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Le protectorat d’Aden dans les années 1950
Article publié le 26/06/2012

Par Ainhoa Tapia

La Seconde Guerre mondiale bouleverse l’ordre social et économique du protectorat d’Aden, en raison de l’afflux de population dans la zone du port mais également sur le plan commercial, les routes de ravitaillement traditionnelles avec l’Asie du Sud-Est étant coupées. Dans les années 1950, l’attrait du panarabisme nassérien a pour conséquence l’apparition de mouvements nationalistes, amenant les Britanniques à réagir afin de ne pas perdre « the Crown colony », un des territoires les plus riches de son empire.

L’évolution de la situation depuis la guerre : développement économique et administratif et premières revendications nationalistes

Sur le plan démographique, la Seconde Guerre mondiale a pour conséquence une augmentation de 72% de la population à Aden, selon le recensement de 1946 (premier recensement depuis 1931), due à l’immigration et non à une hausse du taux de natalité. En effet, seul un tiers de la population de la ville est né à Aden même. Un autre tiers est composé d’Arabes venus de l’étranger, en grande partie des domaines de l’imam au Nord de la frontière. Le dernier tiers se répartit de manière à peu près égale entre les Indiens, les Juifs qui souhaitent rejoindre la Palestine et les Somaliens. Cette immigration est due à l’essor économique qu’a connu la ville et à la demande accrue de main d’œuvre qui en résulte. Aden est en effet surnommée « the Crown colony » par Londres en raison de son importance stratégique et commerciale : dès 1958, la ville devient le deuxième port mondial après New York. Cependant, malgré cet essor économique, il y a peu d’évolution sur le plan social et l’administration reste entre les mains des Européens et des Indiens. En réaction, les principales familles Adénites (les Makawi, Luqman, Hasan Ali et Girgirah) forment en 1949 l’Association Adénite ou mouvement « Aden pour les Adénites » et organisent une première manifestation qui conteste l’inégalité de traitement sur le marché du travail selon l’origine ethnique ainsi que la trop grande influence des étrangers dans le pays. Pour contrer ces contestations, les Britanniques tentent quelques réformes administratives, mais elles échouent, renforçant les revendications nationalistes.

A la même époque, dans le protectorat de l’Est, la situation financière des Etats Khatiri et Qu’ayti [1] est stable, mais ce n’est pas le cas de l’ensemble de la région de l’Hadramawt [2]. En effet, l’attaque japonaise de 1941 a coupé les routes de commerce avec l’Asie du Sud-Est, zone d’où beaucoup de chefs tribaux tiraient leurs richesses. En outre, les sécheresses des années de guerre ont eu de nombreuses répercussions sur le plan humain, les propriétaires terriens n’ayant plus les moyens d’embaucher de nouveaux ouvriers, ni de rémunérer ceux qui travaillaient déjà pour eux. Même Bu Bakr al-Kaf, le principal sayyed [3] Khatiri, dont la fortune avait permis en 1937 de financer la route qui fut le symbole de la trêve organisée par Harold Ingrams, se retrouve démuni et doit recourir à l’aide financière britannique pour survivre.

Cependant, malgré ces difficultés économiques, l’alliance entre les grandes familles de sayyeds et les deux sultans Khatiri et Qu’ayti se renforce et la paix se maintient grâce à la protection aérienne britannique. Néanmoins, cette protection britannique, si elle est appréciée par la plupart des grandes familles, ne l’est pas nécessairement par la population. Des mouvements éclatent dans l’arrière-pays en 1950, à la suite de la nomination par le sultan Qu’aydi à Mukalla d’un Soudanais comme secrétaire d’Etat : le Parti National, nouvellement créé, appelle alors à manifester, avec comme slogan « Hadramawt pour les Hadramis ». Les raisons de ce mouvement sont en grande partie dues à la dette qui frappe la plupart des pêcheurs et des agriculteurs de la région et que les Britanniques ne peuvent gérer : leur politique de l’indirect rule fait qu’il n’interviennent pas directement dans la gestion du pays. D’autres problèmes touchent la société, notamment le mécontentement des tribus et le retour forcé de beaucoup de Yéménites après l’indépendance de l’Inde en 1947.

