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Le contentieux des fermes de Chebaa
Article publié le 06/06/2013

Par Cosima Flateau

C’est en 2000, à la suite du retrait israélien du Sud-Liban, qu’apparaît au grand jour le conflit sur les fermes de Chebaa. En effet, l’armée se retire de tous les territoires qu’elle occupait, sauf d’un espace de 25 Km2, constitué de dix-huit fermes, situé entre Syrie, Liban et Palestine.

Pour l’ONU et Israël, ce territoire appartient au Golan syrien, occupé par Israël ; pour le Liban et la Syrie, il doit revenir de droit au Liban ; certains acteurs minoritaires comme le Hezbollah engagent même à partir de la fin des années 1960 une guerre de reconquête contre Israël. Quelles sont les origines de ce contentieux diplomatique ? Quels acteurs y participent et quels sont les intérêts en jeu ?

Un territoire stratégique

Le site de Chebaa constitue un territoire stratégique pour les différents acteurs, à divers titres. Il s’agit en premier lieu d’un espace frontalier aux confins du Liban, de la Syrie et de la « Palestine », dont le contrôle joue un rôle clé pour la sécurité des différents Etats. Situées sur les pentes sud-ouest du mont Hermon, dont la ligne de crête constitue la frontière entre les différents pays, les fermes de Chebaa offrent une vue imprenable sur toute la région. Et notamment sur ses points chauds : sur le Golan syrien, annexé de fait par Israël depuis 1981 ; sur la plaine de la Bekaa au nord-est, jusqu’à la Turquie au nord, sur la Galilée au sud, et sur la Méditerranée à l’ouest. Les Israéliens ont immédiatement tiré parti de ce poste d’observation : la région abrite la plus grande station militaire du Moyen-Orient, qui permet de surveiller Damas et les lignes de communication.

Il s’agit aussi d’un château d’eau exceptionnel dans une région qui souffre d’un déficit en eau quasi-permanent. Après le Mont Liban, il s’agit de la 2e plus grande réserve d’eau au Proche-Orient, eau essentiellement présente sous forme de sources qui courent dans le sous-sol. Plusieurs rivières qui se réunissent pour former le Jourdain, y prennent leur source.

Ces conditions hydrographiques favorables ont fait de la région, depuis l’époque ottomane, un grenier agricole, où les activités pastorales, agricoles et sylvicoles étaient complémentaires. Cette vocation s’est maintenue, avec la mise en valeur intensive réalisée par les Israéliens depuis leur occupation en 1967. De nombreux colons juifs s’y sont installés, mettant en valeur les terres et développant le tourisme dans la région.

Un conflit qui remonte au Mandat français

Avant même d’être un conflit entre Etats en rivalité au sujet de leur intégrité territoriale, le contentieux sur les fermes de Chebaa s’explique par une définition imprécise des frontières. Sous l’Empire ottoman, cette région est unifiée sur le plan géographique et la libre circulation des produits commerciaux entre les trois pays se poursuit pendant les années 1920. Entre 1944 et 1946, dans la perspective d’une indépendance à venir des pays sous mandat, la France avait fait mettre en place une commission mixte syro-libanaise chargée d’établir la frontière entre les deux pays. Il s’agissait d’effectuer des relevés cadastraux et d’entreprendre sur le terrain une première entreprise de délimitation. Mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les tracés frontaliers demeurent très imprécis, établis tantôt en fonction des éléments naturels (ligne de crêtes, partage des eaux), tantôt en fonction d’éléments administratifs (limites de cazas).

La commission chargée des relevés sur le terrain entre 1944 et 1946 fit pourtant des recommandations précises ; elles ne furent jamais appliquées. D’une part, en 1946, le Liban n’était pas un Etat souverain suffisamment solide pour affirmer vigoureusement son autorité sur cette région frontalière. La Syrie, qui venait déjà de se voir amputée d’une partie non négligeable de son territoire (avec la séparation du Liban et la session d’Alexandrette à la Turquie), ne se montrait pas zélée à l’idée de donner des frontières à un pays qui aurait dû lui revenir. D’autre part, localement, plusieurs familles de grands propriétaires terriens de l’Arkoub, à cheval entre la Syrie, Liban et Palestine, cherchent à s’approprier le maximum de terres et à éviter à tout prix la délimitation précise d’une frontière qui nuirait à leurs activités économiques.

L’absence de règlement du conflit frontalier prend une autre dimension avec la guerre des Six Jours. Dès juin 1967, Israël occupe militairement les fermes de Chebaa, qui représentent une position stratégique dans la pénétration de Tsahal au Liban-Sud, puis du contrôle de cette portion du territoire, dans une perspective sécuritaire. Les résidents des hameaux sont expulsés et la plupart des bâtiments détruits, tandis que le territoire est de facto annexé par Israël, qui en fait un bastion de sa lutte contre le terrorisme palestinien à la fin des années 1960. Chebaa devient en effet une importante base arrière des fedayins palestiniens qui créent des camps d’entraînement dans l’Arkoub, font transiter hommes et armes en provenance de Syrie, et commencent à opérer au Sud-Liban, avec le soutien de la Syrie et de l’Egypte. La guerre civile de 1975 et les invasions syrienne et israélienne qui s’ensuivent font passer au second plan le contentieux territorial. L’ONU assimile ce territoire frontalier au Golan israélien, occupé par Israël à la même période, sur lequel doit s’appliquer la résolution 242 du Conseil de Sécurité. Il s’agit pour Israël de libérer ces territoires occupés en 1967. Pourtant, le maintien des positions israéliennes en 2000 laisse le problème entier. Après la guerre civile libanaise de 2006 et la nouvelle intervention israélienne, qui a notamment pour but de sécuriser le Sud-Liban grâce au déploiement de l’armée libanaise dans la région, aucune solution n’est trouvée au contentieux sur ce territoire.

