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Le mémorial de Zarēr
Article publié le 15/01/2020

Par Florence Somer Gavage

Dans un précédent article, nous avions évoqué ce poème de la chèvre et du dattier, le Draxt ī asūrīg, datant de l’époque parthe et parvenu jusqu’à nous par le biais de la langue moyen-perse. Ce petit texte en vers philosophiques n’est pourtant pas le seul qui nous soit parvenu de cette époque lointaine. Deux poèmes épiques, témoins de la longue tradition concentrée dans le Shānāmeh, datent eux-aussi de cette période : le Kārnāmag Artaxšēr ī Pāpakān et l’Ayādgār ī Zarērān, le mémorial de Zarēr, frère cadet du roi Vištāsp, le mythique roi Kayanide, réputé être le premier roi zoroastrien. Le premier fera l’objet d’un prochain article et c’est le second que je vais vous conter. Il est préservé dans un manuscrit unique copié en 1322 de notre ère et préservé dans le Codex MKII hébergé à Mumbai.

L’histoire

L’origine de ce héros malheureux, tué par Arjāsp, le roi Chionite, remonte à l’Antiquité puisqu’il apparaît déjà dans l’Avesta (1) par deux brèves allusions aux livres Yašt V, 112 et XIII, 101 où Vištasp et Zarēr combattent Arjāsp. En ces temps antiques, les Chionites sont des tribus peuplant la Bactriane et la Transoxiane et y resteront pendant la période parthe et sassanide. L’historien grec Ammianus Marcellinus est le premier auteur que nous connaissons à en faire mention. Né à Antioche entre 330 et 335, il prit part aux campagnes romaines en Mésopotamie et aux opérations à Amida (2). Son témoignage est de premier ordre car il a personnellement participé à la défense de cette ville qui tombera finalement aux mains des Perses en 359. Il décrit minutieusement les machines de guerres des troupes perses, leurs armes (très différentes de celles des Romains), leur tactique d’attaque et finalement l’arrivée triomphante, acclamée par des šāhānšāh (3) ! et des pērōz (4) !, de Šapur II accompagné de ses vassaux, le roi d’Albanie et Grumbates, le roi des Chionites.

Il suit également l’empereur Julien dans sa désastreuse campagne contre les Perses et décrit les régions sur la route de Ctésiphon en 363, donnant quantité de détails géographiques et typographiques. Il détaille aussi la guerre entre l’Iran et l’Arménie, soutenue par les Romains. Après avoir sillonné l’Egypte et la Grèce, il se retire dans sa ville natale où il compose son ouvrage historique, ses Res Gestae dans un latin obscur et ambigu, et meurt avec la fin de son siècle. La première partie de cette œuvre, couvrant la période de 93 à 353 de notre ère et narrant les guerres parthes, a malheureusement disparu. La seconde partie, de 353 à 378, nous apporte de précieux éléments sur l’histoire de l’Empire sassanide qu’il faut toutefois interpréter de façon critique car Ammianus ne cache pas son aversion pour les Perses. Néanmoins, son œuvre est une mine de renseignements détaillés permettant la cartographie de l’Empire perse de son époque, divisé en huit provinces principales avec, pour chacune d’elles, les principaux fleuves, montagnes, détails culturels, etc. Ammianus fait quelques erreurs géodésiques et parle des Sassanides en les appelant « Parthes », ce qui est commun à son époque.
Daqīqī s’inspire à son tour de l’histoire de Zarēr et l’intègre dans son oeuvre qui sera reprise à sa mort par Ferdowsi pour constituer le Shānāmeh.

Alors que les premiers traducteurs ont ignoré la rythmique versifiée des textes de la tradition mazdéenne, Benveniste a su déceler, dans son ouvrage consacré à ce petit texte en 1932, la métrique propre à l’Ayādgār ī Zarērān, permettant dans le même temps de dévoiler comment les Iraniens anciens mettaient en scène leurs héros et retenaient, pour les appliquer comme des recettes philosophiques, leurs actes de bravoure et leurs mots. La foi en Ohrmazd est le leitmotiv de toute cette littérature morale qui vise à montrer que, même à travers la mort et l’adversité, le bien représenté par les divinités mazdéennes triomphe toujours et qu’il est essentiel de se ranger derrière ses soldats terrestres et célestes.

Apparenter le mémorial de Zarēr à la période parthe est moins aisé que le cas du Draxt ī asūrīg car les emprunts arsacides y sont moins fréquents. Néanmoins, des nombreux indices sont décelables tels des mots, des usages grammaticaux, des phrases, des usages propres comme l’incantation de Bastwar sur la flèche avant de tuer le sorcier Widrafš, etc…

