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Le développement de la stratégie gazière turque (3/3)

Par Rémi Carcélès
Publié le 22/07/2022 • modifié le 21/07/2022 • Durée de lecture : 20 minutes

Workers check the Blue Stream gas pipeline in Samsun, northern Turkey, 16 November 2005. Russian President Vladimir Putin, Prime Minister Silvio Berlusconi of Italy and Turkish Prime Minister Recep Tayyip Erdogan will hold a series of talks regarding energy matters following the official opening ceremony of the Blue Stream gas pipeline that transports Russian gas from Izobilnoy, Russia, to Samsun. The 3.2 billion-dollar (2.73 billion-euro), 1,213-kilometer, (758 mile) gas pipeline the world’s deepest, running in places at more than 2000 meters (6,600 feet) below the Black Sea, is expected to reach an optimum annual capacity of 16 billion cubic meters (560 billion cubic feet) a year by 2010.

AFP PHOTO / MUSTAFA OZER
MUSTAFA OZER / AFP

Lire les parties 1 et 2

III. L’enjeu du gaz comme symbole de la redéfinition des partenariats stratégiques globaux à l’aube de la décennie 2020

 
Le gisement Shah Deniz azéri en mer Caspienne représentant finalement un stock relativement limité en comparaison aux découvertes israéliennes et chypriotes contestées par Erdoğan en Méditerranée orientale, la Turquie va chercher à consolider sa nouvelle position de pourvoyeur du gaz européen en étudiant un moyen de raccorder ses tuyaux à d’autres sources d’approvisionnement.
 

A) De l’Asie centrale aux rives de la Méditerranée, des partenaires à (re)définir pour la Turquie

 
Dans cette optique, l’ex-république soviétique turkmène apparaît comme une solution d’autant plus viable que ses réserves représentent les quatrièmes plus importantes ressources mondiales en la matière, avec l’équivalent de 13 600 milliards de mètres cube de gaz naturel reposant dans leur sous-sol en 2021 [1]. Or, depuis 1996 et à l’initiative à l’époque des États-Unis, un projet de gazoduc trans-caspien (Trans-Caspian Pipeline, TCP) reste en suspens parmi la multitude de tracés potentiels imaginés puis laissés de côté pendant des années. Dessiné à l’époque dans l’hypothèse d’une jonction sous-marine entre le Turkménistan et l’Azerbaïdjan sous la Caspienne, il est très rapidement abandonné à la fin des années 1990 à cause d’une nouvelle dispute sur les frontières maritimes de la zone entre ses pays riverains. Sa définition même en tant que lac ou mer n’a pas été le sujet d’un accord pour la Russie, l’Iran, le Kazakhstan, le Turkménistan et donc l’Azerbaïdjan.
 
Relancé régulièrement à partir de 2006 suite à l’éclatement des tensions russo-ukrainiennes de l’époque, notamment dans le cadre du projet Nabucco auquel l’Azerbaïdjan propose de le raccorder via le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum (BTE), ce tracé sera à chaque fois remisé faute d’accord entre les pays riverains de la Caspienne. Et ce jusqu’à l’annonce en août 2018 de la ratification d’une Convention sur le Statut Légal de la mer Caspienne par les cinq États concernés. Trois ans plus tard, en juin 2021, et alors que le Corridor gazier sud-Européen est fonctionnel depuis 2020, le gouvernement turkmène annonce finalement avoir obtenu la validation par son Parlement d’un mémorandum permettant l’exploitation en commun avec l’Azerbaïdjan de ses gisements sous-marins [2], qui représenteraient un stock potentiel 8 200 milliards de mètres cube pour cette seule région de la Caspienne.
 