Le jeu des acteurs étatiques et minoritaires

Pour les différents acteurs, étatiques et minoritaires, à l’échelle régionale et nationale, le conflit des fermes de Chebaa représente une opportunité, utilisée par chacun selon ses propres intérêts.

Pour la Syrie, le conflit de Chebaa constitue un précieux levier d’action sur la scène régionale. Dans la perspective d’une opposition persistante à l’Etat d’Israël, la Syrie tient à encourager l’action du Hezbollah au Liban, et a donc intérêt à soutenir la libanité de son territoire. Mais Damas refuse pourtant de répondre à la demande de l’ONU de reconnaître officiellement et par écrit l’appartenance de Chebaa à la souveraineté et au territoire libanais. Sa position est donc ambiguë et au service de ses intérêts. En effet, dans des négociations à venir au sujet du Golan syrien, occupé par Israël, Chebaa constitue pour la Syrie un moyen de pression. Le conflit justifie également le droit de regard, voire d’intervention sur la scène politique intérieure du Liban, que la Syrie se reconnaît.

Du côté libanais, si les fermes de Chebaa sont officiellement intégrées au Liban depuis la fin du XIXe siècle, si leurs habitants paient leurs impôts à l’Etat libanais et détiennent des titres de propriété libanais, l’Etat a toujours peiné à imposer son autorité sur ce territoire. Profitant de ce vide administratif, des populations diverses, mais surtout syriennes, sont venues s’y établir par vague, renforçant les prétentions syriennes sur cette portion de Liban. Pour l’Etat libanais, cette marge du territoire national n’était pas une priorité ; aujourd’hui, il alimente en effet une rhétorique nationaliste et un consensus national qui peine à s’affirmer autrement. Sur le plan symbolique, il représente la résistance à l’ingérence étrangère, la garantie des frontières du territoire national, un marqueur identitaire fort.

Pour le mouvement du 14 mars, réaffirmer la libanité de ce territoire est un moyen de faire pression sur le Hezbollah. Ce dernier, se posant en résistant, se sert de ce conflit pour justifier la poursuite de sa guerre contre Israël et sa place sur l’échiquier politique libanais. Le Parti de Dieu n’a finalement pas réellement intérêt à ce que le conflit trouve une résolution, dans la mesure où il se trouverait obligé de désarmer et verrait s’évanouir un puissant vecteur de mobilisation. Pour Amal, rival et allié du Hezbollah, la participation à la résistance vise à se positionner comme acteur crédible du jeu politique, tout en faisant une certaine concurrence au Hezbollah.

Le conflit sur les fermes de Chebaa est une parfaite illustration d’un certain nombre de contentieux frontaliers dans la région. Son origine se trouve dans la partition territoriale qui a suivi la chute de l’Empire ottoman, lorsque les différents acteurs en jeu n’ont pas voulu prendre le soin de délimiter précisément la ligne frontière. Ce territoire à la souveraineté floue se trouve pris dans le conflit régional entre Israël et ses voisins arabes, et instrumentalisé par les différents acteurs – nationaux et locaux – qui en font un moyen d’action au service d’une stratégie plus globale.

Lire également :
- Le Hezbollah (1/4). Origines et fondements du « Parti du Dieu », à partir de l’ouvrage de Walid Charara et Frédéric Domont, Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste
- Le Hezbollah (2/4). Un mouvement politique armé. A partir de l’ouvrage de Walid Charara et de Frédéric Domont, Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste
- Le Hezbollah, acteur politique libanais (3/4). Le processus d’intégration politique du Hezbollah. A partir de l’ouvrage de Walid Charara et de Frédéric Domont, Le Hezbollah, un mouvement islamo-nationaliste
- Le Hezbollah (4/4). Acteur public et social incontournable, promu par une stratégie de communication efficace – « la société de la résistance »

Bibliographie :
- Chahine, Chady, Les enjeux géopolitiques du conflit frontalier des fermes de Chebaa : du mythe de l’enjeu du partage des ressources hydriques du bassin du Jourdain à la réalité des rivalités du Moyen-Orient contemporain, mémoire de maîtrise, Faculté des études supérieures de l’Université de Laval, Québec.
- Matthieu Cimino, « Les fermes de Chebaa. L’occasion manquée des commissions mixtes syro-libanaises (1944-1946) », Moyen-Orient, octobre-décembre 2010.
- Meur Élisabeth, « Rapprochement libano-syrien : une normalisation contrariée », Revue internationale et stratégique, 2010/1 n° 77, p. 44-53.
- Tarraf Souha, « 18. Les fermes de Chebaa », in Franck Mermier et Elizabeth Picard, Liban, une guerre de 33 jours, La Découverte « Cahiers libres », 2007, p. 162-166.

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