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Le panislamisme (1/3) : fondements et idéologie (1860-1909)

Par Mathilde Rouxel
Publié le 05/07/2016 • modifié le 07/03/2018 • Durée de lecture : 6 minutes

Abdulhamid II, 1842-1918 Ottoman sultan (ruled 1876-1909)
Artist unknown Photo Credit: The Art Archive / Topkapi Museum Istanbul / Gianni Dagli Orti.

L’union des terres d’Islam

Le terme de « panislamisme » est créé à la fin du XIXe siècle pour exprimer la possible union de la communauté musulmane contre l’expansion coloniale occidentale. Par-delà les frontières, les différences culturelles ou linguistiques, réunissant les peuples arabes, turques ou indiens, le panislamisme est un mouvement de fraternité inspirée de l’« oumma » (« communauté ») islamique, ayant pour but d’en assurer la cohésion. L’historien Jacob Landau (4) distingue cinq piliers à la base de cette idéologie : le calife, qui dirige la communauté dans son ensemble ; l’idée de l’universalité ; l’obéissance de tous les musulmans ; la solidarité entre tous les musulmans ; l’action collective ; et enfin l’établissement d’un état panislamique, un califat regroupant les musulmans du monde entier. Le panislamisme repose en effet principalement sur ce sentiment d’appartenance à la Cité musulmane, fondée par Mahomet à Médine (622-632), qui rallie tous les musulmans. Bien qu’il s’agisse d’une véritable « hérésie du point de vue de l’orthodoxie musulmane » (5), en ce qu’elle propose un modèle similaire à une certaine papauté catholique, l’idée panislamique a pris de plus en plus de poids face à l’avancée des puissances coloniales en terres musulmanes. Outrepassant rapidement ses simples qualités spirituelles, le panislamisme est rapidement devenu une puissante doctrine politique et un programme d’action (6).

D’un point de vue contextuel, les origines du panislamisme prennent racines dans un âge libéral et moderne de la pensée arabe, où domine une élite intellectuelle réformiste exposée aux travaux européens. Rifa’ al-Tahtawi (7) est une figure emblématique de ce « long dix-neuvième siècle » qui s’étend selon l’historien Albert Hourani de 1798 à 1939 (8). Cette période a pour point de départ l’expédition de Napoléon Bonaparte en Égypte, qui transforma profondément la société égyptienne, enrichie par une recrudescence de flux commerciaux et culturels qui inondèrent les structures institutionnelles et les pratiques des peuples musulmans dans la région. Ce siècle fut aussi celui des grandes réformes du système administratif de l’Empire ottoman, bien décidé à préparer sa réponse à l’expansion de la culture occidentale moderne comme aux ingérences politiques, militaires et économique d’une Europe impériale. Jean-François Legrain affirme ainsi que « devant ces menaces, tant internes qu’externes, le sultan Abdülhamid II décide de jouer de la solidarité musulmane comme d’un outil pour retrouver une puissance perdue (9) ». Dans ce cadre, le panislamisme apparaît comme un front, constitué face à l’Europe, autour de la personne du sultan-calife ottoman, alourdie par ce que nous avons souligné de confusion avec la notion de papauté.

C’est donc d’abord par nécessité de restaurer l’honneur de l’empire et des peuples musulmans que s’est engagée la fondation de nouveaux fondements intellectuels, sociaux et religieux ayant pour texte et sous-texte l’Islam. Le développement de la presse écrite permettait par ailleurs la circulation rapide des idées à travers la région ; la résistance ottomane à l’expansion coloniale se pare donc d’une notion transnationale et transculturelle, le panislamisme.

Grands penseurs du panislamisme

Développée au cœur de l’Empire ottoman, c’est le sultan Abdülhamid II (1876-1909) qui fut le premier à s’appuyer sur cette idée de Cité musulmane pour réunir tous les musulmans autour de son pouvoir malgré le déclin de plus en plus manifeste de l’empire. Comme le note Allan Kaval (10), « le règne d’Abdülhamid II (…) concentre toute l’ambiguïté du rapport qu’entretient l’Empire ottoman à sa modernisation » : c’est d’ailleurs sans doute pour répondre au mécontentement de certains penseurs musulmans et arabes face aux réformes de modernisations engagées sous la pression de l’Occident que le sultan transforme la ligne politique du pays au profit d’une identité musulmane, voire islamique. En revalorisant ainsi le califat, détenu par Abdülhamid en plus du sultanat, et en développant une conception pieuse de la religion, il s’impose ainsi comme une figure de type « papal » destinée à prévenir les divisions et les tentatives de « sécession des éléments périphériques musulmans mais non-turcs de son Empire, c’est-à-dire les Albanais, les Kurdes mais surtout les Arabes (11) ». Les premiers temps de cette politique panislamique, avant 1909, ont d’ailleurs trouvé le soutien de certains intellectuels arabes, réformateurs travaillant à un islam plus rigoriste.

