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Le printemps arabe au Maroc

Par Valentin Germain
Publié le 08/07/2013 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

MOROCCO, Casablanca : One of more than 5,000 protesters rallies on July 3, 2011 in Morocco’s main economic hub Casablanca to push for democratic reforms despite the approval of a new constitution that curbs the near absolute powers of King Mohammed VI.

AFP PHOTO / ABDELHAK SENNA

Le Mouvement du 20 février

Le mouvement de protestation au Maroc s’explique par plusieurs facteurs. Il y a une vraie colère due à la corruption et à une société viciée, mais aussi à une frustration en raison d’un niveau de vie onéreux et d’un fort taux de chômage, auxquels s’ajoute une culture de la protestation dans les villes. Notons également l’émulation due aux révoltes réussies dans les pays voisins qui fait que les différents mouvements de protestation ont réussi pour la première fois à dépasser leurs différends.
Le mouvement démarre sur internet, sur la blogosphère marocaine. L’origine du mouvement même vient donc de dissidents politiques aguerris, mais comme ailleurs, il est repris par une masse plus large. Les médias sociaux jouent une part importante dans la mobilisation, l’organisation des premières manifestations et la transmission de la colère, Youtube et Facebook faisant la part belle aux déclarations politiques enflammées. Ce sont les réseaux sociaux qui donnent d’ailleurs un nom à ce mouvement, en se basant sur le hashtag twitter « #20fevrier » qui renvoyait à la première date de manifestation.
Le Mouvement du 20 février forme donc une coalition inédite d’acteurs très politisés. En plus des acteurs associatifs nationaux (telle l’Association Marocaine des Droits de l’Homme), les manifestants viennent principalement des deux côtés du spectre politique : la gauche radicale, et les partis et associations islamistes. Les partis politiques principaux restent plus timorés craignant un retour de bâton de la part de la monarchie. Ainsi, on peut citer le Parti de la Justice et du Développement (PJD), seul parti islamiste légal, qui interdit à sa jeunesse de défiler.
En effet, peu de partis « officiels » prennent une position ferme : le Mouvement du 20 février fait clairement débat au sein du PSU (Parti Socialiste Unifié) de l’USFP (Union Socialiste des Forces Populaires) ou du PPS (Parti du Progrès et du Socialisme), qui connaissent des scissions internes mais penchent globalement du côté des manifestants. Du côté des islamistes, l’organisation politique non reconnue Al Adl Wal Ihsane (Justice et Spiritualité), dirigée par le Cheikh Yassine, devient un des moteurs du mouvement en raison du zèle de ses militants.

Contrairement aux autres mouvements révolutionnaires qui réclamaient un départ du chef du pays, le Mouvement du 20 février n’a jamais demandé le départ de Mohammed VI et n’a jamais considéré l’existence d’un Maroc sans structure monarchique. Les Marocains, profondément musulmans, conservent un attachement très important à la personne du roi, véritable père spirituel en sa qualité de Commandeur des Croyants et de descendant du Prophète. Ces manifestants demandent « seulement » une modification de ses prérogatives afin d’obtenir un système plus juste et démocratique : un roi qui « règne mais ne gouverne pas » comme l’expliquent banderoles et slogans. Ainsi, la rue réclame la modification des articles 19 et 23 de la Constitution de 1966, afin que le roi soit responsable de ses actions devant la justice. Les manifestants souhaitent lui enlever ses attributs « extra légaux ». Le statut de Mohammed VI d’homme d’affaire le plus riche du Maroc est également critiqué, ainsi que toutes les formes de clientélisme et d’affairisme économique gravitant autour de lui et du Makhzen. Ce sont plutôt les proches du roi et le Makhzen qui écopent de l’ensemble des critiques de la rue.

