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Le néo-ottomanisme, clef de lecture de la Turquie contemporaine ?
Article publié le 04/05/2012

Par Jean Marcou

Jean Marcou est actuellement Professeur des Universités à l’IEP de Grenoble (France) après avoir été pensionnaire scientifique à l’Institut Français d’Études Anatoliennes d’Istanbul où il a dirigé, de 2006 à 2010, l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT – http://ovipot.hypotheses.org/). Il a été aussi directeur de la Section francophone de la Faculté d’Économie et de Sciences Politiques de l’Université du Caire (Égypte), entre 2000 et 2006.
A l’IEP de Grenoble, il est directeur des relations internationales et dirige également le Master « Intégration et Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient. » Ses principaux champs d’enseignement et de recherche concernent la vie politique turque (Constitutions, élections et partis politiques…), les transitions politiques dans le sud de l’Europe, l’Union européenne, et l’évolution des équilibres politiques au Moyen-Orient (vue notamment au travers de la politique étrangère turque).

Le concept de « néo-ottomanisme » est souvent appliqué à la Turquie, depuis qu’elle est gouvernée par l’AKP [1], la formation post-islamiste de Recep Tayyip Erdoğan, qui a été reconduite au pouvoir pour la troisième fois consécutive, en juin 2011. Cette inclination s’observe dans nombre d’analyses de la nouvelle politique étrangère d’Ankara. Rompant avec le rapport privilégié qu’elle entretenait depuis les débuts de la guerre froide avec les Occidentaux, la diplomatie turque, qui a développé des relations soutenues avec son voisinage, et renoué notamment avec le monde arabe, serait mue désormais par une stratégie néo-ottomaniste, qui viserait à recomposer une influence impériale perdue depuis les débuts du 20e siècle. En fait, selon certains experts, au moment où sa candidature à l’Union européenne s’enlise, la Turquie se tournerait à nouveau vers l’Orient.

L’hypothèse est d’autant plus alléchante que ce pays est en train de rompre avec son passé kémaliste. Au cours de la dernière décennie, nombre de tabous de la République laïque ont été ébranlés, la religion s’est faite plus visible dans l’espace public, et le régime de démocratie contrôlée, issu d’une série de coups d’Etat militaires cycliques, a été très largement remis en cause. Mais, s’il vrai qu’une certaine nostalgie ottomane affecte aujourd’hui la vie politique et la société turques, constitue-t-elle pour autant une clef de lecture pertinente pour comprendre les évolutions en cours de la Turquie contemporaine, en particulier celles de sa politique étrangère ? Rien n’est moins sûr.

Nostalgie et réhabilitation de l’Empire ottoman dans la Turquie de l’AKP

La redécouverte des acquis politiques et constitutionnels de la période ottomane rencontre à bien des égards une préoccupation majeure des dirigeants de l’AKP, qui souhaitent rompre avec les dogmes historiques et idéologiques établis par un régime de parti unique, après la fondation de la République en 1923. L’histoire officielle républicaine, conçue principalement pour légitimer les réformes de modernisation et d’occidentalisation de Mustafa Kemal imposées par le haut, faisait traditionnellement de l’Empire ottoman une période de décadence, responsable de la défaite de la Première Guerre mondiale et de l’humiliation du Traité de Sèvres. Sans renier totalement la République, les nouveaux dirigeants turcs prétendent en dénoncer les dérives autoritaristes et laïcistes. De là, leur intérêt pour un Empire qui, au cours de son ultime siècle d’existence, aurait initié la plupart des réformes que le kémalisme a consacré dans l’entre-deux-guerres, sans pour autant malmener l’islam et empêcher la naissance d’un régime pluraliste.

De façon très significative une exposition sur les élections en Turquie, organisée par la municipalité (AKP) d’Istanbul, entre décembre 2008 et janvier 2009 [2], essayait de démontrer que le régime représentatif était né dans ce pays, au cours de la période libérale des Tanzimat [3], en exhibant notamment les photos des premiers parlements de l’Empire et une magnifique urne en bois sculpté en service lors des élections de la deuxième monarchie constitutionnelle ottomane [4]. Une telle démarche, qui n’est pas sans rappeler certaines analyses concernant les derniers soubresauts réformateurs de la Russie tzariste [5], essaye ainsi de montrer qu’un début de vie démocratique a existé dans l’Empire ottoman avant la République, et que l’on aurait peut-être pu faire l’économie du régime autoritaire kémaliste, qui a coupé le pays de son histoire et de ses valeurs traditionnelles.

