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Le chorégraphe libanais Ali Chahrour et son spectacle May He Rise And Smell The Fragance au festival d’Avignon 2018

Par Mathilde Rouxel
Publié le 16/07/2018 • modifié le 16/07/2018 • Durée de lecture : 4 minutes

Ali Chahrour

Vivre de la danse n’est pas facile dans un pays comme le Liban, où la création chorégraphique ne dispose d’aucun soutien institutionnel. Ali Chahrour a étudié le théâtre à l’Université Libanaise, parce qu’il n’existait pas de section danse ni d’écoles consacrées parmi les formations proposées au Liban. Dans son parcours, il put toutefois choisir deux cours qui déterminèrent sa carrière : un cours de danse et un cours d’expression corporelle. Il y eut comme professeur le chorégraphe libanais Omar Rajeh, fondateur en 2002 de la compagnie Maqamat. C’est dans cette compagnie qu’Ali Chahrour fit ses premiers spectacles et ses premières tournées. Il y resta quatre ans. Cela l’incita à participer à des ateliers de danse à l’étranger – aux Pays-Bas, en France, en Allemagne. De ces multiples influences, Ali Chahrour tire une force : il n’appartient à aucune école particulière et se trouve donc libre, à son retour au Liban, de créer dans ses spectacles sa propre esthétique, détachée de toute contrainte stylistique.

La première question que le chorégraphe se pose lorsqu’il s’attèle à une nouvelle performance est d’abord celle du sens et de l’importance du mouvement. Pourquoi danser, comment danser – l’approche proposée par Ali Chahrour permet de revenir aux racines de la culture au sein de laquelle il a grandi. Danser pour vivre dans son pays étant déjà une bataille, il ne semblait pas intéressant à Ali Chahrour de se contenter de reproduire des techniques chorégraphiques propres à l’Occident. Pour travailler localement, il devait d’abord se poser la question de la qualité du mouvement dans les cultures locales, plutôt que de tenter de plaquer sur les corps des idéologies et des méthodologies étrangères. Chaque corps porte en soi son mode de création spécifique. De confession chiite, c’est du côté des rites qu’il se tourne pour élaborer sa première trilogie consacrée à la mort. Trois spectacles qui mettent en scène des danseurs non-professionnels et qui développent les résultats d’une longue recherche sur l’importance accordée à la mort et aux mouvements qui lui sont reliés dans la culture chiite.

Une trilogie forte de par sa diversité

Difficile d’oublier la mort à Beyrouth. Les rues, les monuments, les gens sont encore meurtris par la guerre. La culture chiite, de surcroît, célèbre les martyrs et la mort de façon unique. C’est pour revenir à la source de ces rituels spécifiques qu’Ali Chahour incarne dans cette trilogie les émotions liées à la déchirure de la perte.

Les trois performances découvrent différents niveaux de cette recherche de fond. Dans sa première performance, Fatmeh, créée à Beyrouth en 2015, il a travaillé avec deux danseuses libanaises non-professionnelles desquelles il cherchait le mouvement naturel de leur corps, libre des techniques qui guident habituellement le danseur. Rien n’est juste, rien n’est faux ; ces femmes qui incarnent Fatma (qui nomme trois figures fondamentales de la vie du chorégraphe, une figure religieuse - femme du prophète -, une figure artistique - Oum Kalthoum - et une figure intime, puisque Fatmeh est aussi le nom de la mère d’Ali Chahrour) bougent et se déplacent à partir des gestes qu’elles font au quotidien, imprégnés de leur propre mémoire, personnelle et culturelle. Ali Chahrour prend ces gestes, les travaillent en relation avec la tristesse et la lamentation. Pour sa deuxième performance, Leila se meurt, Ali Chahrour travailla avec une pleureuse professionnelle, du nom de Leila.

Pour May He Rise And Smell The Fragance, il reprend l’intégralité de sa recherche sur la mort et la livre à un groupe de musiciens et une actrice, et leur permet d’interpréter comme ils le souhaitent cette matière. Le spectacle raconte la détresse d’une mère devant la mort martyre de son fils. Créée à Beyrouth en 2017 et reprise à Avignon cet été, May He Rise revient aux racines de la lamentation et questionne la présence de l’homme dans le rite des funérailles. Seul Ali Chahrour danse dans cette pièce mélancolique, dernier volet d’une trilogie lourde de sens et profondément ancrée dans la culture arabe.

Différents niveaux de lecture

L’objectif d’Ali Chahrour n’est pas, avec ses spectacles, de représenter la culture dans laquelle il a grandi. Il propose un travail artistique qui peut être lu différemment par un public qui ne partage pas les connaissances nécessaires pour penser la performance dans son contexte socio-politique. Ali Chahrour ne considère pas la danse comme un langage international – chaque mouvement a son histoire, sa culture. La seule façon pour lui de transmettre à tous sa création est de travailler sur les émotions – la catastrophe, le chagrin, la douleur. C’est dans la relation entre corps et mouvement, religion et sacré, que se déploie l’originalité de Chahrour.

Le prochain projet d’Ali Chahrour est aussi une trilogie, ayant aussi nécessité de très riches recherches, qui se déploiera au fil des spectacles sur un thème aussi large et métaphysique que celui de la mort : l’amour.

Note
(1) Trailer du spectacle : https://www.youtube.com/watch?v=dy0sdTfmnJY

Publié le 16/07/2018


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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