La Turquie pourrait dès lors avoir également une carte à jouer avec l’Égypte, autre acteur régional amené à prendre une place prépondérante dans les échanges gaziers vers l’Europe. En 2015, une immense découverte en Méditerranée orientale est effectivement annoncée par l’entreprise chargée de prospection au large des côtes égyptiennes, à hauteur de 850 milliards de mètres cube potentiels de gaz, dans le gisement nommé Zohr [3]. Déjà connecté à Israël et au reste de la région à travers l’Arab Gas Pipeline pré-existant, le pays a également pour avantage comparatif d’avoir déjà à l’époque sur son littoral deux terminaux méthaniers à même de liquéfier le gaz naturel, et permettant donc de le transporter par voie maritime. Or, le Président Morsi élu après les Printemps arabes a été rapidement renversé par un mouvement de contre-révolution qui a replacé à la tête du pays un haut-gradé militaire prêt dès le départ à rétablir de bonnes relations avec Israël et les Occidentaux. Un retournement diplomatique au détriment initial de la Turquie, dans la mesure où le gouvernement AKP fut jusqu’au bout le principal soutien extérieur de son homologue révolutionnaire égyptien. De plus, arrivé au pouvoir à l’époque du retour de la lutte contre le terrorisme comme priorité politique des Occidentaux dans la région, le nouveau Président al-Sissi s’est tout de suite présenté comme un point d’appui à cette stratégie dans la région, notamment en opposition à Erdoğan dont les principes islamo-conservateurs devinrent dès lors de plus en plus problématiques autant pour les Européens que pour les Américains. Soutenant Israël et les mouvements de contre-révolution dans d’autres pays concernés par les Printemps arabes depuis 2011, le nouveau pouvoir égyptien s’est dès lors consolidé dans le but de doubler sur le fil la Turquie comme potentiel principal leader régional en Méditerranée orientale.
 
Une ambition qui s’affirma notamment en 2019 lors de la création à son initiative d’un Forum sur le Gaz en Méditerranée orientale auquel participaient à ses côtés l’Italie, la Grèce, Chypre, Israël, la Jordanie et même l’Autorité palestinienne [4], mais pas la Turquie. Puis, la même année par l’affrontement militaire indirect entre les deux États en Libye, dans leur soutien direct respectif aux forces armées du Gouvernement de Tripoli issu de la Révolution de 2011 pour Ankara, et à la coalition du Maréchal Haftar pour Le Caire [5]. Mais depuis, ces tensions se sont apaisées et un rapprochement semble s’être amorcé entre les deux pôles moteurs dans la région, autant sur le plan diplomatique que commercial, et les deux États qui apparaissaient comme concurrents sur le dossier de l’exportation des nouvelles mannes gazières de Méditerranée orientale pourraient commencer à voir de potentiels intérêts communs sur ce plan. Notamment du point de vue de la résolution des conflits en termes de délimitation des frontières maritimes.
 

B) L’invasion de l’Ukraine par la Russie et le redéploiement des cartes diplomatico-énergétiques

 
La réouverture du conflit russo-ukrainien ces dernières semaines a en effet rabattu les cartes sur l’ensemble du jeu géopolitique mondial, et la partie énergétique a été l’un des premiers dossiers à l’illustrer. Le 22 février 2022, le nouveau Chancelier allemand Olaf Scholz a ainsi confirmé qu’il suspendait la mise en service du gazoduc North Stream 2 le reliant à la Russie, dans l’attente d’une désescalade des tensions à la frontière ukrainienne. L’invasion du pays débutée par Moscou deux jours plus tard, confirme dès lors le besoin urgent de solutions alternatives au gaz russe pour l’ensemble des États membres de l’UE ayant accepté de mettre en place des sanctions. Dès lors, on peut imaginer que l’ensemble des propositions de sources et routes d’approvisionnement non-russes présentées précédemment vont à un moment ou un autre être remises au goût du jour.
 
À très court terme, ce sont les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) qui vont surtout s’imposer, dans la mesure où ce sont celles qui nécessitent le moins de construction d’infrastructures supplémentaires pour les États importateurs. Trois jours après le début de l’attaque russe, c’est tout d’abord l’Algérie qui a proposé d’augmenter ses exportations de gaz vers l’UE, notamment en mettant en avant qu’elle disposait des troisièmes plus grandes réserves mondiales de gaz de schiste techniquement exploitables à l’heure actuelle. Une production qu’elle compte acheminer à la fois grâce au gazoduc TransMed qui la relie déjà à l’Italie en passant sous la mer Méditerranée. Mais donc aussi grâce l’exploitation à leur plein potentiel de ses unités de liquéfaction, qui ne fonctionneraient qu’à 50/60% de leurs capacités, selon l’ancien dirigeant de la compagnie nationale Sonatrach.
 