La réponse du roi

S’adaptant à la situation régionale et cherchant à répondre au mécontentement général, Mohammed VI, dans un discours prononcé le 9 mars 2011, annonce une réforme constitutionnelle ainsi qu’un référendum. A la différence de son père qui soumettait au référendum un projet préparé par son cabinet, il nomme une commission consultative chargée d’élaborer la réforme qui garantirait davantage de pouvoir au Premier ministre, au gouvernement ainsi qu’au parlement. Au lendemain du discours, la protestation semble un moment désamorcée, une grande partie de la presse tout comme la majorité de la classe politique se montrent satisfaites de la réforme. Le pouvoir a donc su rapidement réagir en disant accorder des concessions face à la pression de la rue : « un compromis historique ayant la force d’un nouveau pacte entre le Trône et le peuple ».
Sept propositions ont été avancées : la consécration constitutionnelle de la pluralité de l’identité marocaine au cœur de laquelle figure l’amazighité ; la consolidation de l’État de droit et des institutions ; l’élargissement du champ des libertés individuelles et collectives et la garantie de leur exercice ; le renforcement du système des droits de l’homme sur les plans politique, économique, social, culturel ; la volonté d’ériger la Justice au rang de pouvoir indépendant et de renforcer les prérogatives du Conseil constitutionnel ; la consolidation du principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs.
Un des points forts de ces réformes est notamment l’approfondissement de la démocratisation, de la modernisation et de la rationalisation des institutions. Ceci s’établirait à travers un Parlement issu d’élections libres et transparentes où la Chambre des représentants est investie de nouvelles compétences. Le gouvernement est élu par la majorité populaire tandis que le Premier ministre est issu du parti arrivé en tête aux élections de la Chambre des représentants et dispose d’un statut renforcé : il est le chef d’un pouvoir exécutif effectif et responsable du gouvernement et de l’administration publique. Citons aussi un Conseil de gouvernement aux compétences clarifiées et constitutionnalisées.

Au lendemain de ce discours, le Mouvement du 20 février apparaît un temps divisé sur l’interprétation à donner à cette initiative. Deux des courants fortement présents au sein du mouvement, la gauche radicale (et en particulier Annahj Addimocrati) et Al Adl wal Ihsane rejettent la nature non démocratique de la procédure de nomination des membres de la commission constitutionnelle et appellent à l’élection d’une Assemblée constituante. Le 13 mars, un sit-in est organisé par les militants et est brutalement réprimé par la police.
On assiste à deux types d’interprétation de l’épisode coercitif. D’une part, et dès le jour même, des manifestants du Mouvement du 20 février radicalisent leurs positions, accusant le régime de recourir à des pratiques coercitives allant à l’encontre des promesses royales. D’autre part, certains commentateurs évoquent l’existence de foyers de résistance aux réformes décidées par le roi au sein même du ministère de l’Intérieur.

Le 20 mars, le Mouvement du 20 février organise une nouvelle mobilisation où la foule est largement plus importante que le mois précédent (d’après les organisateurs, 50 000 personnes auraient défilé à Casablanca). Dès lors, il ne s’agit plus de se confiner à l’autolimitation mais d’organiser une véritable démonstration de force, toujours sous l’étiquette du Mouvement du 20 février, sans slogans particularistes et en soutenant une rigoureuse discipline collective. Les militants réclament « la fin du despotisme », et disent « non à la constitution octroyée » ou à « la constitution des esclaves ». Le discours royal du 9 mars 2011 est donc perçu paradoxalement à la fois comme une reconnaissance du Mouvement du 20 février et comme une tentative de lui couper l’herbe sous les pieds en présentant une offre de réforme susceptible de séduire, ce qui est rejeté par une majeure partie du mouvement.

L’adoption de la constitution et l’accession au pouvoir des islamistes

La nouvelle constitution est présentée par le roi lors d’un discours, le 16 juin 2011 qui annonce que celle-ci devra être validée par référendum, le 1er juillet. Le processus de révision est donc effectué rapidement, le référendum ayant eu lieu deux semaines après. Dans un pays où le nombre des analphabètes excède 52% de la population totale, les institutions productrices d’idéologie, mosquées et médias, sont alors mobilisées en faveur du nouveau texte. Le taux officiel de participation est de 70% et le résultat final de 98% de voix favorables.
Les réformes constitutionnelles restent en-deçà des aspirations : le roi a gardé le pouvoir exécutif. Comme le constate Younes Abouyoub, sociologue à l’Université Columbia de New York, le roi nomme le Premier ministre qu’il doit choisir parmi les membres du parti sorti majoritaire des urnes. Quant aux membres du gouvernement, ils sont désignés sur proposition du Premier ministre mais le roi est en droit de les limoger. L’article 48 de la constitution l’autorise également à convoquer et à diriger le Conseil des ministres, alors que l’article 51 lui permet toujours de dissoudre le Parlement, censé être indépendant selon le discours du 9 mars. Il demeure également le commandant suprême des forces armées (art. 53), l’autorité religieuse suprême du pays en tant que commandeur des croyants (art. 41), celui qui nomme les ambassadeurs et signe les traités internationaux (art. 55). Enfin, l’article 42 lui accorde toujours la prérogative de gouverner par décret.