Dans le protectorat de l’Ouest, les anciens traités de protection sont transformés en « traités de conseil ». Il s’agit d’une nouvelle forme de traité reposant sur une aide plus directe des Britanniques : des conseillers aident les chefs tribaux en matière de développement et de bien-être social de la population. En 1946, cinq des onze chefs principaux ont signé ce nouveau traité et pourtant trois d’entre eux sont rapidement déposés par les Britanniques : en effet, les Britanniques demandent obéissance aux dirigeants arabes qui sont légalement indépendants et font usage de la force pour obtenir ce qu’ils désirent. Ainsi, en mars 1947, les Mansuri du Bas Awlaqi sont bombardés pour avoir coupé une route. Puis, en novembre de la même année, les Qutaybis sont également bombardés, afin qu’ils se soumettent à l’émir de Dali. Enfin, en 1948, les Britanniques attaquent Bak Harith, son dirigeant refusant de payer la taxe sous forme de sel à l’Administration centrale.

De nouveaux défis à relever : Ahmad, panarabisme et grèves

Les agissements des Britanniques suscitent ainsi le mécontentement de la population : outre les bombardements, ils ne prennent pas en compte la volonté populaire d’être associée aux décisions politiques et refusent de créer des conseils locaux. IIs ne financent pas d’autre part de services sociaux dans l’arrière-pays. Or, à partir de 1952, Nasser se fait entendre au-delà des frontières de l’Egypte, notamment sur la question de l’impérialiste britannique, trouvant ainsi un écho favorable auprès de la population adénite qui se sent délaissée.

Par ailleurs, une autre difficulté est posée par les attaques que l’imam Ahmad lance contre le protectorat britannique. En effet, depuis qu’il fut émir à Ta’izz sous l’imamat de son père, il entretient des contacts avec plusieurs chefs, en particulier les Qutaybis, à l’est et au sud de la région de Dali. Il estime d’autre part que le meurtre de son père en 1948 a été aidé voire organisé par les Britanniques. Son ressentiment personnel contre les Britanniques s’ajoute ainsi à la volonté de créer le Grand Yémen que son père n’avait pas réussi à former. C’est pourquoi il intervient au sud de la frontière, celle-ci étant perméable. Les camions peuvent la traverser sans difficulté et les tribus de part et d’autre commercent ensemble. Lorsque les Britanniques tentent de construire une route allant d’Aden au Haut Awlaqi [4], Ahmad aide les tribus du Haut Awlaqi à se soulever contre ce projet. De même, il envoie 3 000 fusils aux tribus de la région de Fadhi en 1957-1958 pour contrer l’influence britannique. Il semble ainsi que la situation soit équivalente à celle des années 1930 : il est impossible d’administrer le pays, les tribus étant en train de se battre entre elles ou contre les Britanniques.