Autre pays exportant déjà une partie de ses ressources en GNL vers l’Europe, le Qatar est également envisagé comme une potentielle solution de repli. Lors du dernier sommet du Forum des pays exportateurs de gaz – dont fait aussi partie l’Algérie – qui s’est tenu dans sa capitale Doha, l’émirat s’est ainsi également proposé de faire jouer son statut de deuxième puissance exportatrice mondiale de GNL pour "desserrer l’étau de la dépendance au gaz russe" [6]. Ces pays, respectivement troisième et quatrième exportateurs de GNL européen derrière la Russie et la Norvège pourraient également se voir rejoindre par les États-Unis, qui sont devenus les premiers exportateurs mondiaux ces dernières années grâce à l’exploitation de leurs gisements de schiste. Mais aussi par l’Égypte, dont les capacités ont été soulignées précédemment, et dont le rapprochement confirmé autant avec Israël qu’avec l’Europe ces dernières années, lui ont finalement permis de s’imposer comme le leader à l’export du gaz en Méditerranée orientale. L’État hébreu profitant en effet de sa connexion tubulaire déjà existante avec l’Égypte pour y gazéifier une grande partie de son surplus tiré des gisements Tamar 2 et Léviathan, qui se retrouve dès lors exportée par navires au-côté de celui exploité par Le Caire dans son stock de Zohr.
 
Le problème des exportations par méthanier et non via les tubes déjà existants ou en projet, est néanmoins que ce mode de transport pose la question de la sécurité et même de la faisabilité des échanges maritimes dans la région. La Russie est en effet militairement présente en Méditerranée orientale depuis son intervention lors de la guerre en Syrie, et dispose d’une base navale à Tartous, à proximité de la frontière turque. Or, Ankara a laissé entendre le lundi suivant l’invasion de l’Ukraine par la Russie que les bâtiments des pays en guerre n’auraient potentiellement plus le droit de transiter par les Détroits du Bosphore et des Dardanelles. Dans le même temps, des navires de commerce russes ont été arraisonnés, et en tout premier lieu par la France, en raison des sanctions occidentales appliquées en représailles à l’intervention russe. Or, on peut se poser la question d’éventuelles mesures de rétorsion prises par Moscou contre les approvisionnements maritimes en direction de l’Europe, autant en Méditerranée orientale qu’en mer Noire, où se déroule déjà une partie du conflit. Cette zone maritime a effectivement son importance dans l’attaque de l’Ukraine, comme l’avait déjà prouvé l’annexion de la Crimée en 2014. La mer Noire représente un intérêt historiquement stratégique pour la Russie, comme point d’accès à la Méditerranée. Or, la Turquie en est également un des pays riverains au-côté de l’Ukraine et de la Russie donc, mais aussi de la Bulgarie, la Roumanie ou encore de la Géorgie, et représente le rival historique à l’avancée de Moscou dans la région [7].
 
Les enjeux gaziers ne sont dès lors pas étrangers à cette concurrence, comme l’illustrent autant la question du contrôle des Détroits, que la multitude de projets de gazoducs présentés précédemment qui transitaient par la région ou ont fini par s’y construire. Sauf qu’entre temps, la question de l’exploitation du gaz en plus de celle de son transport est également venue s’ajouter à l’ensemble de ces problématiques, suite à l’annonce de la découverte turque de gisements prépondérants au fond de ses eaux territoriales. En août 2020, Recep Tayyip Erdoğan annonçait ainsi la découverte d’un stock initialement estimé à 320 milliards de mètres cube de gaz au large de ses côtes septentrionale. L’année suivante, le gisement entre temps dénommé Sakarya s’avérera même posséder des ressources potentiellement exploitables jusqu’à 540 milliards de mètres cube ! Le fruit d’une intense activité de prospection menée par la Turquie depuis la multiplication des découvertes dans son voisinage, et qui vient confirmer l’hypothèse de sous-sol regorgeant d’hydrocarbures dans la région. La stratégie énergétique turque en vient alors à être considérablement consolidée, comme le prouve le début envisagé de la production de ce nouveau gisement, en 2023 - soit l’année des prochaines élections présidentielles turques, mais aussi du centenaire de la République. Une date d’autant plus symbolique qu’elle marque également le moment où le chef de l’État turc aura été plus longtemps au pouvoir que le "père de la nation", Atatürk. Le retour de la guerre en Europe pourrait néanmoins venir contre-carrer ces plans, comme l’a notamment illustré la conquête d’un îlot par la Russie au large de l’Ukraine : l’Île aux Serpents - rendue célèbre par les insultes lancées par la garnison ukrainienne aux assaillants russes - donnant en effet accès à une importante concession gazière en pleine mer Noire [8].
 