Qualifié par Henri Teissier d’« initiateur du réveil politique de l’islam » (12), Djamal al-Din al-Afghani est à l’origine du mouvement réformiste de l’islam sur lequel s’appuyait l’idéologie panislamique. La revue qu’il a fondée en 1884, intitulée Al ‘Urwat al-Wuthka (« Le lieu indissoluble ») servait de support à la diffusion de ses opinions, qui appelaient le regroupement des pays musulmans sous une seule autorité, celle du califat. Il s’oppose ainsi ouvertement dans ses textes à l’ingérence européenne, qu’il voit unie contre l’Orient et l’Islam en particulier, et propose de redorer le blason de l’islam, auquel il entend rendre son prestige. Devant un droit international qui ne considère par les musulmans à l’égal des chrétiens, Djamal al-Din al-Afghani propose de reconnaître la suprématie de la culture islamique et de s’imposer, par ce califat, dans le jeu international. Il réfute ainsi l’idée communément répandue chez les Occidentaux d’un Empire ottoman « arriéré et barbare » (13) et souligne qu’un pacte de défense ralliant tous les musulmans est nécessaire pour assurer leur indépendance et s’affirmer contre l’ennemi européen. Ses idées eurent un véritable impact, notamment en Egypte, où il prôna un islam salafiste fortement influencé par les traditions et la philosophie chiite et par la mystique soufie (14).

Les volontés séparatistes arabes étaient néanmoins elles aussi très fortes. Le syrien ‘Abd al-Rahman al-Kawakibi eut pour sa part une influence considérable sur les nationalistes arabes, permettant de repenser le panislamisme comme panarabisme. Sa critique forte de l’Empire ottoman, jugé trop despotique pour défendre avec justice et justesse l’esprit de l’islam, et sa volonté de défendre une union arabe l’amènent à développer dans son ouvrage Oum al-Kura (« La mère des villes ») l’idée d’un pacte constitutif d’une organisation internationale regroupant tous les musulmans (15). Il propose également un système de délégation et de congrès permettant la réunion de représentants de tous les pays arabes, excluant ainsi les Turcs et permettant le développement des nationalismes.

Les premiers temps du panislamisme à la veille des nationalismes : une conception politique qui dépasse les identités

Avant 1908 et la révolution jeune-turque qui porta un premier coup à l’idée d’une unité identitaire basée sur l’islam seul, le panislamisme était conçu par le sultan ottoman et par les penseurs arabes réformistes comme une possibilité de se renforcer face aux ingérences occidentales. Il tentait de concilier les rites et les coutumes de la religion musulmane aux évolutions du monde moderne, afin de renforcer les peuples de l’Empire face à l’Europe qui inondait alors la région de sa culture comme de son système institutionnel et administratif. Plutôt qu’un mouvement à volonté identitaire et culturel, le panislamisme à ses débuts apparaît comme un mouvement véritablement et prioritairement politique, réclamant l’unification des communautés et des territoires considérés comme musulmans à des fins anti-impérialistes et anti-coloniales.

A lire :

Le Panislamisme (2/3) : L’épreuve des nationalismes (1909-1948)

Le Panislamisme (3/3) : héritage de l’idéologie panislamique et mouvements salafistes

Notes :
(1) Voir Jacob M. Landau, The Politics of Pan-Islam : Ideology and Organization, Oxford, Clarendon Press, 1990.
(2) Mohammed Amin Al-Midani, « Le mouvement du panislamisme (1e partie) : son origine, son développement », Les Cahiers de l’Islam, 14 Octobre 2012, http://www.lescahiersdelislam.fr/Le-mouvement-du-panislamisme-1ere-partie-son-origine-son-developpement_a72.html
(3) Abdelfattah Bitat, « Le Panislamisme et le défi de la modernité », papier dans le cadre du séminaire d’études européennes générales : L’Europe et la Méditerranée, 2012, disponible en ligne : https://www.academia.edu/562705/Le_panislamisme
(4) Op. cit., p.1-2.
(5) Encyclopedia Universalis, « Panislamisme », 2012 : http://encyclopedie_universelle.fracademic.com/15683/PANISLAMISME
(6) Voir Khan R.N., « Les courants modernes de la pensée islamique dans le sous-continent indo-pakistanais », in L’Islam, la Philosophie et les Sciences, Presses de L’UNESCO, Paris, 1981, p.127.
(7) Rifa’ el-Tahtawi (1801-1873) est un réformateur égyptien. Après avoir passé cinq ans à Paris, sa pensée propose une nouvelle conception de la civilisation musulmane, reconçue dans une rencontre avec la modernité occidentale. Il fut chargé de l’instruction dans le programme de réformes de Mohamed Ali.
(8) Albert Hourani, Arabic Thought in the Liberal Age : 1798-1939, Cambridge, 1983, cité par Abdelfattah Bitat, op. cit. p.3.
(9) Jean-François Legrain, L’idée de califat universel et de congrès islamique face à la revendication de souveraineté nationale et aux menaces d’écrasement de l’Empire ottoman, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, Lyon, 2006, p.10.
(10) Allan Kaval, « Abdülhamid II, sultan ottoman (1876-1909) », Les clés du Moyen-Orient, 27/12/2011 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Abdulhamid-II-sultan-ottoman-1876.html
(11) Ibid.
(12) Henri Teissier, « L’épreuve du dialogue islamo-chrétien », Études, juillet 1982, p.288.
(13) Mohammed Amin Al-Midani, « Le mouvement du panislamisme (1e partie) : son origine, son développement », op. cit.
(14) Gabor Agoston et Bruce Masters, Encyclopédie de l’Empire ottoman, 2008, p.18, disponible sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5622739w/f87.image.r=%22al%20afghani%22
(15) Mohammed Amin Al-Midani, « Le mouvement du panislamisme (1e partie) : son origine, son développement », op. cit.

Publié le 05/07/2016


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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