De même à Aden, le mécontentement populaire se développe. En effet, en plus de l’Association Adénite nationaliste qui demande qu’Aden obtienne un gouvernement indépendant à l’intérieur du Commonwealth sur le modèle de l’Inde, les Britanniques doivent désormais composer avec les syndicats, dont l’influence grandit. En effet, avec l’augmentation de la population de la ville et le développement économique, les revendications sont plus vives et, dès 1948, la première grève concernant le niveau des salaires et les conditions de vie des dockers éclate. Le nombre de grèves ne fait qu’augmenter au fil des années et en 1956, on en compte soixante-dix. Parallèlement, le nombre de syndicats affiliés à l’Aden Trade Union Congress passe de deux en 1953 à vingt-cinq en 1959. Certains, tel le Civil Contractors Union, sont formés de huit membres en 1956, d’autres, tel le Technical Workers Union, possèdent 4 300 adhérents. En outre, les demandes des syndicats se teintent de plus en plus souvent de panarabisme. En effet, le gouvernement ne donne pas le droit de vote aux étrangers qui composent l’essentiel de la population de la ville et sont dans la majorité arabes, de manière à ce que les revendications des Adénites ne puissent pas avoir de réelle portée. Les Adénites se rapprochent par conséquent de plus en plus du panarabisme nassérien. D’autre part, le sultan Ali bin Abd al-Karim, dirigeant du Lahij [5], l’une des régions les plus importantes, se déclare au début des années 1950 nationaliste arabe et dit soutenir les frères al-Jifri, créateurs de la Ligue d’Arabie du Sud en 1951 qui demande l’indépendance du protectorat d’Aden, ville et arrière-pays inclus, donnant plus de poids encore au panarabisme local. En effet, le sultan est légalement un dirigeant indépendant et lorsqu’en 1958 des rumeurs commencent à circuler sur la possibilité que le Lahij rejoigne l’alliance entre la Syrie et l’Egypte contre les Britanniques, ceux-ci ne devraient pas s’y opposer. Pourtant, les Britanniques décident d’arrêter les frères al-Jifri. Le sultan dépose alors une plainte à Londres pour cette arrestation mais, au lieu de l’écouter, les Britanniques le destituent. Le sultan fuit en Egypte d’où il lance une campagne contre les Britanniques par Radio Le Caire : il explique que les Britanniques ont envahi le Lahij indépendant pour mettre la main sur le coton qui y est cultivé. Pourtant, les Britanniques réussissent à former une fédération d’émirats dans l’arrière-pays et le Lahij y est intégré en 1959.

Concernant Aden, la ville est choisie en 1958 comme siège du quartier général des forces britanniques du Moyen-Orient, faisant que le nombre de soldats sur place est multiplié par quatre. Par conséquent, si une indépendance est envisagée, elle ne concernerait que l’arrière-pays et non pas la ville elle-même. Or, pour beaucoup de Yéménites, Aden est vue non seulement comme partie intégrante du Yémen mais également comme la zone la plus éduquée de toute l’Arabie, en opposition avec les domaines de l’imam Ahmad qui sont arriérés tant sur le plan intellectuel que social. Ainsi, lorsque le 25 septembre 1962 les Britanniques décident de former une fédération de l’Arabie du Sud (noyau du futur Yémen du Sud) incluant Aden et son arrière-pays, à l’exception de l’Hadramawt (fédération qu’ils dirigeraient), ils ne réussissent à obtenir que les signatures de quatre des douze membres élus du gouvernement Adénite et sont obligés de nommer de nouveaux membres pour atteindre la majorité dont ils ont besoin. Il apparaît ainsi que l’indirect rule n’est plus de mise, et que, pour réussir ce qu’ils veulent, les Britanniques doivent contraindre les Adénites. Or, la révolution qui débute le 26 septembre dans les territoires de l’imam et l’arrivée des troupes égyptiennes qui soutiennent la nouvelle République Arabe du Yémen (ou Yémen du Nord) récemment créée annoncent un contexte difficile pour les Britanniques.

Bibliographie :
- Article « Yémen », Encyclopedia Universalis.
- Victoria Clark, Yemen : dancing on the heads of snakes, Yale, 2010.
- Paul Dresh, A history of modern Yemen, Cambridge, 2000.
- R.J. Gavin, Aden under British Rule : 1839-1967, Londres, 1975.

[1Les deux seuls Etats reconnus par les Britanniques dans ce protectorat, chacun dirigé par un sultan.

[2Région qui occupe la quasi-totalité du protectorat de l’Est.

[3Membre d’une famille descendante du prophète.

[4Zone de la région du Lahij.

[5Qui lie la ville d’Aden à l’arrière-pays.

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