C) Face à la nécessaire diversification des apports européens à court-terme, le possible retour au premier plan des anciens projets de gazoducs abandonnés ?

 
À moyen terme, ce sont donc très probablement l’exploitation et les projets de gazoducs turcs ou passant par la Turquie qui vont être relancés du fait de ces nouvelles dynamiques. En étant parvenu à finaliser la mise en service du TANAP à la fin des années 2010 malgré les difficultés accumulées tout au long de cette décennie, Ankara reste l’un des principaux points de passage sur les tracés d’approvisionnement en gaz de l’Union européenne, d’autant plus dans la situation actuelle de boycott des sources et routes russes. Mais le gisement azéri Shah Deniz dans lequel ce gazoduc prend sa source risque de finalement s’avérer insuffisant pour répondre aux nouveaux besoins européens. Surtout si l’on garde en tête que la Turquie s’y approvisionne en grande partie elle-même au passage, à hauteur d’un quart de ses propres importations gazières [9]. Dès lors, la nécessité de diversification des gisements se fait de plus en plus grande sur l’ensemble du réseau, et des possibilités autrefois enterrées pourraient s’avérer prochainement réactivées.
 
C’est notamment le cas de l’hypothèse iranienne, dont les exportations vers l’Ouest ont été quasiment inexistantes ces dernières années du fait du renforcement de l’embargo américain sur cet État, sous la présidence de Donald Trump, malgré le potentiel astronomique des gisements locaux. Or, depuis 2001, une connexion par voie terrestre existe entre la Turquie et l’Iran, à travers un gazoduc reliant Tabriz à Ankara en passant par le hub d’Erzurum où il est connecté au tracé BTE. Commandé en 1996 par l’entreprise BOTAŞ, il est en capacité de transporter jusqu’à 11 milliards de mètres cube de gaz par an entre les deux pays. Uniquement utilisé par la Turquie, à hauteur de 11% de ses importations en 2020 [10], on peut imaginer son utilité pour l’Union européenne dans la mesure où il est d’ores et déjà raccordé au Corridor Gazier Sud-Européen via Erzurum. La problématique du risque sécuritaire à la frontière turco-iranienne, historiquement instable du fait de la présence de la rébellion kurde dans la zone, tout comme celle des sanctions pesant toujours sur Téhéran, empêche néanmoins à l’heure actuelle la mise en place de cette solution. Mais la reprise des négociations à Vienne entre les nouvelles administrations américaines et iraniennes toutes deux arrivées au pouvoir en 2021 pourraient rapidement concrétiser cette hypothèse. D’autant plus que le dossier iranien pourrait s’avérer d’autant plus prioritaire à régler pour le Président Joe Biden et ses alliés européens dans la mesure où l’Iran s’est rapproché de la Russie ces dernières années, notamment sur le dossier syrien, et qu’un apaisement des tensions avec l’Occident pourrait être un moyen d’affaiblir cette récente connexion.
 