Cette relecture de l’histoire ottomano-turque dont les sous-entendus politiques sont à peine voilés, survient au moment même où l’Empire connaît un regain d’intérêt et de sympathie populaires, qui se manifeste de multiples façons. On observe en particulier les efforts faits pour restaurer le patrimoine architectural ottoman dans la plupart des grandes villes turques. A Istanbul, l’une des réalisations marquantes des dernières années a été le musée panoramique Istanbul 1453, qui exalte la prise de Constantinople, et draine quotidiennement un public nombreux d’origine modeste presqu’exclusivement turc. Des feuilletons télévisés à succès ont désormais pour cadre l’Empire ottoman, et traitent d’événements historiques, sans pour autant s’interdire des allusions aux relations internationales contemporaines. Dès la première semaine de sa sortie sur les écrans, le film de Faruk Aksoy, Fetih 1453, qui utilise les techniques de tournage et de montage des superproductions américaines pour raconter la chute de l’ancienne capitale byzantine, a enregistré plus de 2,5 millions d’entrées.

Cette Ottomanomania véhicule aussi un nationalisme certain et souvent revendiqué. Au moment où la Turquie, s’appuyant sur une croissance économique solide et un activisme diplomatique remarqué, devient une puissance régionale aux ambitions internationales déclarées, les réalisations précédemment citées s’emploient à réconcilier les valeurs incontournables de la République avec celles de l’Empire multiséculaire qui l’a précédée. Très symptomatique est à cet égard « La République ottomane », un film comique récent de fiction politique [6], qui imagine ce qu’il serait advenu de la Turquie si Mustafa Kemal n’avait pas existé. Après de premiers développements qui montrent un État-croupion ottoman devenu, de nos jours, un protectorat américain, on s’attend à ce que soit une fois de plus déclinée la vision péjorative républicaine officielle de l’Empire, mais le sultan un peu balourd initialement mis en scène, prend finalement fait et cause pour la résistance à l’occupant yankee. Tandis que ce rebelle inattendu est destitué et banni, les ultimes images du film rappellent que cette histoire n’est qu’une fiction, tout en faisant résonner les accents nationalistes d’un célèbre discours de Mustafa Kemal, qui clame haut et fort que le peuple turc uni ne sera jamais vaincu. Eu égard à un tel engouement pour ce passé impérial, on comprend que les responsables de l’AKP ne manquent plus une occasion de lui rendre hommage. Ainsi, au début du mois d’avril 2012, le Premier ministre s’est fait officiellement représenter aux funérailles de la princesse Neslisah Osmanoğlu, dernière représentante de la famille ottomane régnante avant la fondation de la République, en expliquant qu’il s’agissait là pour lui d’un « devoir » incontournable.

Une politique étrangère néo-ottomane ?

Le gouvernement turc affecte pourtant moins volontiers cette posture ottomaniste en matière de politique étrangère, terrain où il redoute que ses voisins directs n’en prennent ombrage, et puissent y voir l’expression de velléités néo-colonialistes. En décembre 2010, une déclaration d’Ahmet Davutoğlu, évoquant un « espace ottoman » au Moyen-Orient avait mécontenté Bachar el-Assad, qui entretenait encore à l’époque les meilleures relations avec Ankara. Le chef de la diplomatie turque s’était alors empressé de démentir avoir tenu de tels propos, en renouvelant une position constante de la Turquie se défendant de toute intention impérialiste dans la région.

Au cours des dernières années, la politique de bon voisinage, popularisée par le mot d’ordre « zéro problème avec nos voisins », n’a pourtant pas cessé d’alimenter de telles supputations. Le spectaculaire rapprochement turco-syrien, le projet de zone de libre-échange turco-arabe allant du Proche-Orient aux côtes marocaines, la place importante prise par Ankara aux côtés de Moscou au sein de la Zone économique de la mer Noire, les multiples initiatives lancées pour apporter des solutions à des contentieux régionaux (rapprochement israélo-syrien, rétablissement des liens entre les factions palestiniennes, dossier nucléaire iranien, crises gouvernementales libanaise ou irakienne, résolutions des différends balkaniques), ont contribué à accréditer l’idée de l’avènement d’une puissance émergente, renouant avec son glorieux passé impérial.

Il faut dire que le ton et le comportement des dirigeants turcs, préconisant une solidarité régionale pour limiter les interventions étrangères au Moyen-Orient, n’a pas manqué de surprendre. Précisant sa vision de la politique étrangère de la Turquie dans son environnement proche, Ahmet Davutoğlu n’a cessé de la poser, à partir de 2009, en alternative aux solutions occidentales souvent malheureuses dans la région, et de la fonder sur l’expérience unique que son pays aurait acquise, de par sa longue histoire, dans son aire de rayonnement géographique. Le chef de la diplomatie turque a encore fait sensation, en août 2011, en passant l’Aïd el-Fitr à Sarajevo, et en déclarant dans la Grande Mosquée de cette ancienne cité ottomane : « Nous avons été ici, nous sommes ici, et nous serons toujours ici. »

Ce néo-ottomanisme supposé a même semblé se doubler d’une sorte de néo-tiers-mondisme, lorsque la Turquie a pris des positions qui ont paru franchement l’éloigner de ses alliés occidentaux. Ainsi, en 2009, Recep Tayyip Erdoğan, après avoir qualifié Mahmoud Ahmadinejad « d’ami », a signé avec l’Iran et le Brésil un accord tripartite prétendant résoudre le contentieux nucléaire de la République islamique, au grand dam des Etats-Unis. Cette initiative s’est accompagnée, à la même époque, de critiques répétées à l’égard du système international onusien, et d’une remise en cause des relations longtemps privilégiées et intenses qu’Ankara avait entretenues avec Israël.

