l’islam médiéval.


 


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