Toujours par rapport à l’invasion de l’Ukraine, le raccordement entre la Turquie et l’Azerbaïdjan pourrait également être prochainement revu et renforcé, à travers un projet de contournement de la Géorgie, dont le régime vit sous la menace d’un renversement depuis l’entrée des chars russes sur son territoire en 2008. Or, la récente concrétisation de la rhétorique du Président Poutine rend probable toutes les éventuelles avancées militaires de la Russie dans les anciennes républiques soviétiques. Dans cette optique, le gazoduc qui relie pour l’instant Bakou à Erzurum pourrait s’en retrouver directement impacté dans la mesure où il passe par le territoire géorgien et sa capitale Tbilissi. Dès lors, c’est paradoxalement un autre conflit récemment rouvert au Sud-Caucase qui pourrait apporter une nouvelle solution au transport des hydrocarbures entre les deux États turcs et azéris. La fin de l’année 2020 a ainsi été marquée par la reprise du conflit au Haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, pour le contrôle du territoire de la République auto-proclamée de l’Artsakh occupée depuis 1991 par des séparatistes arméniens. Soldé par une victoire militaire azérie, notamment grâce à l’appui de la Turquie, ce conflit permet notamment à Bakou de contrôler l’ancienne zone frontalière arméno-iranienne et de s’assurer ainsi un corridor reliant son territoire à celui de son enclave de Nakhitchevan, elle-même frontalière de la Turquie [11]. Ce raccordement des deux parties du territoire azéri et donc de l’Azerbaïdjan à la Turquie a très rapidement donné lieu à des discussions entre ces deux États sur la possibilité de construire toute une infrastructure de transport, dont un nouveau gazoduc [12], contournant la Géorgie.
 
Officialisé sous le nom de Corridor Zangezur, ce projet serait par ailleurs vu d’un très bon œil par l’Union européenne, dans la mesure où les discussions relatives à ce projet entre le Premier ministre arménien Nikol Pachinian et le Président azéri Ilhan Aliyev ont eu lieu sous son patronage à Bruxelles [13]. Mais aussi parce qu’en 2008, c’est également par son intermédiaire qu’ont eu lieu les négociations russo-géorgiennes lors de l’attaque du second État par le premier, et donc qu’elle est parfaitement au courant des menaces qui pèsent sur l’intégrité territoriale de la Géorgie, dont dépend finalement encore une fois une partie de ces approvisionnements à travers le gazoduc BTE, en amont du Corridor Gazier sud-européen.
 

D) Par-delà la question des tracés, celle de leur origine

 
Mais encore une fois, au-delà des routes d’approvisionnements, la problématique autant turque qu’européenne reste principalement celle des sources où aller puiser ces approvisionnements. Car comme on l’a vu précédemment, les réserves potentielles azéries de Shah Deniz ne sont pas si élevées au regard des récentes découvertes en Méditerranée orientale ou en mer Noire. Dès lors, les ressources turkmènes apparaissent comme la solution idéale, puisque récemment annoncées comme exploitables en mer Caspienne par l’Azerbaïdjan en direction de la Turquie puis de l’Europe. De plus, dans l’hypothèse d’une finalisation du Gazoduc Trans-Caspien reliant les deux pays par voie sous-marine, c’est également l’ensemble des gisements d’Asie centrale dont une partie du produit pourrait être exportée en direction du vieux continent. Le Turkménistan est en effet connecté à l’Ouzbékistan et au Kazakhstan depuis l’inauguration d’un gazoduc les reliant à la Chine en 2009. Or, ces deux autres États sont également d’importants pays exportateurs de gaz naturel, avec respectivement 67 milliards et 35 milliards de mètres cube produits en 2008 et 2009, par rapport aux 34 milliards et 23 milliards exploités dans le même temps par l’Azerbaïdjan et le Turkménistan [14]. Le gazoduc trans-anatolien TANAP relie néanmoins le BTE à l’Union européenne via le Gazoduc Trans-Adriatique (TAP, Trans-Adriatic Pipeline) pour un flux total actuellement estimé à seulement 16 milliards de mètres cube annuels, dont 6 milliards pour la seule Turquie. Or, en 2020, les 27 États membres de l’UE importaient 400 milliards de mètres cube par an de gaz naturel, dont près de 39 % en provenance de Russie [15]. Soit plus de 155 milliards de mètres cube que ce seul Corridor Gazier sud-européen est loin de pouvoir compenser dans l’état actuel de cette seule infrastructure de transit. C’est pourquoi des travaux de renforcement de cette capacité de transport par gazoduc ont été annoncés à des horizons plus ou moins proches.
 