En vertu de cette nouvelle constitution, des élections législatives anticipées sont organisées le 25 novembre 2011. Avec l’intervention inédite d’observateurs étrangers et un taux de participation d’environ 45%, le Parti de la Justice et du Développement se classe premier avec 107 sièges sur les 395 que compte la chambre des députés et accède pour la première fois de son histoire au gouvernement. Le vote peut alors être compris comme un vote contestataire sanctionnant les partis traditionnels plutôt qu’un réel engouement pour le processus électoral. C’est la première fois qu’un chef de gouvernement se réclame de l’islamisme. Notons toutefois que le nouveau Premier ministre Abdelilah Benkirane ne remet aucunement en question la légitimité religieuse du roi. L’élection du PJD apparaît ainsi non pas comme un événement en rupture avec le passé mais comme un remake de l’alternance de 1997 où la gauche était arrivée au pouvoir. Le PJD apparaît ainsi plutôt comme l’ultime pare-feu du régime.

On pourrait penser comme une victoire pour la rue marocaine l’accession démocratique des islamistes au gouvernement. En effet, quand bien même ce n’est pas le Mouvement du 20 février qui accède au pouvoir, le choix du PJD reflète la volonté, semble-t-elle, non falsifiée, de la majorité des votants. Les islamistes marocains doivent cependant accepter les conditions de la commanderie des croyants et du califat, qui sont attachés au titre du souverain. En raison de sa position d’imam suprême, patron des oulémas et eu égard à son ascendance chérifienne, Mohammed VI tient en respect les islamistes. Le PJD peut être qualifié de parti « islamiste monarchiste » car il reconnaît le roi comme Commandeur des croyants. Il est donc admis à participer au jeu politique. Les salafistes ou les disciples du Cheikh Yassine ne l’acceptant pas, ils sont pourchassés ou non-légalisés.

L’élection du PJD sonne la fin de la protestation. A partir de 2012, plus d’un an après le début du Mouvement du 20 février, certains dénoncent une répression accrue. Selon l’AMDH, près de 70 activistes du mouvement, qui se considèrent eux-mêmes comme des prisonniers politiques, auraient ainsi été emprisonnés pour des peines variant de quelques semaines à plusieurs mois. Hétéroclite par sa composition allant des jeunes laïcs aux islamistes de la confrérie, le mouvement s’est trouvé affaibli par le départ de ces derniers. En effet, après l’annonce des résultats des élections législatives de novembre, Al Adl Wal Ihsane annonce son retrait du mouvement. Toujours plus esseulés, ces jeunes laïcs revendiquent toujours des remaniements politiques profonds. Réduits à quelques centaines de militants lors de leurs sorties dominicales, les derniers acteurs du Mouvement du 20 février (gauchistes radicaux pour la plupart) ne font désormais plus le poids face à la structure du Makhzen.

Le PJD reste donc l’un des gagnants du Printemps arabe marocain. Le parti a su en effet capitaliser sur la volonté de changement qui a traversé le pays et la région à partir de l’hiver 2011 et a réussi à traduire en termes de votes cette envie. Toutefois, le roi est celui qui ressort le plus victorieux de ces mois de confrontation. Dès le départ, celui-ci a su rester en dehors des revendications de manifestants, à l’exception des plus radicaux. Il a par la suite satisfait à la fois la population marocaine, en acceptant l’envie de réforme et en proposant de vrais améliorations, et la scène internationale, en maintenant le calme dans le pays. En dernier ressort, après le remodelage dû à la nouvelle constitution, le Palais n’a pas perdu ses pouvoirs, il les a même étendus. Il bénéficie d’une image plus démocratique et contrôle toujours plus fermement les leviers économiques et politiques du pays.

Bibliographie :
- ABOUYOUB Younes, « Peut-on parler d’exception marocaine ? », Tumultes, 2012/1 n° 38-39, p. 93-113
- BENNANI-CHRAÏBI Mounia et JEGHLLALY Mohamed, « La dynamique protestataire du Mouvement du 20 février à Casablanca », Revue française de science politique, 2012/5 Vol. 62, p. 867-894
- MANDRAUD Isabelle, « Au Maroc, le Mouvement du 20 février dénonce la "répression" », lemonde.fr, 01/09/2012
- TOURABI Abdellah et ZAKI Lamia, « Maroc : une révolution royale ? », Mouvements, 2011/2 n° 66, p. 98-103
- VERMEREN Pierre, « L’histoire s’est remise en marche du Maroc à l’Égypte », Esprit, 2011/12 Décembre, p. 78-89
- « Discours du roi Mohammed VI du Maroc : le texte intégral », rue89.com, 10/03/2011

Publié le 08/07/2013


Valentin Germain est actuellement étudiant au Magistère de Relations Internationales et Action à l’Etranger de l’université Paris 1. Après avoir grandi au Maroc, il a étudié à Paris, notamment avec Nadine Picaudou, Pierre Vermeren et Khadija Mohsen-Finan. Passionné par le monde arabe et la Méditerranée, il a voyagé et vécu en Egypte, en Turquie et au Liban.


 


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