L’analyse néo-ottomaniste et les mutations en cours de la Turquie contemporaine

Le concept de néo-ottomanisme, très en vogue pour analyser la Turquie dans les années 2009-2010, semble néanmoins s’être quelque peu émoussé à l’épreuve des évolutions stratégiques survenues au Moyen-Orient, et des mutations les plus récentes du système politique turc.

Il est vrai que les printemps arabes, avec l’émergence du débat autour du « modèle turc » ont paru accroître encore le rayonnement régional de la Turquie, mais ils ont aussi remis en cause les équilibres stratégiques sur lesquels s’était appuyée la politique de bon voisinage d’Ahmet Davutoğlu. La crise libyenne, qui a vu Ankara refuser d’intervenir militairement, aux côtés de ses alliés occidentaux, en adoptant une attitude très anti-impérialiste, a constitué une première épreuve. La crise syrienne apparaît comme un défi encore plus redoutable. Non seulement la Turquie a du rompre avec le régime de Bachar el-Assad, qu’elle avait choyé au cours des années précédentes, mais elle se retrouve dans une position d’isolement régional préoccupant, au moment où le soutien à Damas de l’Iran, de la Russie et de la Chine s’amplifie. Plus généralement, alors que les vétos russes et chinois à toute sanction contre la Syrie se suivent au Conseil de sécurité de l’ONU, c’est le spectre d’une véritable Guerre froide au Moyen-Orient qui se profile, avec la constitution de deux camps dont les intérêts paraissent de moins en moins conciliables : celui de l’Iran, de la Syrie, du gouvernement irakien de Nouri al-Maliki et du Hezbollah libanais, soutenus par la Russie, d’un côté ; celui de la Turquie, des pays du Golfe et des Kurdes irakiens, soutenus par les Etats-Unis, de l’autre. Face à cette nouvelle configuration stratégique, la Turquie s’est par ailleurs rapprochée de ses alliés occidentaux, en acceptant notamment le bouclier antimissile américain, et en menaçant la Syrie de faire jouer la clause de solidarité entre les membres de l’OTAN (art. 5 de la Charte de cette organisation), en cas de violations de sa frontière par les troupes de Damas.

Les évolutions internes de la Turquie laissent tout aussi perplexes, quant à la pertinence de l’analyse néo-ottomaniste. Après deux législatures qui se sont soldées par une série de reculs de l’armée, l’ouverture politique initiale semble s’essouffler, tandis que des signes évidents de rigidification et de concentration du pouvoir se manifestent. Les arrestations suspectes de journalistes se multiplient, les procès pour complot s’éternisent et donnent trop souvent lieu à des manœuvres d’intimidation contre les milieux laïques, les espoirs de règlement politique de la question kurde s’évanouissent. Au train où vont les choses, c’est moins le libéralisme ottoman que les périodes autoritaires de l’Empire finissant que l’on invoquera pour caractériser les évolutions politiques de la Turquie contemporaine, à plus forte raison si la prochaine élection présidentielle, qui doit avoir lieu au suffrage universel, devait permettre à Recep Tayyip Erdoğan d’accéder à la magistrature suprême et transformait le régime parlementaire turc actuel en régime système semi-présidentiel. Mais, il est alors probable que le néo-ottomanisme trouverait une fois de plus l’occasion de s’illustrer en rendant compte de l’avènement d’un nouveau sultan !

Lire également l’article de Jean Marcou : La nouvelle politique étrangère de la Turquie

[1AKP (Adalet ve Kalkinma Partisi – Parti de la justice et du développement).

[2Sine-i Millet Sergisi, Tanzimat’tan Cumhuriyet’e Seçim (1840-1950), Istanbul – Taksim, 20 décembre 2008 – 30 janvier 2009.

[3Période de réformes s’étalant sous le règne de trois sultans entre 1839 et 1877.

[4Seconde monarchie constitutionnelle ottomane (İkinci Meşrutiyet) qui intervint après la Révolution jeune turque de 1908 et se poursuivit jusqu’en 1912, en donnant lieu à la seule véritable tentative de régime parlementaire sous l’Empire ottoman et à un développement sans précédent des libertés politiques.

[5Cf. notamment, Hélène Carrère d’Encausse, Nicolas II, la transition interrompue, Fayard 1996.

[6Osmanli Cumhuriyeti (La République ottomane), film de Şukru Avşar, 2008.

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