Pour le seul tracé TANAP, les objectifs d’une première augmentation à 23 milliards de mètres cube ont ainsi été annoncées à l’horizon 2023, puis d’une seconde à hauteur de 31 milliards d’ici 2026 et enfin d’un objectif ultime de 60 milliards annuels pour une date encore inconnue [16]. Un doublement des capacités initiales qui supposerait le puisement dans les ressources iraniennes ou centre-asiatiques, et également l’utilisation d’un autre réseau pré-existant pour aller puiser des ressources jugées encore insuffisamment exploitées. Comme par-exemple au Kurdistan irakien, où le gouvernement régional semi-autonome basé à Erbil a récemment annoncé la commande de deux gazoducs [17] qui relieraient son territoire à la Turquie voisine, en suivant le tracé de l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan. Une hypothèse qui reste suspendue au règlement judiciaire qui doit statuer sur la possibilité ou non d’une entité fédérale comme celle de mener des négociations indépendantes du pouvoir central de Bagdad dans le domaine énergétique. Toutefois, quelque ce soit l’issue du jugement, il est probable que des négociations reprennent tôt ou tard pour l’exploitation du gaz irakien - que ce soit par la Turquie ou par d’autres acteurs -, dans la mesure où les réserves nationales aujourd’hui largement préservées représenteraient plus de 7 600 milliards de mètres cube de gaz naturel [18].
 
En attendant, c’est la possibilité d’exploiter les gisements de Méditerranée orientale qui continue également d’intéresser en priorité le Président Erdoğan. Nous avons vu précédemment que l’exploitation des découvertes gazières israélo-chypriotes dans la zone au tournant des années 2010 semblaient avoir définitivement échappé à la Turquie du fait de l’escalade des tensions entre le régime de l’AKP et ses homologues à Tel-Aviv ou Nicosie. Mais également faute d’accord sur la délimitation des frontières maritimes par rapport aux revendications libanaises et liées à la République Turque de Chypre-Nord. Une situation qui avait abouti à l’abandon du projet de gazoduc East-Med reliant Israël à la Grèce via Chypre, mais également à une escalade militaire entre les Occidentaux et la Turquie en Méditerranée orientale. En effet, dès 2019, et après plus de 30 ans d’embargo, le Congrès des États-Unis décide de lever l’interdiction de vente d’armes à la partie européenne de Chypre. Son objectif étant de soutenir militairement le gouvernement local, face aux provocations turques prenant la forme d’envoi de navires de forages prospectant pour d’éventuels nouveaux gisements gaziers dans ces eaux territoriales.
 
Un an plus tard, malgré des pourparlers menés avec Nicosie et Athènes sur la question de la délimitation de leurs frontières en mer dans le cadre de l’OTAN, Ankara décide de reprendre ses explorations au large de Chypre, contestant donc de fait la souveraineté de cet État membre de l’Union européenne dans la zone. Se sentant directement menacée par le déploiement de drones militaires turcs dans la partie nord de l’île, la République du Sud peut néanmoins compter sur ses partenaires européens français, italiens et grecs qui participent à des exercices militaires communs à ses côtés, en guise d’avertissement à la Turquie. Le 10 juin 2020, un incident diplomatique de grande ampleur est même évité de peu suite au pré-déclenchement des hostilités par un bâtiment de la Marine nationale turque contre un navire français au large de la Libye, où les deux États soutiennent des camps différents dans le cadre du conflit toujours en cours depuis 2011. Deux mois plus tard, les objectifs de nouvelle doctrine stratégique navale de la Turquie Mavi Vatan ("la Patrie Bleue"), sont dévoilés par un ancien officier supérieur turc en retraite : la défense des zones maritimes reconnues et revendiquées par Ankara en Méditerranée orientale et en mer Noire par le développement et le déploiement d’une force navale digne du souvenir des exploits de la flotte ottomane [19]. Alors qu’Ankara en profite pour contester l’attribution de certaines îles méditerranéennes à la Grèce suite à la Première Guerre mondiale et à l’effondrement de l’Empire ottoman [20], la France décide de passer à l’étape supérieure, dans le cadre de tensions qui n’ont jamais semblé aussi fortes avec la Turquie : ce sont ainsi deux avions de chasse et deux navires de guerre français qui sont déployés dans la zone entre Chypre, la Crète et Beyrouth en août 2020 [21].
 