Le récit

« Ce récit de Zarēr a été écrit dans un autre lieu.
Cette foi immaculée, il l’a reçue d’Ohrmazd
Et le sorcier (5) Vidrafš, Namxāst fils de Hazār, avec vingt mille soldats, furent mandatés en Iran
Ils portent un message et disent : « Menez-nous devant le roi Vištasp »
Et le roi Vištasp dit : « Qu’on me les introduise »
Ils furent introduits, firent hommage à Vištasp, lui tendirent le message
Awraham, secrétaire, se levant devant lui et en donna lecture
Et dans ce message, il était ainsi dit :
« Sire, j’ai entendu que vous avez reçu la pure foi d’Ohrmazd
Sinon, que vous y tenez, bien qu’un lourd préjudice doive en naitre pour nous.
Si votre majesté abandonne sa foi et reviens à nos dieux, nous nous révèrerons
Et nous offrirons beaucoup d’or et d’argent, beaucoup de beaux chevaux et bien des trônes royaux
Si fidèle à cette fois, vous refuser nos dieux, nous nous élancerons, brûlant et dévastant
De bêtes et d’humains, dépeuplant le pays, imposant à vous-même un dur labeur d’esclave
Entendant ces paroles, lourde fut son angoisse
Quand le fier général, le preux Zarēr, apprit l’abattement du roi, il entra au palais
Et dit au roi Vištasp : « Sire, daignez permettre que je fasse moi-même réponse à ce message
Et le roi Vištasp dit : « réponds à ce message »
Vers la forêt blanche et Marv la mazdéenne, région sans mont ni lac, dans cette plaine de Hāmūm s’avanceront nos chevaux
Vous partirez de là, d’ici nous partirons, jusqu’à ce que vous nous voyiez et que nous vous voyions
Puis nous vous montrerons, quelle fin ont les démons
Awraham, secrétaire, y apposa son sceau et le sorcier Vidrafš, Namxāst fils de Hazār, reçurent le message, saluèrent et s’en furent (6) ».

Vištāsp ordonne alors à Zarēr de faire allumer des feux sur la montagne des Dieux afin de convoquer au palais dans un mois tous les hommes valides, de dix à quatre-vingt ans, à l’exception des prêtres qui s’occupent du feu Wahram (7). A celui qui ne s’y rendrait pas, il promet qu’il sera empalé.

Tous les hommes forment une armée avançant sur des bêtes, des chevaux et des chars. Ils portent des haches, des carquois et des flèches, des cuirasses quadruples brillantes. Ils se mettent en marche, et le jour et la nuit se confondent.

Vištāsp fait alors venir son ministre, le visionnaire astrologue Jāmāsp pour l’interroger sur l’issue du combat.
« Puissé-je n’être pas né, ou né, que mon destin m’eût fait mourir au loin ; ou que je fusse un oiseau pour tomber à la mer !
Ou sire, que cette question ne me fut pas posée. Mais puisqu’elle m’est posée, je n’ai d’autre désir que d’y répondre au vrai (8) ».

Les prévisions du sage sont funestes et il prédit :
« Heureux celui qu’aucune mère n’enfantera, qui naquit pour mourir ou qui, resté au loin, échappe à ce destin.
Car au jour de l’assaut mainte mère sera sans fils et plus d’un fils sans son père, plus d’un frère sans son frère, plus d’une femme sans son époux.
Nombreux sont les chevaux qui, furieux, erreront parmi les Chionites sans retrouver leur maître.
Heureux qui ne peut voir ce sorcier de Vidrafš. Il vient, rallume la lutte et abat, par traitrise, le valeureux Zarēr dont on prend le coursier. »

Ne voulant pas y croire, le roi s’élance sur l’astronome et le menace de lui couper la tête. Revenant à la raison, il se rassied et lui ordonne de continuer le récit de sa vision. L’astrologue annonce : alors que tout semble perdu, le fils de Zarēr, Bastwar, pourtant toujours enfant à dix ans, se rend devant le roi et le prie de le laisser aller terrasser l’ennemi pour venger son père. Elu d’Ohrmazd et guidé par l’âme de son père qui commande à ses jambes de diriger son cheval et à ses mains de savoir tirer à la manière d’un archer, il se rend sur le champ de bataille et prononce cette incantation à la flèche qui liera son destin, le fera vaincre les chionites et leur sorcier Vidrafš :

« Or, flèche, quitte mes mains, victorieuse de tous ; que tu frappes ou ripostes, porte ton nom vaillant, porte l’ennemi à la mort !
Or coursier et bannière de cette armée d’Iran, demeurez à la tête, procurez- nous la gloire jusqu’à l’éternité (9). »

Notes :
(1) Pour une explication didactique de l’Avesta et des textes zoroastriens, voir les articles de Samra Azarnouche et Franzt Grenet dans le hors-séries du Point consacré à l’histoire des textes sacrés.
(2) L’actuelle Diyarbakir.
(3) Moyen-perse : Roi des rois.
(4) Moyen-perse : Victorieux.
(5) Mot parthe : yātūk alors qu’en moyen-perse : jādūg.
(6) Benveniste, 1932.
(7) Dieu du feu et feu hiérarchiquement le plus important pour les Zoroastriens.
(8) Benveniste, 1932.
(9) Benveniste, 1932.

Bibliographie :
- Benveniste, Emile (1932), "Le mémorial de Zarēr, poème pehlevi mazdéen", Journal Asiatique : pp.245–293
- Boyce, Mary (1983), "Parthian Writings and Literature", in Yarshatar, Ehsan (ed.), The Seleucid, Parthian and Sassanian Periods, Cambridge History of Iran, Vol. 3(2), Cambridge University Press, pp. 1151–1165
- Jamasp-Asana J. M. (1971-72), The Pahlavi Texts Contained in the Codex MK II, Bombay, 1913, repr. Tehran, pp. 1-16
- Lazard G. (1985), “La métrique de la poésie parthe,” in Acta Iranica 25, 1985, pp. 371-99
- Monchi-Zadeh D.(1981), Die Geschichte Zarēr’s, Uppsala, (reviewed by MacKenzie D. N. (1984), IIJ 27, , pp. 155-63)
- Utas B. (1975), “On the Composition of the Ayyātkār ī Zarēran,” in Acta Iranica 5, 1975, pp. 399-418 ; and
- http://www.iranicaonline.org/articles/ayadgar-i-zareran

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