Un nouvel incident entre deux États membres de l’OTAN qui semblait ne rien présager de bon pour la relance des partenariats entre la Turquie et ses partenaires occidentaux traditionnels. Mais il semble depuis que le renouvellement inatendu de la menace russe aux frontières de l’Europe a rabattu les cartes au sein d’une organisation qui était encore récemment considérée en "mort cérébrale" par le Président français [22], et une bonne partie du reste du paysage politique national. Déjà amorcée suite à la défaite de Donald Trump lors des élections américaines de novembre 2020, la réduction des tensions entre la Turquie et l’Occident pourrait alors s’accélérer dans le cadre du (re)positionnement stratégique du Président Erdoğan par rapport à l’invasion de l’Ukraine.
 

Conclusion générale

 
On peut dès lors imaginer dans ce cadre une reprise des discussions portant sur de potentiels gazoducs passant à nouveau par la Turquie pour exporter les ressources produites dans un ou plusieurs des gisements découverts depuis presqu’une quinzaine d’années en Méditerranée orientale. Puisqu’au-delà des stocks potentiels de Tamar, Léviathan, Aphrodite et Zohr mentionnés précédemment, de nouvelles réserves prépondérantes ont été annoncées comme exploitables dans une zone disputée entre Israël et le Liban en 2017. Dénommés Karish et Tanin, ces nouveaux gisements pourraient venir ajouter plus de 55 milliards de mètres cube de gaz naturel [23] à la somme de plus de 1 700 milliards accumulés au large de l’État hébreu, à travers les autres découvertes mentionnées précédemment. Et si l’option du transit par voie navale semble pour l’instant privilégiée par les pays exportateurs concernés, les problématiques de sécurité liées à ce mode de transport et l’augmentation exponentielle des besoins des clients européens en cas de boycott prolongé de leur principal fournisseur russe, pourraient pousser les producteurs et consommateurs à ressortir les vieux projets de gazoducs des cartons.
 
La Turquie, qui dispose en attendant de trois terminaux méthaniers à même d’importer et d’exporter du GNL, pourrait dès lors à nouveau se retrouver au centre du jeu grâce à sa position géographique privilégiée en cas de réchauffement politique confirmé avec l’Union européenne. Dans cette optique, l’hypothèse évoquée d’une réactualisation d’un projet de gazoduc sous-marin reliant la Turquie à Israël - via Chypre ou non -, et de là au reste du continent européen, serait plus facilement envisageable techniquement et financièrement que le précédent tracé East-Med. Cependant, l’imbroglio frontalier qui empêche pour l’instant l’exploitation complète des gisements chypriotes et israéliens sont toujours loin d’être résolus, ne serait-ce qu’entre Nicosie et Tel-Aviv qui négocient encore sur un potentiel partage du champ Aphrodite [24]. Les deux États ont également une relation historique pour le moins ambigüe avec la Russie, notamment sur le plan de la coopération militaire face à la présence turque sur l’île pour Chypre [25]. Or, Moscou a tout intérêt à ce que les gisements en Méditerranée orientale restent sous-exploités et pourrait faire pression afin de complexifier les négociations relatives à la réactualisation d’un gazoduc dans la région. Comme la Russie le fait par ailleurs depuis le début du conflit dans le cadre des négociations multi-latérales sur la levée de l’embargo iranien, afin de garder la main sur les principales sources et routes d’approvisionnements en hydrocarbures des Européens.
 
De plus, le prix à payer pour Ankara passerait par une reconnaissance de la souveraineté de Chypre, et donc potentiellement l’aboutissement des négociations pour la réunification de l’île qui pourrait signifer le retrait des troupes turques [26]. Mais aussi par l’officialisation du retour aux bonnes relations liant historiquement la Turquie à l’État hébreu, fragilisant ainsi les volontés de rayonnement d’Erdoğan au Moyen-Orient. Un hypothétique retour aux fondamentaux occidentaux de la diplomatie turque qui se traduirait néanmoins par la contestation du leadership égyptien dans la zone, du moins sur le plan du gaz. Par ailleurs, rien n’indique que même en cas de boycott européen finalement adopté par les 27 États membres, le gaz russe ne continue pas d’affluer sur leurs territoires, mais sous une autre étiquette. Comme par-exemple celle de la Turquie, qui sert d’ores et déjà d’intermédiaire à une bonne partie du commerce de cette ressource grâce à la consolidation de son réseau de gazoduc ici présenté. Une possibilité auparavant déjà observée au Moyen-Orient, où le gaz israélien est vendu à son ennemi libanais, par l’intervalle de l’Égypte et de l’Arab Gas Pipeline [27]. Or, cette hypothèse est potentiellement celle qui convient pour l’instant le mieux à la position d’équilibriste tenue par la Turquie dans le conflit en Ukraine. En ne s’alignant pas sur les sanctions occidentales contre Moscou, tout en continuant de vanter les effets dévastateurs de ses drones livrés à Kiev, Ankara tire en effet son épingle du jeu diplomatique actuel, notamment en accueillant sur son sol les rounds de négociations entre les deux belligérants. Sur le dossier de la paix comme dans celui du gaz, la Turquie continue donc sa politique de partenariats tous azimuts, qui lui permet de confirmer sa nouvelle stature internationale dont les prémisses d’émergence remontent au moins à Turgut Özal.
 
On peut néanmoins s’interroger finalement sur la pérennité d’une stratégie de puissance énergétique basée en grande partie sur l’exploitation d’une ressource non-renouvelable, et dont les prix ne vont cesser de monter dans les années à venir, autant du fait de l’augmentation constante de la demande globale que de l’instabilité chronique des territoires concernés par sa production et son transport. Si le gaz profite pour le moment de son qualificatif de "naturel" pour apparaître comme une énergie d’avenir par rapport aux autres énergies fossiles, il reste que l’ensemble des stocks et des flux évoqués ici apparaissent finalement comme très limités à moyen terme au vu de la consommation de chacun des acteurs en présence. Ainsi, tout comme le pétrole dont le contrôle de la production et de l’exportation est également encore aujourd’hui au cœur des enjeux géopolitiques, il y a fort à parier que dans les années à venir les pays qui entendent s’imposer dans "le grand jeu" [28] du gaz doivent chercher à diversifier leurs activités et leurs moyens d’influence pour espérer continuer à peser dans les relations internationales.
 
La tentative d’invasion de l’Ukraine par la Russie en ce début d’année 2022 démontre dès lors que l’utilisation de la menace énergétique par une puissance peut-être à double tranchant, comme semble pour l’instant l’illustrer les retombées à très court terme des sanctions prises par les Occidentaux contre Moscou. Néanmoins, malgré l’ampleur de cet éventail de décisions économiques et politiques, l’Union européenne demeure toujours extrêmement dépendante vis-à-vis de la Russie du point de vue de ses importations. Puisque même si l’annonce de la suspension de la mise en service de North Stream 2 par l’Allemagne démontre le renouveau des ambitions de diversifications européennes, la plupart des États membres - dont l’Allemagne - continuent de s’approvisionner très majoritairement en Russie à travers les gazoducs déjà existants, ou via l’importation de GNL dont les prix ne cessent de grimper pour les consommateurs, justement du fait de ces sanctions européennes. Moscou reste par ailleurs un État exportateur de pétrole en plus de gaz, donc également de fuel, autre carburant prépondérant dans les besoins énergétiques européens.

Publié le 22/07/2022


Rémi Carcélès est doctorant en science politique à l’Université d’Aix-Marseille au sein du Centre méditerranéen de sociologie, de science politique et d’histoire (MESOPOLHIS) et fellow de l’Institut Convergences Migrations (ICM). Travaillant sur l’insertion des mobilisations politiques transnationales en contexte migratoire, il est également chargé d’enseignement à l’Institut d’études politiques (IEP) d’Aix-en-Provence en introduction à la science politique, relations internationales et analyse des comportements politiques. Dans cette optique, il s’intéresse tout particulièrement au suivi des mobilisations politiques en France au même titre qu’à l’analyse des évolutions géopolitiques contemporaines, notamment liées à la Turquie et ses ressortissants.


 


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